1963 – Conférence – Humanité de Jésus et Trinité

Conférence
donnée par M. Zundel aux oblates bénédictines de la Rochette en septembre 1963. Edité dans Emerveillement et pauvreté : retraite à des oblates bénédictines. (*) Les titres sont ajoutés.

Résumé : La formulation commune de la divinité de Jésus-Christ donne lieu à des malentendus presqu’insurmontables. L’Incarnation consiste en ceci que Dieu a uni la créature d’une manière nouvelle à soi ; l’Incarnation ne change rien en Dieu. Ce qui s’oppose au Règne de Dieu dans notre vie, c’est que nous sommes vissés à notre moi propriétaire. L’humanité de Jésus répond immédiatement à l’aimantation de Dieu. Le mystère de Jésus n’est accessible qu’à celui qui entre en état de pauvreté. Le bien est Quelqu’un à aimer, Jésus réaxe notre vie sur le Cœur de Dieu. La vie chrétienne ne peut être qu’une immense générosité.

La divinité de Jésus-Christ

Accorder le mystère de Jésus avec le monothéisme solitaire

Rien n’est plus difficile que de parler du mystère du Christ, parce qu’aucun sujet n’a été plus maltraité par les chrétiens.

Il y a à cela plusieurs raisons, dont la première est que le mystère de Jésus pouvait être difficilement proposé dans la perspective du monothéisme unitaire qui était celui de l’Ancien Testament. Comme ce monothéisme unitaire était à la base de la foi d’Israël, il était presque inévitable que la présentation de Jésus parût ajouter au Dieu unique et unitaire, unique et solitaire de l’Ancien Testament, comme une espèce de nouveau Dieu quelque peu inférieur au premier, soumis au premier, obéissant au premier, envoyé par le premier, sacrifié par le premier et offert en immolation au premier.

C’est bien ce que l’on retrouve d’ailleurs dans le Nouveau Testament, écrit par des convertis du judaïsme qui ont été élevés dans le monothéisme unitaire et qui ont eu toutes les peines du monde à accorder le mystère de Jésus avec ce monothéisme solitaire. C’est pourquoi on trouve si souvent dans le Nouveau Testament un certain accent de subordination du Fils au Père qui, évidemment, n’est pas dans l’intention des écrivains sacrés et qui disparaîtra dans la formulation du dogme telle que les grands conciles l’ont accomplie. Le « consubstantiel » de Nicée remettra tout en place, évitera le subordinationisme, comme les définitions de Chalcédoine distingueront d’une manière inconfusible en Jésus la nature humaine et la nature divine.

Une extrême difficulté à exprimer la Trinité

Il est certain qu’il y avait pour les Apôtres une extrême difficulté, non pas à vivre le mystère de Jésus dont ils vivaient certainement beaucoup plus pleinement que nous-même, mais à l’exprimer, parce que les catégories de l’esprit ne comportaient pas, traditionnellement, la Trinité.

La Trinité, c’est de Jésus qu’ils en tiennent la révélation et, certainement, ils y entrent avec toute la ferveur de leur foi, toute la lumière qu’ils ont reçue à la Pentecôte, toute leur ardeur à en témoigner jusqu’au martyre. Il restera néanmoins de toutes ces hésitations de la pensée à cerner le mystère de Jésus une espèce d’équivoque qui planera jusqu’à aujourd’hui sur l’expression du mystère. On peut dire que beaucoup de chrétiens sont matériellement hérétiques, car ils ne conçoivent pas le mystère de Jésus dans sa véritable lumière ou, du moins, l’expriment-ils en des formules qui sont pleines d’équivoques.

Il faut d’ailleurs dire que le Seigneur lui-même, du moment qu’il parlait à des hommes dont il devait se faire entendre, sinon comprendre, ne pouvait pas brusquer la révélation de la Trinité, et il laissera toujours dans une espèce d’ambiguïté cette notion de Fils de Dieu qui, dans le Nouveau Testament, doit se percevoir à travers plusieurs étapes.

Le Messie et le Fils de Dieu

Si vous ouvrez l’Evangile de saint Jean, vous voyez immédiatement dans le premier chapitre que Nathanaël salue Jésus comme le Messie et le Fils de Dieu. Si l’on compare cette pédagogie avec la pédagogie des synoptiques – c’est-à-dire Marc, Luc et Matthieu –, si l’on remarque l’importance que les synoptiques donnent à la Confession de Césarée, si la Confession de Césarée apparaît comme quelque chose d’unique aux yeux des Apôtres, comme une révélation sensationnelle qui appellera, de la part de Jésus, l’investiture de Pierre : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise », il est de toute évidence que Nathanaël n’a pas pu, dès le premier moment, reconnaître en Jésus le Messie et le Fils de Dieu au sens de la Confession de Césarée.

Le terme « Fils de Dieu » est ambigu, parce qu’il désignait dans la tradition juive une fonction. On pouvait dire du roi qu’il était le messie et le fils de Dieu. On pouvait dire du peuple d’Israël qu’il était messie et fils de Dieu. On pouvait dire des juges qu’ils étaient des Elohim, des dieux, comme nous le voyons dans le psaume 81. Le mot « Fils de Dieu » n’a pas du tout nécessairement, ni dans l’esprit des auditeurs, ni sous la plume des écrivains sacrés, le sens que nous lui donnons sur la foi des définitions conciliaires. Et lorsque Jésus se laisse appeler le Fils de Dieu, plus qu’il ne se donne ce nom lui-même – car c’est plutôt « le Fils de l’Homme », le titre qu’il se donne – si Jésus accepte ce titre, c’est en le laissant devenir dans l’esprit de ses auditeurs un problème qui ne prendra son entière signification, sa définitive solution que dans la lumière de la Pentecôte.

C’est pourquoi les écrits du Nouveau Testament, pris en eux-mêmes, ne suffiraient pas à nous introduire dans le mystère de Jésus si la tradition ecclésiale, exprimée par les grands conciles, n’affirmait pas la consubstantialité, c’est-à-dire l’égalité parfaite des trois Personnes divines, l’impossibilité radicale de soumettre l’une à l’autre, comme d’attribuer à l’une une opération distincte de celles des autres.

Le mystère de Jésus, dans son ambiguïté, est devenu la proie des exégètes et historiens qui ont tenté, par les documents du Nouveau Testament, de démontrer la divinité de Jésus-Christ, en s’appuyant soit sur les affirmations de Jésus, soit sur les miracles accomplis par lui en témoignage de la vérité de sa Parole. Rien n’est plus risqué, rien n’est plus ambigu de nouveau, à moins que l’on ne définisse d’abord, rigoureusement, de quel Dieu on parle.

Remise en cause moderniste de tout surnaturel

Vous vous souvenez comment, à partir de la fin du 18ème siècle tout au moins, pour ne pas remonter plus haut, le rationalisme, en Allemagne en particulier, a essayé de vider le Nouveau Testament, comme la Bible en général, de tout contenu surnaturel pour aboutir dans l’exégèse de la fin du 19ème siècle, chez un Harnack ou un Auguste Sabatier (1), à voir en Jésus simplement un grand homme de Dieu, un grand inspiré qui nous initie à la paternité de Dieu qui s’étend sur lui comme sur tous les hommes, mais en lui refusant nécessairement une situation surnaturelle.

Si les exégètes, qui voulaient être chrétiens et qui étaient même voués à un ministère pastoral en étaient là, on imagine ce que pouvaient penser les rationalistes purs qui se posaient comme incroyants. A leurs yeux, l’histoire de Jésus est une mythologie qui doit s’expliquer, comme toutes les mythologies, soit par les traditions éparses dans le genre humain, soit par les soubassements de la psychologie qui ne cessent d’inventer des mythes et de se créer des idoles.

Pour entrer dans le mystère de Jésus il faut se rappeler d’abord que Dieu est au-dedans de nous

Comment admettre qu’un homme semblable aux autres soit Dieu ?

