1972 – Conférence – L’innocence déchirante et l’éternelle enfance de Dieu

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01-07/10/2016 octobre 2016

Conférence de Maurice Zundel durant la retraite au Vatican à Rome au cours du carême 1972. Édité dans « quel homme quel Dieu » (*) Les titres sont ajoutés.

Résumé : Le monde est un immense charnier. Le mal est entré dans le monde par la faute de l’homme. C’est Dieu qui nous inspire notre rébellion contre le mal parce qu’Il n’y consent pas, Il n’est pas complice. L’amour de Dieu est blessé ; alors le mal suprême, c’est ce piétinement de Dieu. Nous avons à transformer le monde, l’achever, en nous transformant.

Très Saint Père, et vous mes Pères dans le Seigneur,

Le monde est une histoire à deux

La vision de l’univers que nous venons d’évoquer (1), cette vision suppose évidemment que le monde est une histoire à deux : non pas Dieu seul, mais Dieu et la créature, qui est esprit dans cet univers; qu’ils se trouvent dans la hiérarchie céleste ou dans d’autres planètes, tous les esprits ont à concourir à cette création qui est une histoire nuptiale, une histoire à deux, où le don de Dieu est infini et sans reprise, mais où le don de l’homme ou de la créature intelligente peut sans cesse se reprendre et se refuser, tous les hiatus de la possibilité de cet échec que constate Saint Paul dans l’Épître aux Romains dans ce passage que j’évoquais il y a un instant et qui est si profond et si révélateur parce qu’il joue précisément sur les soubassements les plus profonds de l’univers et parce que l’univers est une histoire à deux.

L’homme ou la créature intelligente peut manquer de répondre à l’amour de Dieu, il peut y avoir un gauchissement dans l’univers, il peut y avoir des défaillances, il peut s’y introduire cette réalité affreuse que nous appelons le mal.

L’univers dont s’enchantent les poètes et dont nous nous enchantons nous-mêmes, l’univers ne comporte pas, hélas, que ses aspects d’harmonie et de beauté. Il n’est pas seulement une musique silencieuse. Il est aussi un immense charnier. Il est aussi le théâtre du mal depuis le commencement. Ce mal prend des formes innombrables. Il a toujours été une occasion de scandale.

Si l’athéisme, comme le remarquait Jean Lacroix, est une réalité qui aujourd’hui devient une immense vague torrentielle, l’athéisme a toujours existé d’une certaine manière chez certains esprits méditatifs, que nous dirions les intellectuels de leur époque, il a toujours existé d’une certaine manière, précisément sous l’aiguillon du mal.

Le mal est entré dans le monde

Comment le mal peut-il affecter la Création ? Un univers qui serait l’œuvre d’un être absolument et totalement bon ? Ce problème n’a pas cessé de hanter l’humanité et nous le retrouvons à la première page de la Bible, puisque le récit du péché originel, qui est si profond, qui émane vraisemblablement du milieu sapientiel préoccupé précisément de ce problème du mystère du mal dans l’univers, ce récit est un premier effort sur le terrain biblique, un premier effort pour innocenter Dieu du mal. – C’est là son aspect le plus profond. Dieu n’a aucune espèce de participation dans le mal. Le mal est entré dans le monde par la faute de l’homme.

Comme par un seul homme, la faute est entrée dans le monde, le péché est entré dans le monde et par le péché la mort, comme dit Saint Paul. Ce problème a été repris d’une manière formelle et magnifique dans le Livre de Job, cet immense poème d’un être inconnu d’ailleurs, d’un génie inconnu, cet immense poème qui pose le problème sans pouvoir le résoudre, qui le pose d’ailleurs en porte-à-faux en quelque manière puisque le mal et le bien sont infinis dans la sphère terrestre. Il s’agit de la prospérité du juste et, au contraire, de la misère du coupable avec cette problématique très étroite. Le grand poète a cependant réussi à faire jaillir du cœur humain les accents les plus déchirants devant la souffrance de l’innocent.

