1972 – Conférence – Le Mystère marial

18-21/12/2016
décembre 2016

ffn 72 0123

Extrait d’une conférence de Maurice Zundel en l’abbaye de Bellefontaine le 23 janvier 1972, lors d’une retraite. Non édité. Les titres sont ajoutés.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».

Secret et silence

Nous pouvons maintenant dire quelques mots sur le mystère marial. Le mystère marial, nous le saisissons d’abord dans l’Évangile de saint Matthieu dans ce récit adorable, d’une si parfaite grandeur, d’une si totale discrétion, où il n’y a pas un mot de trop et qui nous représente le plus grand drame d’amour qui fut jamais.

Je me demande quel Shakespeare pourrait exprimer à l’échelle de la grandeur de ce génie shakespearien, pourrait exprimer ce drame d’amour qui est contenu dans ces quelques lignes du premier chapitre de saint Matthieu.

Oui, ces deux silences affrontés. Vous voyez Marie qui porte Jésus à l’insu de Joseph. Vous voyez Joseph découvrant cette situation au moment où il s’apprête à faire passer Marie dans sa maison. Vous voyez la stupeur de cet homme qui est virginal. Vous voyez cet homme qui est certain que sa fiancée est totalement innocente. Et pourtant le fait est là. Est-ce qu’un autre aurait fait violence à cette virginité ? Il a tellement de respect que il ne cherchera pas à s’en informer : les mots ne passeraient pas ses lèvres. Il médite, il se demande comment protéger cette innocence, même si violence lui a été faite.

Et la Vierge, de son côté, la Vierge qui porte le secret de Dieu, car c’est Dieu qui l’a engagée dans cette situation ; et puisque c’est le secret de Dieu, c’est à Dieu à le protéger, ce n’est pas à elle à le proférer.

Oui, ces deux silences, ces deux êtres qui s’aiment du plus grand amour qui fut jamais, car enfin, si Joseph prend la résolution de la renvoyer en secret pour ne pas la diffamer, c’est tout à la fois parce que il est absolument certain de son innocence, et d’autre part, parce que il l’aime d’un amour d’infinie vénération.

Et elle qui comprend tout, qui devine ce drame dans l’âme de Joseph mais dont les lèvres sont scellées par le secret de Dieu, elle porte cette souffrance avec tout l’amour qui l’unit à lui.

La conception virginale

Et vous avez le dénouement admirable que la mélodie grégorienne illustrait d’une façon si parfaite : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre Marie pour ton épouse ou plutôt Marie ton épouse, car ce qui est né en elle est du Saint Esprit ». La virginité de Marie éclate dans cette tragédie d’amour qui se résout dans cette adorable lumière et nous ramène aux prémices de ce mystère qui est l’Immaculée Conception.

L’Immaculée Conception, c’est en effet l’aspect intérieur de la conception virginale. Car la conception virginale, ce n’est pas un événement physique seulement. Il ne s’agit pas simplement d’admettre qu’une femme bénie entre toutes les femmes a vraiment conçu un fils qui est le Verbe incarné, qu’elle l’a conçu sans le concours de l’homme.

On étudie la parthénogenèse chez les animaux. On a réussi d’ailleurs à la provoquer. On a pu féconder des lapines sans le concours du mâle, et sans le concours de la semence du mâle par des procédés soit mécaniques, soit électriques.

Ça n’a aucun rapport avec la conception virginale. Nous saisissons précisément le sens dernier de cette conception virginale dans l’Immaculée Conception où, dès le premier instant de son existence, Marie n’est qu’une relation à Jésus. Elle est radicalement expropriée d’elle-même dès le premier instant de son existence. Elle entre, de ce dépouillement dans cette pauvreté dont nous avons vu que elle constitue l’éternelle béatitude de Dieu.

La femme pauvre

Elle est la femme pauvre dès le premier instant de son existence, qui n’a rien que d’être une relation à Jésus. Elle est déjà pleine de Jésus. Elle vit de Jésus. Elle se nourrira de la contemplation de Jésus, c’est-à-dire du Verbe divin qui est la lumière de son esprit. Elle ne saura pas encore que c’est elle qui accomplira la prophétie d’Isaïe : « La vierge concevra et enfantera un fils » mais elle vit de cette Présence. Elle s’en nourrit tellement que cette contemplation rejaillit sur sa chair et qu’elle enfante Jésus par la liberté même de son esprit comme, d’une certaine manière, les stigmates de saint François, les stigmates de saint François sont le dernier mouvement d’une contemplation qui transfigure la chair parce que l’être tout entier est configuré, est identifié avec le crucifié.