Il est bien évident que la formulation commune de la divinité de Jésus-Christ donne lieu à des malentendus presque insurmontables. Comment imaginer que Dieu se soit promené sur la terre, que Dieu se soit vraiment déguisé en ouvrier à Nazareth et que, en le regardant et en le montrant du doigt, on eût pu dire de cet homme : « C’est le créateur du monde ? » Il y a là quelque chose de tellement énorme, qui passe tellement le sens commun, que la plupart des historiens refusent absolument de se laisser convaincre que l’on peut, par la seule voie de l’histoire, aboutir à admettre cette énormité que Dieu s’est promené sur la terre et qu’on eût pu le montrer du doigt sous une forme humaine comme le créateur du monde.

Nous pouvons nous rendre cette difficulté plus concrète encore en nous souvenant qu’il y a en ce moment en France un homme qui s’appelle Georges Roux et qui se donne – ou qui se donnait il y a quelques années – comme le Christ d’aujourd’hui, en disant : « Le Christ de Nazareth était le Christ de son temps et moi, je suis le Christ de notre temps ». Il paraît que maintenant il se fait appeler Dieu le Père, mais cela revient finalement au même : c’est un homme qui se donne pour Dieu.

Naturellement, les chrétiens fidèles haussent les épaules en voyant dans tout cela une folie. Et pourtant, c’est le même problème que nous avons à franchir : comment admettre qu’un homme, qui paraissait tout à fait semblable aux autres, soit Dieu alors qu’à Nazareth il n’a jamais fait sensation au point que, lorsqu’il se manifeste pour la première fois dans la synagogue, les gens s’ébaudissent, ne comprennent pas, se scandalisent, en remarquant qu’il est simplement le fils du charpentier ?

Il est clair que le problème se poserait tout autrement si d’abord on avait eu soin de définir le Dieu dont on parle. Il est de toute évidence que si Dieu répond au premier moteur d’Aristote ou à la sphère de Parménide, l’Incarnation est absolument incompréhensible.

Se rappeler que Dieu est au-dedans de nous

Pour entrer dans le mystère de Jésus, il faut se rappeler d’abord que Dieu est au-dedans de nous. Nous le tenons de Jésus dans le dialogue avec la Samaritaine. Dieu n’habite pas derrière les étoiles. Pour la cosmologie d’aujourd’hui, il n’y a ni haut ni bas, et il est absolument incompréhensible qu’on loge Dieu dans un ciel situé au sommet de l’univers.

Les Apôtres pouvaient avoir cette vue parce que, de leur temps, la cosmologie imaginait le monde constitué par huit sphères emboîtées les unes dans les autres et au-dessus desquelles se trouvait l’empyrée, qui était le séjour de la divinité. Les Apôtres pouvaient donc, comme leurs contemporains, imaginer que le ciel était en haut et les enfers en bas, au-dessous de la terre conçue comme une espèce de galette plate posée sur l’océan. Pour nous, pour les hommes de notre temps, il est absolument impossible de localiser le ciel quelque part.

Le Credo, qui relève d’une ancienne cosmologie, continue à nous dire que le Christ est descendu du ciel et qu’il y est remonté. Nous ne pouvons plus entendre ces mots que comme des paraboles ou des figures.

Par bonheur, Jésus nous a appris à le découvrir au-dedans de nous-même puisque « le ciel, c’est l’âme du juste » et que le seul sanctuaire de la divinité, c’est précisément l’homme lui-même. Nous nous épargnons ainsi d’imaginer que Dieu soit descendu du ciel bien que le Credo, qui relève d’une ancienne cosmologie, continue à nous dire que le Christ est descendu du ciel et qu’il y est remonté. Nous ne pouvons plus entendre ces mots que comme des paraboles ou des figures qui représentent la condescendance de Dieu à notre égard. Mais il n’est pas question pour nous, bien entendu, d’imaginer que Dieu soit descendu du ciel, parce que le ciel c’est lui-même, et que ce ciel, nous devons le découvrir au plus intime de nous-même.

Dieu est au-dedans de nous. Dieu est toujours avec nous. Il est toujours déjà là. C’est nous qui ne sommes pas là. Saint Augustin nous l’a appris : « Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, trop tard je t’ai aimée ! Et pourtant tu étais au-dedans de moi, mais c’est moi qui étais dehors. Je me ruais vers ces beautés que tu as faites et qui, sans toi, ne seraient pas. Tu étais toujours avec moi. C’est moi qui n’étais pas avec toi. »

Dieu n’a ni à descendre du ciel, ni à venir à nous puisqu’il est toujours déjà là. Cela nous permet immédiatement d’envisager que le mystère de Jésus n’introduit aucun changement dans la divinité, et il est essentiel de le souligner. Saint Thomas, d’ailleurs, commence par-là le « Traité de l’lncarnation ». Il s’interroge comme toujours en se posant des objections et il se dit : « L’incarnation n’est pas possible, parce qu’elle n’est pas éternelle. Puisqu’elle se serait produite dans le temps si elle s’était réellement produite, elle introduirait un changement en Dieu. Or cela est absolument impossible. C’est donc l’Incarnation elle-même qui est impossible. » A quoi saint Thomas se répond : « L’incarnation n’introduit aucun changement dans l’immutabilité de Dieu. L’lncarnation consiste en ceci que Dieu s’est uni à la créature d’une manière nouvelle ou plutôt, dit-il en se corrigeant fort heureusement, l’Incarnation consiste en ceci que Dieu a uni la créature d’une manière nouvelle à soi. Donc, tout le changement se situe du côté de la créature… » Le changement existe donc du côté de l’humanité de notre Seigneur et aucunement du côté de la divinité.

La différence entre le Christ et nous. La révélation de Dieu doit nécessairement se faire histoire

L’éternelle divinité

L’Incarnation ne change rien en Dieu, ni dans le Père, ni dans le Fils, ni dans le Saint-Esprit. L’éternelle Trinité est éternellement tout ce qu’elle est.

Il faut donc retenir comme point de départ absolu que l’Incarnation ne change rien en Dieu, ni dans le Père, ni dans le Fils, ni dans le Saint-Esprit. L’éternelle Trinité est éternellement tout ce qu’elle est et la divinité de Jésus n’est pas autre chose que l’éternelle divinité elle-même. Il n’y en a pas d’autre, et cette éternelle divinité est toujours déjà là. Elle est toujours au-dedans de nous-mêmes comme elle est en l’humanité de Jésus, car elle est toujours tout entière elle-même : elle ne subit aucun partage et, dès qu’elle est présente comme elle l’est en toute réalité, elle est tout entière totalement présente.

C’est ce qu’affirme d’une manière pittoresque ce mystique génial qui s’appelle Angelius Silesius, dans ces distiques étonnants qui constituent ce livre admirable intitulé « Le pèlerin chérubinique ». Ce mystique du 16ème siècle, Silésien, comme son nom l’indique, médecin, luthérien, puis catholique et prêtre, auteur de ce livre inépuisable, dit dans un distique surmonté de ce titre : Tout est pareil pour Dieu : « Dieu ne fait pas de différence. Pour lui, tout est pareil : il se communique à la mouche autant qu’à toi. » Et dans un second distique intitulé : Tout dépend de la réceptivité, il dit : « Si je pouvais recevoir de Dieu autant que Christ, il m’y ferait parvenir à l’instant même. »

Un obstacle à l’emprise de Dieu

Ce qui s’oppose au Règne de Dieu dans notre vie, c’est que nous sommes vissés à notre moi propriétaire, rivés à notre biologie primitive.

Ce qui fait donc la différence entre le Christ et nous, si l’on ne peut pas dire de nous en nous montrant du doigt : « C’est Dieu », bien que nous soyons théophores, que nous portions Dieu aussi réellement que l’humanité de Jésus-Christ, ce qui fait qu’au contraire on peut dire de lui en le montrant du doigt : « C’est Dieu », c’est qu’en lui l’obstacle a été supprimé, cet obstacle que nous sommes à l’emprise de Dieu sur nous et qui est notre moi propriétaire.