L’expression du mal

Mais le problème est resté non résolu. Et il ne pouvait pas l’être à l’état de la Révélation en laquelle se situait ou à laquelle se situait ce penseur.

Ce problème n’est pas seulement un problème spéculatif. Il nous entre dans le cœur. Il nous entre dans la chair. Il y a tous les maux sans doute dont l’homme est l’origine, tous les maux dont la perversité humaine est la source. Il a ce mal effroyable qui est la corruption de l’homme, qui est le refus de l’homme, de se faire homme, le refus d’être origine, de se libérer, qui est la volonté de s’attacher à ses possessions, qui est cette avarice, qui est, dit Saint Paul, une véritable idolâtrie, cette avarice par laquelle il se possède lui-même et veut tout posséder.

Il y a cette détérioration de l’humanité par le scandale. Ici, l’origine humaine éclate.

Mais il y a d’autres maux dont des innocents sont victimes : d’abord les petits enfants qui sont frappés par des brutes, les petits enfants dont les cris ne sont pas entendus, les petits enfants martyrs qui soulevaient l’indignation d’Ivan Karamazov dans le roman de Dostoïevski et qui lui faisait dire : « Une éternité de bonheur ne pourra jamais compenser la torture d’un enfant désespéré. »

Il y a cette brutalité, mais il y a des phénomènes qui ne sont pas seulement l’œuvre de la brutalité humaine, il y a des phénomènes qui paraissent naturels, il y a les maladies. Il suffit de visiter un hôpital où on rencontre des cancéreux, où on rencontre des êtres torturés par des névrites, désespérés parce que leur tri jumeau est enflammé, il suffit de parcourir un hôpital pour se rendre compte de la somme immense de douleur que nous nous sentons bien incapables de supporter et tous ceux qui sont affectés_ par ces maladies, tous ceux qui sont dévorés par des micro-organismes, ces génies dont le cerveau est grignoté par des microbes auxquels il est impossible de résister, Comment comprendre, comment admettre les catastrophes naturelles, les raz de marées, les irruptions volcaniques, les tremblements de terre qui engloutissent en un instant des milliers, parfois des centaines de milliers d’hommes sans discerner aucune valeur, comme si les forces de la nature étaient totalement étrangères aux aspirations de l’humanité ? Comment comprendre ce Pakistan Oriental qui a été ravagé par la famine, par la guerre et encore par le raz-de-marée ? Comment comprendre tous ces cataclysmes d’une terre encore mobile qui glisse en quelque sorte sur un magma qui se disloque sans aucune considération des hommes qui vivent à sa surface ?

Le mal dans le monde animal

Il y a une somme de maux incroyable, il y a la souffrance des animaux à laquelle je suis très sensible, finalement ce spectacle extraordinaire d’une nature où tous les vivants sont ou proie ou prédateurs, où ils sont mangés ou mangent les autres. Quand ce lion qui chevauche un zèbre qu’il est en train de dévorer, triomphe, bien entendu, par sa force de cet être plus faible, le cœur se soulève d’horreur : pourquoi toute cette douleur ? Qu’est-ce qu’elle signifie ? Comment peut-elle être compensée et rachetée ? Et où est Dieu dans tout cela ?

Vous avez parfaitement conscience que vous seriez totalement incapable de torturer une mouche, une mouche seulement… (mauvais enregistrements) … mais vous n’auriez pas eu l’idée de lui arracher les ailes, de la mutiler, de la faire souffrir. Pourquoi ? Parce que vous respectez en elle la créature de Dieu, parce qu’il y a une dignité dans la Création, parce que vous sentez que l’univers vous est confié et que l’abîmer volontairement serait trahir le mandat que vous avez reçu.

Dieu au cœur de notre révolte contre le mal

Si le mal nous déchire le cœur, si le mal nous émeut, si le mal nous révolte, Dieu est au cœur de cette révolte : c’est Lui qui nous inspire cette rébellion contre le mal parce qu’Il ne consent pas, Il n’est pas complice.

Et alors que fait Dieu dans tout cela devant cette création déchirée, devant cette création qui devient un charnier, devant cette création où les êtres s’entre-détruisent et où les hommes eux-mêmes n’ont pas trouvé d’autre solution à leur confier que de s’entre-tuer ?