Marie a tellement contemplé le Verbe de Dieu que il prend chair dans sa chair virginale et qu’il naît de sa contemplation dans la suprême liberté de son esprit. Et c’est parce que elle vit totalement de Jésus, c’est parce que Jésus la personnalise, Jésus qui est la vie éternelle, c’est à cause de cela qu’elle vaincra la mort dans son Assomption, qu’elle deviendra dans sa mort comme dans sa vie l’ostensoir de Jésus.

La seconde Ève

Car l’Assomption, c’est l’affirmation éternelle de la vie de Jésus en elle, comme l’Immaculée Conception est l’affirmation, dès le début de son existence, dès le premier instant de son existence, de cette emprise totale de Jésus sur elle.

Elle est la seconde Ève, et c’est cela qui est magnifique. Le monde nouveau, l’univers qui prend naissance en Jésus, cette seconde création plus admirable que la première, elle est le fait d’un couple, mais un couple virginal que Dante a chanté dans le dernier chant de la Comédie, de la Divine Comédie lorsque il invoque Marie : « Vergine Madre, figlia del tuo Figlio »« Vierge mère, fille de ton fils ».

Elle naît d’abord de Jésus selon la grâce et Jésus va naître d’elle selon la chair. Il y a un couple. Et la femme est restituée dans son éminente dignité et l’homme peut aspirer, aspirer vers elle en étant par elle revêtu d’innocence et de clarté.

La maternité de Dieu

C’était à la veille de mes 15 ans, je me souviens, j’étais devant l’image de la Sainte Vierge et, tout d’un coup, j’ai eu ce sentiment, ce sentiment qui a dominé toute ma vie : la pureté s’impose, c’est une exigence absolue ! Et ce fut fait dans cette rencontre avec elle, l’immaculée Conception. Il ne se passe pas de semaine que je ne célèbre la messe de l’Immaculée Conception quand cela est possible parce que c’est la grande lumière. Je ne fais rien sans elle, rien de bien s’entend, rien sans elle, rien… Je lui dois tout. Elle est la lumière de mes yeux.

D’ailleurs elle nous conduit, elle nous conduit merveilleusement à la maternité de Dieu car Dieu est mère autant qu’il est père mais nous ne le saurions peut-être pas si profondément si nous n’avions pour nous conduire à cette maternité divine, cette maternité de Dieu, ce chemin virginal qui est Marie, Marie…

Quand nous disons « Mater » à Marie, « monstra te esse matrem… monstra te esse matrem… » C’est au fond à Dieu que nous le disons, ce mot de « Maman » qui jaillit des profondeurs de l’être humain, il monte, il monte à travers le cœur de la très sainte Vierge vers Dieu qui est plus mère que toutes les mères. Et quand la prière se réduirait à cela : Maman, Maman… ce serait déjà toute la prière parce que justement Dieu est amour. Il faut l’aimer et le faire aimer en l’aimant.

Ne rien faire sans Marie

Alors, ne faisons rien sans la très sainte Vierge. Ne faisons rien : toutes les fois que nous sommes troublés, toutes les fois que nous sommes inquiets et incertains, commençons par l’invoquer. « Monstra te esse Matrem, sumat per te preces… »

Nous ne pourrons pas nous égarer. C’est la très Sainte Vierge qui gardera en nous la vie de Jésus, comme elle l’a fait au cours de sa vie terrestre. C’est elle qui nous maintiendra dans le silence intérieur. C’est elle qui gardera notre vocation. C’est elle qui fera de nous de vrais contemplatifs. C’est elle qui nous apprendra à scruter les abîmes de Dieu dans la joie et dans la lumière et la foi. C’est elle qui nous apprendra à découvrir la vraie liberté car elle est libérée totalement d’elle-même dès le premier instant de son existence et c’est ça sa virginité. La virginité, c’est d’être libre de soi des pieds à la tête, dans toutes les fibres de son être, pour joindre Dieu qui est infiniment libre de soi dans l’éternelle communion des relations intra-divines.

Ne rien faire sans Marie… « Salve Regina, mater misericordiae, vita dulcedo et spes nostra, salve. »