Qu’est-ce qui constitue entre Dieu et nous cette distance infranchissable ? Qu’est-ce qui s’oppose à l’accomplissement parfait du Règne de Dieu dans notre vie ? C’est que, précisément, nous sommes vissés à notre moi propriétaire, rivés à notre biologie primitive, et que nous ne voulons pas en démordre. Nous prenons pour notre moi authentique ce moi-résultat, ce moi préfabriqué qui nous emprisonne et nous asphyxie ; et c’est pourquoi, bien que Dieu soit en nous, nous ne sommes pas en lui, bien que Dieu ne cesse de nous attirer et de nous attendre, nous lui demeurons si souvent étrangers que, même convertis, nous retombons sans cesse dans ce moi biologique dès que nous cessons de vivre le dialogue nuptial qui nous met en possession de notre moi oblatif ou plutôt qui nous fait accéder à notre moi oblatif où nous ne sommes plus qu’un élan vers Dieu avec lequel nous nous échangeons. Dès que nous ne sommes plus dans le cœur à cœur avec Dieu, nous retombons infailliblement dans notre moi biologique et sommes inéluctablement manœuvrés par lui.

C’est ce qui fait d’ailleurs toute la difficulté de la révélation historique de Dieu – et il ne peut pas y en avoir une autre ! La révélation de Dieu, pour atteindre l’homme, doit nécessairement se faire Histoire. La difficulté de cette révélation historique est que, précisément, elle a dû passer par des hommes qui n’étaient pas guéris totalement de leur moi biologique. Les plus grands prophètes, avec tout leur génie, éventuellement avec toute leur sainteté, comme Isaïe ou Jérémie, restent d’une certaine manière limités par leur moi biologique.

C’est la vocation de tous les hommes d’avoir finalement leur moi en Dieu (2)

Un état de pauvreté absolue

Les images d’Isaïe sont empruntées à la cour où il vit. La majesté de Dieu dans sa vision inaugurale prend tous les caractères d’une exaltation monarchique. Jérémie, prophète du malheur, de la défaite, lorsqu’il se sent écrasé par la défiance et l’hostilité de ses adversaires, n’hésitera pas à formuler une prière terrible où il appelle la vengeance, et l’écrasement, et la destruction, et la ruine sur ses ennemis. Pour grands qu’ils soient, les prophètes qui précèdent Jésus-Christ sont limités par un vestige tout au moins de cette biologie qui n’a pas été chez eux radicalement éliminée.

L’humanité de notre Seigneur… est ouverte infiniment, en sorte qu’elle répond immédiatement à l’aimantation, à l’attraction de Dieu… Cela veut dire que l’humanité de notre Seigneur est constituée dans un état de pauvreté absolue.

Toute la nouveauté de Jésus-Christ, c’est que l’humanité qui éclôt dans le sein de Marie est une humanité entièrement désappropriée d’elle-même, c’est-à-dire qu’il manque à l’humanité du Christ – et ce manque est une immense richesse ! – cette fermeture sur nous-même qui constitue notre moi biologique. L’humanité de notre Seigneur, au lieu d’être fermée sur soi pour constituer un des individus de la race humaine, est ouverte infiniment, en sorte qu’elle répond immédiatement à l’aimantation, à l’attraction de Dieu qui s’exerce aussi sur nous, mais sans effet tant que nous ne sommes pas là. Comme le dit saint Jean dans l’admirable Prologue de son Evangile : « La lumière luit dans les ténèbres ; les ténèbres ne la saisissent pas… Elle est dans le monde, le monde a été fait par elle, le monde ne la connaît pas. Elle vient chez les siens et les siens ne la reçoivent pas. » Cela veut dire que l’humanité de notre Seigneur est constituée dans un état de pauvreté absolue.

Le père Héris explique cela d’une manière très claire et très rigoureuse dans le commentaire qu’il fait de la seconde question de la troisième partie de la « Somme Théologique «  (Edition de la Revue des Jeunes. App. II, p.29) lorsqu’il se demande, à la suite de saint Thomas, s’il y a eu entre la nature humaine et la nature divine une réalité créée qui fît le joint entre les deux : « Puisqu’il est impossible de concevoir une réalité créée, subjectée dans la nature humaine et qui serait cause formelle de l’union hypostatique, l’on est amené nécessairement à cette conclusion que la réalité créée qui rend actuelle l’union des deux natures n’est pas autre chose que la nature humaine elle-même en tant que, dépouillée de sa propre subsistance, elle se trouve attirée passivement et réellement à l’être personnel du Verbe. »

La nouveauté de l’Incarnation

Donc toute la nouveauté de l’Incarnation, c’est que l’humanité de Jésus est dépouillée de sa propre subsistance, de ce moi humain, de ce moi nature qui nous ferme sur nous-mêmes et fait obstacle à l’offrande de nous-mêmes comme à la pénétration de Dieu dans notre âme, dans notre intelligence et dans toutes nos facultés spirituelles et, à plus forte raison, dans toutes les fibres de notre chair.

Dans le sein de Marie éclôt donc une humanité qui ne pourra jamais dire « je » et « moi », qui ne pourra jamais rien s’approprier parce qu’elle est radicalement expropriée d’elle-même, parce qu’elle ne se termine pas à soi, qu’elle est infiniment ouverte sur Dieu, parce qu’elle obéit totalement à l’aimantation et à l’attraction de Dieu, parce qu’elle est abandonnée, pour y subsister comme à son vrai moi, au moi du Verbe, c’est-à-dire à la personnalité du Fils qui la revêt de son éternelle Pauvreté, puisque la personnalité de Dieu est elle-même une éternelle désappropriation.

C’est là justement que nous trouvons la jointure entre la nature divine et la nature humaine, c’est que la nature humaine de Jésus est elle-même radicalement désappropriée de soi. Elle est donc disponible pour être appropriée par Dieu, pour être assumée à la subsistance du Verbe, c’est-à-dire pour être revêtue de la désappropriation éternelle, de l’éternelle Pauvreté qui constitue précisément le mystère du personnalisme divin.

Notre vocation à tous

Le mystère de Jésus est donc un mystère de pauvreté, un mystère de désappropriation, un mystère de dépouillement, que nous sommes d’autant plus prêts à vivre que nous-même n’atteignons à nous-même qu’au moment où nous sommes délivrés de nous-même. La différence entre nous et Jésus c’est que, pour nous, la relation avec la divinité, la personnalisation par la divinité à l’occasion d’une rencontre où, dans l’émerveillement, nous prenons conscience d’être suspendus à la Présence divine, n’est jamais totale et ne se produit qu’à de rares intermittences. Il reste néanmoins que c’est là notre vocation à tous, comme à toute créature intelligente, d’avoir finalement son moi en Dieu.

« Nous sommes aimantés par la Pauvreté divine et nous ne pouvons nous joindre nous-même qu’en nous unissant à elle. »

Nous sommes tous aimantés en Dieu, et si notre liberté a une structure, si notre liberté ne signifie pas n’importe quoi, si elle est une exigence rigoureuse, c’est précisément parce que nous sommes aimantés par la Pauvreté divine et que nous ne pouvons nous joindre nous-même qu’en nous unissant à elle. Ce qui est en nous un mouvement intermittent, un effort sporadique, c’est, en Jésus, l’état initial. Son humanité, dès le premier instant de son existence dans le sein de Marie, est absolument, totalement et radicalement dégagée d’elle-même pour être immédiatement revêtue de la subsistance du Verbe, comme nous le serions nous-mêmes si nous étions capables d’apporter le même dépouillement, la même désappropriation.