Mais justement, si le mal nous déchire le cœur, si le mal nous émeut, si le mal nous révolte, Dieu est au cœur de cette révolte : c’est Lui qui nous inspire cette rébellion contre le mal parce qu’Il ne consent pas, Il n’est pas complice. Toutes nos réactions contre le mal viennent de Lui, je viens de le dire à propos de cette mouche que vous n’oseriez torturer : cette réaction vient de Lui et vous est inspirée par le respect de Lui.

C’est donc qu’Il est aux antipodes du mal, qu’il ne le veut pas et qu’Il en souffre. Et ce sera là justement la réponse dernière à ce mystère du mal sur tous les plans, qu’il s’agisse de maladies, qu’il s’agisse de catastrophes naturelles, qu’il s’agisse du martyre des innocents. Toute cette somme immense de mal humain, animal ou végétal depuis le commencement, tout cela Dieu en souffre. Et comment ? Mais regardons.

Dieu est innocent du mal

Si vous lisez le troisième chapitre de la Genèse, qui est déjà d’une si grande hauteur, vous voyez que Dieu, dans la vision de l’auteur, que Dieu est innocent du mal. Sans aucun doute le péché n’entre dans le monde que par le fait de l’homme et, par le péché, la mort et tous les rapports et toutes les structures se défont, tous les rapports normaux de l’homme avec Dieu, de l’homme avec lui-même, de l’homme avec la femme, de l’homme avec la nature qui lui est confiée, tout se disloque d’une certaine façon, tout se détériore du fait précisément que le monde devient une pyramide tronquée ou comme une maison nuptiale ruinée.

Supposons qu’une maison nuptiale ait été construite par un fiancé qui aime sa fiancée de l’amour le plus profond, comme Dante aimait Béatrice, supposons qu’il l’ait construite, cette maison, avec tout son amour, qu’il l’ait ordonnée à son amour, qu’il en ait fait un chef-d’œuvre pour recueillir l’amour et, qu’au moment où elle est terminée, sa fiancée cesse de l’aimer, l’abandonne et le trahisse. Que devient cette maison ? Un tas de pierres. Elle ne signifie plus rien parce qu’elle n’a été construite que pour être une maison nuptiale.

Eh bien, l’univers, c’est une maison nuptiale qui a été construite en vue d’un mariage d’amour, mais où Dieu qui dit « oui » n’a pu rencontrer le « oui » de la créature. Alors la maison est devenue un tas de pierres, je veux dire qu’elle a été découronnée de son sens le plus profond qu’elle pourra heureusement recouvrer dans le Mystère de la Rédemption.

Le mal prend un visage à la Crucifixion

Dieu entre en agonie, c’est-à-dire que son amour est blessé : cela veut dire qu’Il est rejeté de ce monde. L’homme, cette créature intelligente, cesse de lui offrir cette transparence qui permettrait à Sa Lumière de se répandre.

Mais je reviens au troisième chapitre de la Genèse. Dieu est innocent mais Il n’est pas engagé. L’homme est averti, l’homme choisit d’affirmer son autonomie en se soustrayant au rayonnement de l’Éternel Amour. Il en recueille les conséquences, mais Dieu reste dans sa sphère puisqu’il n’était pas engagé.

Si nous contemplons au contraire l’agonie de notre Seigneur, nous voyons tout d’un coup le mal prendre un visage : le mal, c’est Quelqu’un qui est blessé à mort et qui va, tout à l’heure dans les ténèbres de l’agonie, porter ce poids effrayant du mal jusqu’à la désespérance de la Crucifixion.

Alors, c’est autre chose. Devant le Christ notre Seigneur, nous apprenons tout d’un coup que le bien, c’est Quelqu’un à aimer, c’est Quelqu’un et pas une loi. Le bien, c’est Quelqu’un ; le bien, c’est une vie; le bien, c’est le Dieu Vivant.