La mission universelle de notre Seigneur

C’est parce que notre désappropriation n’est pas radicale que nous avons toujours à reconquérir notre moi oblatif, à décoller du moi biologique, d’ailleurs sous l’aimantation de l’humanité même de Jésus.

C’est parce que la désappropriation de l’humanité de Jésus est radicale que l’union est hypostatique, personnelle, que le seul moi de Jésus est le moi divin, et c’est parce que notre désappropriation n’est pas radicale que nous avons toujours à reconquérir notre moi oblatif, à décoller du moi biologique, d’ailleurs sous l’aimantation de l’humanité même de Jésus qui est en nous un ferment permanent de libération. Car il est clair que l’humanité de notre Seigneur n’a pas été constituée dans cet état de dépouillement pour elle-même, mais en raison de la mission universelle qu’elle avait à accomplir.

Saint Thomas s’est demandé pourquoi il ne pourrait y avoir plusieurs Christ, pourquoi même tous les hommes ne pourraient être Christ. Tout en admettant que ce n’est pas métaphysiquement impossible, il dit non pour la raison que la mission du Christ, en tant que telle, ne peut être qu’une mission universelle. Si tout le monde était Christ, tous ces Christ n’auraient rien à se communiquer, rien à se donner. Or, le sens de la mission de Jésus, éclos dans le sein de Marie dans cet état de dépouillement, est précisément d’avoir à assumer toute l’humanité, d’avoir à prendre la responsabilité intégrale du commencement de l’Histoire jusqu’à la fin, pour faire contrepoids, par sa pauvreté, c’est-à-dire par la surabondance de sa charité, à tous nos refus d’amour.

Il est parfaitement clair que l’Incarnation ne comporte aucune métamorphose, ni une transformation de la nature divine en nature humaine, ni une transformation de la nature humaine en nature divine. Il n’y a aucun mélange. Les deux natures demeurent inconfusibles. L’humanité de Jésus n’est pas Dieu, elle n’est pas égale à Dieu, elle ne peut comprendre adéquatement Dieu. (3)

L’effacement des trois Personnes divines l’une dans l’autre

Le christianisme assume tout le prophétisme d’Israël, et ne récuse aucun des témoins de Dieu

L’humanité de Jésus est appropriée par Dieu dans son dépouillement absolu pour être le sacrement diaphane d’une révélation parfaite et définitive, car c’est justement le fait de son dépouillement absolu qui rend l’humanité de Jésus capable d’une révélation définitive.

Le christianisme, qui est fondé sur cette pauvreté de l’humanité de notre Seigneur, ne récuse pas les révélations qui sont apparues avant lui. Il se propose explicitement, au contraire, d’assumer tout le prophétisme d’Israël. Mais il ne se contente pas de cette intégration : il veut aussi assumer toutes les prophéties qui se sont produites avant l’existence même d’Israël, avant la vocation d’Abraham, dans cet intervalle immense qui comporte peut-être un demi-million de siècles ou davantage, qui va entre l’origine de l’homme et la vocation d’Abraham. Nous sommes bien sûrs que dans cet intervalle la divinité n’est pas restée muette, qu’elle s’est communiquée à l’humanité, qu’il y a eu des prophètes qui n’avaient pas, sans doute, une mission universelle comme les prophètes d’Israël, mais qui, néanmoins, étaient les messagers et les porte-parole de Dieu.

Le christianisme ne récuse aucun des témoins de Dieu. Simplement, il couronne leur témoignage, il l’achève et il l’accomplit dans le témoignage de Jésus-Christ en qui se réalise la suprême Incarnation.

Qu’il s’agisse de Bouddha, qui est un saint d’une admirable grandeur, qu’il s’agisse des livres védiques qui nourrissent la religion des Brahmanes, qu’il s’agisse de la sagesse des vieux Chinois, comme Confucius ou Lao Tseu, qu’il s’agisse même du Prophète de l’islam, dans une humanité idolâtrique qui ne pouvait pas recevoir le monothéisme autrement, le christianisme ne récuse aucun des témoins de Dieu. Simplement, il couronne leur témoignage, il l’achève et il l’accomplit dans le témoignage de Jésus-Christ en qui se réalise la suprême Incarnation.

D’une certaine manière, tous les prophètes, tous les sages, tous les génies, tous les héros constituent une sorte d’incarnation de Dieu, c’est-à-dire que Dieu, d’une certaine façon, se rend présent à travers eux. Mais cette révélation est toujours imparfaite dans la mesure où l’homme le demeure, dans la mesure où il garde les traces de sa biologie primitive. L’lncarnation n’est absolument parfaite, définitive, inséparable, éternelle que dans le cas de Jésus-Christ parce que, en lui, la pauvreté est indépassable.

La pauvreté absolue de Jésus est la garantie d’une révélation définitive

La raison pour laquelle un chrétien adhère à Jésus-Christ, ce n’est pas pour repousser des témoignages divins qui se sont fait jour à travers l’Histoire, à toutes les époques et sous tous les climats, mais parce que, en Jésus, la garantie d’une révélation définitive est donnée dans cette affirmation qui est le cœur du dogme christologique, à savoir qu’en Jésus l’humanité est tellement désappropriée d’elle-même qu’elle ne peut dire ni « je » ni « moi » (4), qu’elle est réduite à l’état de pur sacrement, de sacrement vivant qui représente et communique personnellement la divinité.

Quoi que Jésus fasse, quoi qu’il pense, quoi qu’il dise, quoi qu’il souffre, dans tout son être, il n’est jamais que la révélation personnelle de Dieu. Ce n’est jamais sa propre humanité qui se révèle mais, à travers elle, Dieu. C’est sous l’égide de cette pauvreté absolue qu’il nous faut aborder l’Evangile, qu’il nous faut le penser comme il nous faut le vivre.

S’effacer en Jésus, comme les trois Personnes divines s’effacent l’une dans l’autre

Le mystère de Jésus, en raison même du dépouillement absolu qui le constitue, n’est accessible qu’à celui qui entre en état de pauvreté…, qui disparaît à ses propres yeux et qui s’efface.

Le mystère de Jésus, en raison même du dépouillement absolu qui le constitue, n’est finalement accessible qu’à celui qui entre en état de pauvreté, qu’à celui qui s’assimile la béatitude de la pauvreté, qui se fait une âme de pauvre, qui est à l’écoute de Dieu, qui disparaît à ses propres yeux et qui s’efface.

S’effacer en lui, comme les trois Personnes divines s’effacent l’une dans l’autre, comme l’Humanité de notre Seigneur est entièrement désappropriée pour être le sacrement diaphane de la divinité qui se révèle et se communique personnellement en lui.

Comment ne pas citer ici le mot de cette petite fille, transparente et géniale – comme sa mère d’ailleurs –, qui s’était préparée à sa Première Communion avec toute l’ingénuité de son intelligence et de son cœur. Interrogée par ses petits camarades alors que chacun d’eux répétait les mots préfabriqués qu’il avait lus dans les livres, cette petite qui, elle, avait vraiment communié, pour qui la Première Communion avait été un événement, répond à la question : « Qu’est-ce que tu as senti ? » – « Eh bien ! Moi, il m’efface. ». Il m’efface ! Elle avait donc compris que c’était cela s’approcher de Dieu, s’effacer en lui, comme les trois Personnes divines s’effacent l’une dans l’autre, comme l’Humanité de notre Seigneur est entièrement désappropriée pour être le sacrement diaphane de la divinité qui se révèle et se communique personnellement en lui.

Il faut être en esprit et en état de pauvreté pour entrer dans cette unité unique de l’humanité et de la divinité de Jésus.

C’est cela que nous devons retenir comme la première approximation du mystère de Jésus, comme la première exigence chrétienne : il faut être en esprit et en état de pauvreté pour entrer dans cette symbiose unique, dans cette unité unique de l’humanité et de la divinité de Jésus parce que, justement, elle constitue le confluent et la rencontre unique et merveilleuse, la rencontre de l’éternelle Pauvreté qui est Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, et de l’humaine pauvreté en l’humanité sainte de notre Seigneur, qui ne peut plus rien faire que de témoigner de Dieu en le révélant dans les abîmes de son infinité, suivant les étapes de sa vie humaine dont chacune constitue une parabole de l’éternelle divinité.

Un miracle est un évènement-avènement où la présence de Dieu se révèle

Note sur le miracle, intercalée dans cette conférence.

Des énergies naturelles qui se révèlent

« Un miracle est un événement-présence, un événement-avènement, un événement où la présence de Dieu se révèle dans un contexte de lumière qui nous met immédiatement en contact avec lui. »

Il paraît utile, étant donné l’usage parfois indiscret que l’on fait de l’argument du miracle, de dire quelques mots à ce sujet. Quelques images peuvent éclairer la question.

On a, à Londres, fait une enquête dans les hôpitaux d’enfants et l’on a constaté que les enfants dont les mères étaient présentes et participaient aux soins donnés par les infirmières, guérissaient deux fois plus vite que les autres qui recevaient les mêmes soins et les mêmes médicaments. Cela veut dire à coup sûr que l’amour stimulait les énergies physiques chez les enfants assistés par leurs mères et qui sentaient profondément leur présence et leur amour. C’est là une image qui nous fait soupçonner que les énergies naturelles ne sont pas absentes d’un événement miraculeux, constitué avant tout par ce qu’on peut appeler un événement-présence. Un miracle est un événement-présence, un événement-avènement, un événement où, précisément, la présence de Dieu se révèle dans un contexte de lumière qui nous met immédiatement en contact avec lui. Le miracle n’est pas un coup de poing donné dans les phénomènes pour forcer notre attention et nous précipiter dans le merveilleux. Il s’agit, au contraire, d’une dimension spirituelle où l’événement se situe sur le plan de l’amour.

Un diffuseur en action, un récepteur parasité

La prière capte cette onde de lumière qui émane constamment de Dieu, car… éternellement les grâces sont communiquées… Si la grâce ne nous transforme pas, c’est que notre poste récepteur est désaccordé, c’est qu’il est parasité et qu’il ne reçoit pas opportunément la lumière divine.

Un autre exemple peut servir également de parabole. C’est celui-ci, qui est plus émouvant encore : une femme très malade, en très grand danger, revient de Lourdes. Elle est souriante et déclare qu’elle a reçu une très grande grâce, celle de voir la guérison miraculeuse d’une de ses voisines, malade comme elle. Le miracle qui éclate ici le plus évidemment, c’est celui de la charité de cette femme qui a oublié son propre cas, qui s’est effacée pour implorer la guérison d’une autre.

Si nous généralisons ce fait admirable, nous pouvons dire que le grand miracle de Lourdes, c’est précisément ce consentement d’une charité unanime qui fait qu’une foule immense, où il y a des malades graves, intercède non pour obtenir des guérisons personnelles mais surtout pour obtenir des grâces en faveur des autres. La prière capte ainsi cette onde de lumière qui émane constamment de Dieu, car, du côté de Dieu, tout est déjà accompli. Eternellement les miracles sont accomplis, éternellement les révélations sont faites, éternellement les grâces communiquées, car Dieu est comme un diffuseur, comme un poste émetteur qui ne cesse jamais d’être en action. Si la grâce ne nous transforme pas, c’est que nous sommes absents, c’est que notre poste récepteur est désaccordé, c’est qu’il est parasité et qu’il ne reçoit pas opportunément la lumière divine, le secours divin qui nous sont sans cesse offerts et communiqués.

Le pacte avec les serpents

Nous pouvons encore nous donner une autre parabole en nous rappelant que Gandhi note dans son journal que, ayant construit son ashram, son ermitage-école dans une région où vivaient en grand nombre des serpents venimeux, il avait donné la consigne à ses élèves de ne jamais les craindre, de ne manifester aucune peur à leur endroit, de ne jamais leur faire de mal, de ne jamais, surtout, tenter de les tuer pour ne pas provoquer un état d’inimitié. Il était sûr qu’un régime de confiance deviendrait sensible aux animaux. En effet, l’accord fut si bien respecté qu’au cours de vingt-cinq ans, il n’y eut pas le moindre accident. Cela veut dire que la nature animale s’était montrée admirablement sensible à cette paix décrétée par l’homme et n’avait jamais eu l’occasion de développer son agressivité.

Direction de pensée

Il y a donc un homme qui est accordé à Dieu, qui vit dans un climat d’amour – et c’est ce qui constitue le véritable thaumaturge [faiseur de miracles] – il y a une possibilité de stimuler les énergies naturelles soit du corps humain, soit de la sensibilité et de l’imagination humaines, soit de la sensibilité et de l’imagination animales et, peut-être pourrait-on aller plus loin, de s’accorder aux rythmes de la matière non vivante.

Il se pourrait donc qu’un thaumaturge trouve le moyen de s’accorder aux rythmes de la matière ou, plus vraisemblablement encore, d’accorder les rythmes de la matière aux siens.

Un philosophe indien a insisté sur ces rythmes qui sont intérieurs à la matière, c’est-à-dire aux corps physiques non vivants, et il a affirmé qu’un certain traitement brutal infligé à un câble le rompt malgré sa solidité, parce qu’il n’épouse pas le rythme de la matière. Il se pourrait donc qu’un thaumaturge trouve le moyen de s’accorder aux rythmes de la matière ou, plus vraisemblablement encore, d’accorder les rythmes de la matière aux siens.

C’est ce recoupement, cet accord, cette symbiose, cette symphonie qui serait la voie normale de ce que nous appelons le miracle, événement qui se distingue d’abord par le rayonnement d’une Présence divine immédiatement reconnue, mais qui n’exclut pas pour se réaliser l’emploi des énergies naturelles qui sont catalysées, qui reçoivent un surcroît d’ampleur et de force grâce à l’intervention du thaumaturge, grâce à une présence d’amour qui a prise sur les rythmes de l’homme, de l’animal ou du corps physique, quels qu’ils puissent être.

Ceci est une direction de pensée. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’en faire un dogme, mais cette sorte de considérations peut dématérialiser en quelque manière l’argument du miracle et nous permettre de conserver les distinctions nécessaires.

On dit couramment que les médecins de Lourdes constatent ou ne constatent pas un miracle. C’est un abus de langage. Un médecin, comme tel, n’a pas à constater un miracle. Tout ce qu’il peut faire, c’est de déclarer que, dans l’état de la médecine actuelle, l’explication lui échappe, sans exclure que la médecine de l’avenir puisse peut-être expliquer le cas. C’est en tant que croyant, en tant qu’homme dans sa dimension mystique qu’il est capable de discerner un miracle.

Il faut un sens mystique pour discerner le miracle comme tel, c’est-à-dire l’avènement du Seigneur qui se fait jour à travers l’événement.

Il ne faut pas mêler les méthodes scientifiques. Il faut respecter leurs limites et ne pas vouloir leur faire dire ce qu’elles sont incapables de dire. Il faut un sens mystique pour discerner le miracle comme tel, c’est-à-dire l’avènement du Seigneur qui se fait jour à travers l’événement.

Nous avons à cultiver une attitude de silence et de respect pour laisser croître en nous cette lumière intérieure qui permet seule de discerner, à travers tous les événements de la vie comme à travers toutes les expériences humaines, la Présence divine.

Jésus, dans la Trinité, infiniment ouvert du côté de Dieu, est infiniment ouvert aux hommes

Un monde nuptial où la morale devient une mystique

La morale de Jésus deviendra une mystique… Il veut nous faire entrer dans ce monde nuptial en nous apprenant que le bien n’est pas d’abord quelque chose à faire, mais Quelqu’un à aimer.