Dans ce lien nuptial qu’Il veut contracter avec nous, ce lien nuptial qui est le serment de notre libération, Dieu a créé des créateurs, comme disait Bergson et, quand nous refusons ce métier de créateur, non seulement la créature n’est pas achevée ou la création n’est pas achevée, mais Dieu entre en agonie, c’est-à-dire que son amour est blessé : cela veut dire qu’Il est rejeté de ce monde. Cela veut dire que l’homme, cette créature intelligente, cesse de lui offrir cette transparence qui permettrait à Sa Lumière de se répandre. Et ceci n’a rien pour nous qui nous soit étranger. Est-ce que du matin au soir nous ne percevons pas comment le courant de la grâce peut être bloqué par les autres ou par nous-mêmes ? Est-ce que notre fermeture aux autres n’intercepte pas le courant de la Divine Tendresse ? Est-ce que notre indifférence ou notre distraction ne peut pas, à chaque instant comme dit Saint Paul, éteindre l’esprit, éteindre Dieu ? Est-ce que la plupart du temps nous ne sommes pas à la surface de nous-mêmes, oubliant le Dieu Vivant qui nous attend au cœur de notre cœur ? Nous avons cette possibilité formidable de distraction qui nous arrache à la Présence de Dieu et qui empêche Dieu d’emprunter notre visage comme un sacrement de Sa Présence.

Le mal suprême est ce piétinement de Dieu

S’il n’y avait pas dans le monde un bien absolu, s’il n’y avait pas cette présence divine, il n’y aurait pas de mal absolu. Si le mal peut prendre ce visage atroce, insoutenable et scandaleux, c’est justement parce qu’il y a au cœur du monde cette présence divine toujours donnée.

Il est donc certain que le mal, le mal suprême, c’est ce piétinement de Dieu, c’est ce refoulement de Dieu. S’il n’y avait pas dans le monde un bien absolu, s’il n’y avait pas cette présence divine, il n’y aurait pas de mal absolu. Si le mal peut prendre ce visage atroce, insoutenable et scandaleux, c’est justement parce qu’il y a au cœur du monde cette présence divine toujours donnée. Si le martyre d’un enfant est abominable, c’est que dans cet enfant il y a comme dans toute créature cette présence aimante qui lui donne, l’être et qui ne cesse de l’envelopper de sa tendresse, c’est-à-dire que finalement le mystère du mal implique en creux la présence du bien infini et plus le mal est scandaleux, plus cette Présence Divine s’atteste, mais comme une présence agonisante, comme celle que nous découvrons dans le Jardin de Gethsemani. Rien n’est plus bouleversant que de voir tout d’un coup le mal prendre figure de personne, si l’on peut dire, dans cette solitude effrayante du Seigneur.

Le bien : Quelqu’un à aimer, oui, c’est cela. Le bien est une Personne, je n’ai cessé de dire cela au confessionnal. Le bien est Quelqu’un : ce n’est pas une loi à laquelle vous refusez de vous soumettre, c’est quelqu’un qui vous aime et que vous refusez d’aimer. Mais si vous l’aimez, alors tout est fini. Si vous l’aimez, alors votre cœur est purifié. Si vous l’aimez, la vie qui gonfle le cœur de Dieu va circuler dans le vôtre. Si vous l’aimez, comme il est le pardon, vous allez naître de nouveau.

La seule réponse au problème du mal : communier à la Présence unique

Le motif le plus impérieux de combattre le mal sous toutes ses formes… c’est qu’il condamne le Christ à cette agonie permanente commencée avec la première faute.

C’est pourquoi la seule réponse au problème du mal, au mystère du mal, c’est l’Agonie et la mort de Notre Seigneur. Car Dieu n’a jamais cessé d’être là. Il est au fond de toutes les agonies. Il est au fond de toutes les morts. Il est au fond de tous les déchirements. Il est au fond de tous les martyres et il les subit avec nous, en nous, pour nous, dans la perspective que Pascal exprime d’une manière si profonde : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. »

C’est vrai finalement que le motif le plus impérieux de combattre le mal sous toutes ses formes – et surtout en tant qu’il est la corruption de l’homme et en tant qu’il s’attaque à l’innocence de l’enfant – cet appel à combattre le mal, à empêcher son déferlement, c’est qu’il condamne le Christ à cette agonie permanente commencée avec la première faute.