Après cette parenthèse, il nous faut continuer à tirer les conséquences du fait que l’Incarnation est un mystère de pauvreté. Jésus nous propose, si l’on peut dire, son expérience, et sa parole n’est que la projection et l’expression de ce qu’il vit. Puisqu’il nous introduit au cœur de la divine pauvreté, puisqu’il nous révèle Dieu comme l’anti-possession, comme l’anti-Narcisse, comme celui qui n’a rien et ne peut rien posséder, puisque Dieu perd complètement en lui cette figure de pharaon et de maître qu’il a eue si longtemps dans les traditions humaines, il est clair que la morale de Jésus deviendra une mystique. Cela signifie qu’au lieu de nous soumettre à une loi, à un décret qui paraît arbitraire et où nous aurions simplement à nous plier à une volonté dont nous dépendons rigoureusement, il veut nous introduire dans ce monde nuptial dont parle saint Paul dans le chapitre 11ème de la 2ème aux Corinthiens : « Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter à Jésus-Christ comme une vierge pure. » Il veut nous faire entrer dans ce monde nuptial en nous apprenant que le bien n’est pas d’abord quelque chose à faire, mais Quelqu’un à aimer.

Les adversaires pharisiens du Christ – non tous les pharisiens – acharnés à sa perte, font plus qu’il n’en faut. Ils dépassent les exigences de la Loi et s’en glorifient. Ils se sentent quittes puisqu’ils sont allés au-delà de ce qui est rigoureusement demandé. Pourtant, le désaccord entre eux et Jésus est formel. Il ne cesse de grandir et leur haine monte à mesure qu’ils constatent que Jésus n’est pas d’accord avec leur système, qu’il fait bon marché des observances extérieures auxquelles ils attachent une importance capitale. Leur hostilité s’explique puisque, finalement, ils ne sont pas axés sur le même Dieu. Ils n’ont pas la moindre intuition de la divine Pauvreté. Ils ne peuvent comprendre que Dieu ne puisse rien recevoir en dehors de l’amour parce que, étant incapable de rien posséder, c’est uniquement en s’échangeant avec nous qu’il entre en contact avec nous, comme nous avec lui.

La morale de Jésus sera une mystique où il s’agira de se donner, comme saint Paul l’a admirablement chanté dans ce Cantique des Cantiques du Nouveau Testament qu’est le chapitre 13ème de la 1ère aux Corinthiens. Là, il n’y a pas de doute possible : quoi qu’on fasse, on n’a rien fait tant qu’on n’aime pas. C’est évidemment le régime de l’épouse qui a succédé à celui de la servante. Il s’agit d’un mariage d’amour dans lequel le seul bien est d’être en état de don, comme le seul mal est d’être en état de refus.

Un bien universel ferment de libération

Le péché ne s’inscrit pas au-dehors dans un grand livre où sont tenus les comptes de notre conduite, mais il est au-dedans. Le bien, c’est nous en état de « oui » nuptial ; le mal, c’est nous en état de « non ».

C’est pourquoi le péché ne s’inscrit pas au-dehors dans un grand livre où sont tenus les comptes de notre conduite, mais il est au-dedans. Le bien, c’est nous en état de « oui » nuptial ; le mal, c’est nous en état de « non ». Pour restituer l’harmonie de notre vie, il faut et il suffit, mais il est nécessaire et indispensable, que nous retrouvions le contact avec le Seigneur, que nous entrions de nouveau dans cette relation nuptiale et que notre vie prenne forme et figure de don.

Parce qu’il en est ainsi, nous voyons immédiatement que le message de Jésus est un message œcuménique, car un peuple par lui-même n’est pas capable de ce don nuptial. Dans la vision de Jésus, il ne s’agira donc plus du salut d’un seul peuple, et en particulier de son salut temporel et matériel. Toutes les frontières sont dépassées, tous les murs de séparation s’écroulent parce que, désormais, ce sont tous les hommes qui sont appelés par le fond d’eux-mêmes, dans leur plus secrète intimité, à accomplir cette création unique, incomparable, qui constitue le seul bien commun, le seul bien universel, lequel précisément s’accomplit tout entier dans le don de soi. C’est par-là qu’une conscience, en se vidant d’elle-même, c’est-à-dire en dépassant toutes ses limites, peut devenir, en toute autre conscience, un ferment de libération. C’est ce bien universel qui est en même temps notre bien le plus personnel et le secret de chacun.

Le message de Jésus ne concerne plus un peuple particulier mais s’adresse à tous les hommes dans leur être le plus personnel, qui est aussi leur manière d’exister dans l’universel, puisqu’il y a toujours coïncidence parfaite entre le degré d’universalité et le degré de personnalité, l’homme étant d’autant plus présent à tous les autres qu’il est plus ouvert à Dieu et plus dépouillé de soi.

Infiniment ouvert du côté de Dieu et du côté des hommes

Cette solidarité personnelle qui engage la vie de Jésus dans les abîmes de la très Sainte Trinité, a comme correspondante une solidarité égale avec les hommes.

Le message de Jésus correspond rigoureusement à son expérience. Jésus nous communique simplement ce qu’il vit avec cette authenticité qui s’attache à un événement intégralement vécu. Ce message de Jésus comporte aussi, naturellement, des conséquences pour lui-même. Par cette solidarité qui l’unit personnellement à Dieu, en laquelle il subsiste en Dieu, en laquelle il trouve son moi en Dieu, cette solidarité personnelle qui engage sa vie dans les abîmes de la très Sainte Trinité, a comme correspondante une solidarité égale avec les hommes.

Jésus étant infiniment ouvert du côté de Dieu par le fait qu’il est privé de subsistance connaturelle qui pourrait fermer son humanité sur elle-même, Jésus est du même coup infiniment ouvert aux hommes et il entre avec eux dans une symbiose, dans une communauté de vie unique, incroyable, puisqu’il est chargé de récapituler toute l’Histoire, de lui donner son axe, d’en accomplir l’unité, c’est-à-dire de totaliser finalement toutes les vies humaines, de les rendre contemporaines de son amour et de les achever pour les conduire, autant que cela est possible, c’est-à-dire autant qu’elles sont disposées à l’accepter, à cette union à Dieu qui est le terme de sa mission.

Cela comporte une solidarité infinie, inexprimable, que nous ne pouvons même pas concevoir, puisque notre mémoire est si courte que, si nous accordons un moment d’attention et de compassion à un événement, à une catastrophe même toute proche de nous, nous nous hâtons de l’oublier parce que nous sommes sollicités par autre chose. Si nous oublions si vite ce qui nous touche de près, comment pourrions-nous imaginer une vie qui totalise toute l’Histoire, qui recueille la vie de tous les hommes qui se sont succédé depuis que la pensée est apparue dans le monde ?

La mission d’assumer tous les hommes, comme une mère parfaite assume son enfant

Dieu est infiniment plus mère que toutes les mères et c’est pourquoi, dans ses rapports avec nous, Il ne peut que se substituer à nous en étant frappé pour nous, en nous, à cause de nous, le premier, dans cette identification d’amour.

A mesure que les chiffres de la géologie reculent et qu’on envisage une durée plus longue à l’humanité, il devient encore plus inimaginable qu’une vie aussi brève que celle du Seigneur ait pu totaliser toute l’Histoire. Et pourtant, cela est inscrit dans son être. C’est parce qu’il est établi au cœur de la divine Pauvreté, parce que son humanité est entièrement désappropriée d’elle-même en étant revêtue de cette désappropriation éternelle qu’est le Verbe de Dieu, c’est pour cela que Jésus a cette mission d’assumer tous les hommes, comme une mère parfaite assume son enfant, se substitue à lui dans la douleur, prend sa place dans la misère, est frappée de tous les coups qui l’atteignent avant lui, pour lui, au-dedans de lui. La maternité présente parfois un tel degré d’identification. On en est stupéfait et ébloui et on ne peut manquer d’y voir la plus haute et la plus émouvante révélation de la tendresse divine.

Dieu est infiniment plus mère que toutes les mères et c’est pourquoi, dans ses rapports avec nous, Il ne peut que se substituer à nous en étant frappé pour nous, en nous, à cause de nous, le premier, dans cette identification d’amour qui ne cesse de tisser des liens de lumière entre lui et nous.

Justement Jésus, qui est la parabole vivante de l’éternelle divinité, va devenir sur la Croix la parabole sanglante de cette passion mystérieuse qui brûle pour nous au Cœur de Dieu. Puisque l’humanité sainte de notre Seigneur est incapable de rien s’approprier, sur la Croix, comme partout, elle n’exprime pas soi mais Dieu. C’est cela qui doit immédiatement retenir notre attention : sur la Croix, c’est Dieu qui meurt pour nous, c’est Dieu qui meurt d’amour pour ceux-là qui refusent obstinément de l’aimer.

C’est le paradoxe de la justice maternelle. On ne conçoit pas une mère qui s’acharne contre son enfant et qui, parce qu’il est dégradé, cherche à le dégrader encore davantage, à le pousser dans le désespoir pour que sa déchéance soit irrémédiable. Il est évident que la mère, si elle est vraiment mère, doit prendre la place de son enfant, va assumer sa misère, essayer de le tirer du bourbier. Elle va essayer de lui faire un crédit d’amour qui lui apprendra le prix du trésor qu’il porte en lui, qui le rendra attentif à ce Royaume intérieur qui fait de lui, comme une possibilité tout au moins, le Royaume de Dieu.

Peut-être un jour s’éveillera-t-il ; mais, s’il s’éveille à l’amour, c’est parce qu’il était enveloppé d’amour et qu’il aura été mis au bénéfice de ce merveilleux crédit. Cette image de la réalité humaine l’est bien davantage de la réalité divine, et c’est ce que manifeste la Croix de notre Seigneur.

La passion de Dieu pour nous est assez grande pour qu’elle ne puisse s’exprimer dans le temps que dans cette parabole sanglante où l’humanité de Jésus s’immole pour attester l’amour indéfectible de Dieu qui jamais ne nous abandonnera, jamais ne nous livrera au néant, jamais ne cessera de nous poursuivre avec cette tendresse silencieuse, infiniment patiente, qui ne se lassera jamais.

Qu’est-ce que le mal de l’homme, sinon d’être absent de Dieu ? Quelle est la source de toutes les misères, sinon le refus d’une création d’amour qui peut seule nous situer au plan d’une vie intelligente et libre ?

Cette parabole sanglante, qui est le Christ en Croix, s’exprime dans une solidarité non seulement totale avec nous mais totale aussi avec Dieu. Qu’est-ce que le mal de l’homme, sinon d’être absent de Dieu ? Quelle est la source de toutes les misères, sinon le refus d’une création d’amour qui peut seule nous situer au plan d’une vie intelligente et libre ?

Nous sommes nous-mêmes une église infiniment plus précieuse que toutes les cathédrales

Le mal de l’homme est aussi le mal de Dieu

Jésus éprouve tous les coups qui atteignent Dieu autant que tous ceux qui atteignent l’homme.

Ce mal de l’homme est aussi le mal de Dieu, car ce qui déchire le Cœur de Dieu est notre refus de cette communication de lui-même qu’il ne cesse de nous offrir. Bien sûr, quand on parle de déchirement, au niveau de la Trinité, c’est une image. Dieu ne peut pas souffrir au sens où la souffrance apporte une perturbation au sein de l’être. Dieu souffre d’une souffrance de compassion en s’identifiant avec nous, comme le fait comprendre l’image de la mère qui s’identifie à son enfant et souffre en lui, pour lui et plus que lui, parce qu’elle sent dans sa charité l’état de misère de son enfant plus profondément que lui-même, qui est privé de ces hautes lumières.

Jésus, exprimant cette souffrance divine en son humanité torturée, compatit, si l’on peut dire, à la souffrance de Dieu. Il éprouve tous les coups qui atteignent Dieu autant que tous ceux qui atteignent l’homme. Dans ce sens, il est totalement offert à la divinité comme il est totalement offert à l’humanité. Comme il s’offre à nous ainsi qu’un contrepoids d’amour pour nous réintroduire dans le dialogue créateur de l’éternel Amour, il s’offre à Dieu en portant le « oui » de toute créature pour fermer l’anneau d’or des fiançailles éternelles. Il est le « oui » de tout l’univers. Il le prononce en notre nom comme au nom de son humanité qui s’enracine dans la nôtre, qui est dans la nôtre le ferment de notre libération. Il nous entraîne dans ce sillage d’amour, sans aucune contrainte, bien entendu, afin de mûrir en nous ce consentement qui achèvera en nous la création et qui constituera en nous le Règne de Dieu.

L’Incarnation doit s’étendre

Jésus veut nous réintroduire dans le dialogue d’amour en descellant la pierre de nos cœurs…, il réaxe notre vie sur le Cœur de Dieu.

Jésus veut nous réintroduire dans le dialogue d’amour en descellant la pierre de nos cœurs, afin que la vie divine rejaillisse en nous et nous soit communiquée par son humanité sainte comme le fruit de son immolation. Ainsi, Jésus réaxe notre vie sur le Cœur de Dieu. En nous révélant l’amour, en nous ouvrant ce crédit illimité, Jésus sollicite notre générosité pour nous faire entrer dans le mouvement même de son être, pour nous associer à ce merveilleux dépouillement, pour enraciner notre vie dans la divine Pauvreté, pour nous guérir de nous-même, enfin pour nous communiquer tout ce qu’il est.

Dire que Jésus veut nous communiquer tout ce qu’il est, c’est dire, comme toute grâce est une mission, que la grâce de l’lncarnation faite à son humanité ne la concerne pas seule. Elle concerne toute l’humanité. Tous les hommes sont appelés à voir, à travers le Christ, leur moi en Dieu en formant avec lui un seul corps, une seule personne. Cela signifie que l’Incarnation, dans le chef qui est Jésus, doit s’étendre à nous qui sommes les membres. Finalement, la vie chrétienne, dont le Christ est le centre, selon le mot admirable de saint Paul aux Philippiens : « Pour moi, vivre, c’est le Christ », la vie chrétienne continue dans les membres du Christ l’lncarnation du chef, qui est Jésus.

Le Seigneur n’est pas là pour habiter des pierres, mais nous-même

Nous sommes nous-mêmes une église infiniment plus précieuse que toutes les cathédrales, que tous les tabernacles et ciboires.

Cela comporte des conséquences admirables qui nous sont rendues sensibles par ces grands mots de saint Paul : « Vous êtes le corps du Christ, vous êtes les membres de Jésus-Christ, vous êtes le temple du Saint-Esprit. » Quelle merveille ! Nous sommes ici dans une église de pierre, devant un tabernacle de marbre, et nous approchons de ce lieu avec respect. Nous y gardons le silence. Nous avançons vers l’autel sur la pointe des pieds, nous nous ouvrons au rayonnement du silence qui est différent par la présence sacrée de l’hostie. Et nous avons mille fois raison, bien entendu.

Mais il ne faut jamais oublier que nous sommes nous-mêmes une église infiniment plus précieuse que toutes les cathédrales, que tous les tabernacles et ciboires. Le Seigneur ne vit pas dans les murs du tabernacle pour les murs du tabernacle, qui sont incapables de recevoir sa Présence d’une manière vivante. Il est là pour nous, pour nous consacrer, pour nous transformer en une vivante hostie, pour que nous soyons réellement le sanctuaire de la divinité.

Le corps du Christ

Si je suis le corps du Christ, si mes membres sont les membres de Jésus…, je suis tout entier consacré et ma vie tout entière est en état de consécration.

C’est là une chose tout à fait admirable, parce que nous n’avons pas à chercher bien loin la divine Présence. Nous pouvons faire oraison sur nous-même puisque nous sommes tout entiers consacrés au Seigneur, que nous sommes devenus, par l’attouchement de la sainte humanité, le corps et le sang du Christ.

Il faut prendre dans tout leur réalisme merveilleux ces affirmations pauliniennes. Si je suis le corps du Christ, si mes membres sont les membres de Jésus, si mon être tout entier est le sanctuaire de la divinité, quel respect et quelle distance [dois-je avoir] à l’égard de moi-même ! Je suis tout entier consacré et ma vie tout entière est en état de consécration. Soit que je mange, soit que je boive, soit que je dorme, comme dit saint Paul, je suis au Seigneur. Mes mains sont sanctifiées par lui, toutes mes démarches mènent à lui. Mon corps tout entier respire sa Présence et devient capable de la communiquer. Et ce qui est vrai de moi est vrai des autres. Cela nous introduit tout de suite dans des relations mystiques avec tout-venant. Il n’y a plus de races, il n’y a plus de classes, il n’y a plus de peuples étrangers. Tout homme, toute créature intelligente, parce qu’elle est apte à devenir le temple de Dieu, parce qu’elle est consacrée par la Présence de Jésus, parce qu’elle vit secrètement de sa vie dans la mesure où elle est vivante, toute créature est pour nous la cathédrale, et le tabernacle, et l’hostie. Cela noue avec toute créature vivante humaine et avec toute la réalité de l’univers – puisque, par la voie du sacrement, tout l’univers entre dans le circuit de l’éternel Amour – cela noue avec la création des rapports incroyablement profonds, libres et créateurs.

Davantage encore, cela nous introduit dans l’intimité de Dieu parce que, dès que nous y réfléchissons, nous voyons que ce don merveilleux conditionne le Règne de Dieu dans l’Histoire. Si ce don n’est pas reçu, si Dieu ne transparaît pas en nous, si le visage du Christ n’est pas lisible à travers le nôtre, Dieu est comme absent et, bien qu’il ne cesse de luire dans les ténèbres, bien qu’il soit dans le monde, bien qu’il vienne chez les siens, il ne joue aucun rôle dans l’histoire humaine.

C’est aujourd’hui maintenant que Dieu veut manifester Sa vie à travers nous

Laisser Dieu s’enraciner en soi

Il faut nécessairement que Dieu s’enracine en nous par le consentement volontaire qui lui offre toute notre existence comme un espace où sa vie puisse se répandre.

C’est bien ce que nous voyons dans la vie quotidienne. Pour la plupart des gens, Dieu est inexistant, parce qu’ils ne connaissent de lui que des mots vides de sens qui font allusion à un maître, à un pharaon, à une limite, à quelqu’un qui est pour eux une menace. Ils ne savent pas que, au cœur de leur cœur, une Présence d’amour les attend et, s’ils ne le savent pas, c’est souvent parce que notre vie est si semblable à la leur qu’ils n’ont jamais eu le moindre soupçon que nous portions en nous un trésor capable de changer tout l’univers et que nous détenions la révélation qui conduit l’homme à lui-même.

C’est sous cet aspect que la vie mystique qui nous est communiquée par Jésus, que cette Incarnation qui se prolonge en nous devient une exigence de générosité de tous les instants. Il ne s’agit pas de demain, il ne s’agit pas de la période qui se situe au-delà de notre mort, il s’agit d’aujourd’hui, il s’agit de maintenant, il s’agit de l’instant même, parce que c’est aujourd’hui, maintenant, à l’instant même que Dieu veut manifester sa vie à travers nous.

Comme on ne peut pas suspendre l’amour à un porte-manteau ni cacher la vérité dans des piles de draps, [de même] on ne peut pas atteindre Dieu sans le laisser s’enraciner en soi. Pour que Dieu devienne une réalité de l’Histoire, et qui compte, et qui tienne la première place, et qui aimante et oriente toute la vie, il faut nécessairement qu’il s’enracine en nous par le consentement volontaire qui lui offre toute notre existence comme un espace où sa vie puisse se répandre.

La vie chrétienne

La vie chrétienne ne peut être qu’une immense générosité envers un Dieu… qui ne peut apparaître que si nous le laissons transparaître… Il ne s’agit plus de nous, il s’agit de ce Dieu qui nous est livré.

On peut citer ici le mot de Nietzsche : « Que votre amour soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés ! » Oui, la vie chrétienne ne peut être qu’une immense générosité envers un Dieu qui est aussi fragile qu’il est précieux et qui ne peut apparaître uniquement que si nous le laissons transparaître.

Cette générosité qui est attendue de nous donne à toute la vie chrétienne son caractère le plus admirable, puisqu’il nous détourne de faire du christianisme une religion de notre salut personnel. Il ne s’agit plus de nous : il s’agit de ce Dieu qui nous est livré, dont la vie est remise entre nos mains et qui nous touche de sa lumière et de sa grâce afin que nous soyons ses porte-flambeaux, que nous communiquions à tous nos frères humains cette amitié incomparable, que nous éveillions en leur cœur l’écho de sa tendresse et qu’à travers nous, ils puissent percevoir son Visage.

C’est cela qu’il nous faut demander pour que s’accomplisse en nous cette maternité divine dont parle le Seigneur lui-même : « Celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère, et ma sœur, et ma mère. » Il nous reste maintenant à nous mettre à l’écoute de la Parole silencieuse.

Nos frères humains l’aimeront d’un amour capable de transformer leur vie… à condition qu’ils le rencontrent en nous, en percevant à travers notre visage cet Amour après lequel toute la terre soupire.

En récapitulant dans notre pensée cet adorable mystère de la divine Pauvreté qui se répercute dans la sainte humanité de notre Seigneur pour éveiller en elle cette solidarité qui va jusqu’à la mort de la Croix, nous voulons – en songeant que le fruit de cette immolation, c’est l’Incarnation qui se poursuit en nous – [nous voulons] implorer par Marie la grâce de devenir le berceau de Jésus en offrant à nos frères humains cette révélation silencieuse de l’Amour éternel, en nous rappelant qu’il n’y a pas pour eux normalement d’autre chemin vers Dieu. Ils l’aimeront d’un amour capable de transformer leur vie, de les enthousiasmer et de les passionner, d’un amour qui morde sur les événements, à condition qu’ils le rencontrent en nous, en percevant à travers notre visage cet Amour après lequel toute la terre soupire.


(1) Harnack († 1930) livre L’essence du christianisme, nouvelle traduction récente, ou Auguste Sabatier († 1901) sont des théologiens protestants libéraux désirant adapter le dogme à la pensée moderne, dans une démarche de rigueur épistémologique en histoire notamment. Loisy, bien que moderniste également, disait que le tort de Harnack et de Sabatier était de considérer le christianisme « comme un fruit mûr, ou plutôt avarié, qu’il faut peler pour arriver jusqu’au noyau incorruptible. Et M. Harnack enlève la pelure avec tant de persévérance qu’on peut se demander s’il reste quelque chose à la fin. » (Loisy, dans L’Evangile et l’Eglise)

(2) Nous avons nous aussi à vivre en sorte que nous fassions nôtre le moi divin, en sorte que ce soit le moi divin qui s’exprime dans notre moi et le devienne.

(3) Mais, lorsqu’au terme de son passage au Père cette humanité ressuscitée, montée aux cieux, est assise à la droite du Père, elle est comme en égalité avec Dieu.

(4) L’humanité de Jésus est tellement désappropriée d’elle-même qu’elle ne peut exprimer que le moi divin.

 (*) TRCUS Livre « Emerveillement et pauvreté »

 Retraite à des oblates bénédictines ; Préface de Gabriel Ispérian

 Publié par les Editions Saint-Augustin, avril 2009, 260 pages, broché

 ISBN : 2-88011-458-6

 Existe aussi en format numérique format ePub pour liseuses.