Il y a une tragédie divine qui court à travers toute l’Histoire dans la perspective du Christ cosmique, du Christ qui embrasse tout l’univers, du Christ qui récapitule toutes les générations, du Christ qui est au départ d’une nouvelle création et c’est bien cela, en effet, qui nous émeut devant la souffrance animale, devant la souffrance des innocents, devant toute souffrance où l’homme implore l’aide et le secours : c’est que nous y voyons le divin blessé, nous y voyons cette dignité infinie de Dieu qui est présente à l’homme et qui, au cœur de cette souffrance, répand le baume de son amour.

Le gisant le long de la route dans la parabole du Bon Samaritain, celui qui devient le prochain, il le devient précisément dans la mesure où le Samaritain s’est rendu proche de lui, dans la mesure où il a découvert cette proximité qui ne peut naître finalement que de la présence de Dieu en l’homme, car les murs de séparation ne tombent, les frontières ne s’abolissent que si nous communions à cette présence unique en laquelle nous sommes tous enracinés et dans laquelle nous devenons tous un.

L’Amour éternel

Il est donc certain que le chrétien qui médite sur la Passion de Jésus, comme Pascal l’a fait si profondément, comme Saint François l’a fait non moins profondément, comme Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus de son côté l’a accomplie en voulant être victime avec le Seigneur, victime d’amour, en voulant prendre sur elle tout ce flot du mal pour faire le contre poids, il est certain que tout ce courant de compassion à l’égard du Christ qui court à travers tout le Moyen Age, il est certain que ce courant de compassion à l’égard du Christ, à l’égard de Dieu, est fondé sur la perception profonde et ineffable que Dieu est la première victime du mal et qu’il y a le mal parce qu’à la fondation de l’univers il y a ce bien infini qui est l’Amour éternel.

Mais cet amour est totalement donné. Cet amour ne contraint pas. Cet amour ne nous découronne pas de la liberté divine dont il nous afait don et qui est le sens même de la Création. Nous sommes attendus nous avons justement à « révéler la gloire des fils de Dieu » et à faire de ce monde un monde digne de Dieu et digne de nous.

Nous avons à transformer le monde en noustransformant

« Nous ne sommes pas au monde, disait Rimbaud, la vraie vie est absente » et c’est vrai. Saint Paul l’avait dit plus profondément avant lui. Le vraimonde n’existe pas encore : nous avons à l’achever, nous avons à le prendre en main, nous avons à le récupérer, nous avons à le transformer en noustransformant et le motif le plus profond de cette transformation sera précisément, comme pour Sainte Thérèse de Lisieux, comme pour Pascal, comme pour François d’Assise, le motif le plus profond sera justement que « Jésus est en agonie jusqu’à la fin du monde et qu’il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. »

Claudel s’est converti le jour de Noël 1886 : il est entré à Noël à Notre Dame de Paris en esthète et en dilettante, il y est entré pour se désennuyer, ne sachant que faire de mieux et, comme il était très bon latiniste, il entendait le chant des vêpres à Notre Dame et en particulier ce « De Profundis » si étrange et si bouleversant qui est chanté aux secondes vêpres de Noël et, tout d’un coup, il fut saisi jusqu’au fond de lui-même en reconnaissant : « l’innocence déchirante et l’éternelle enfance deDieu. » Et il sortit de là converti malgré lui : malgré tous ses efforts, il ne pût jamais échapper à cette emprise. Il avait découvert Dieu sous sa forme de suprême pauvreté. Il avait découvert avec Saint François le petit enfant de Bethléem, l’enfant de la suprême pauvreté et il avait reconnu ce qui est sans doute la réponse la plus convaincante : et la seule adéquate au mystère du mal : il avait reconnu « l’innocence déchirante et l’éternelle enfance de Dieu. »


(1) La conférence précédente durant la retraite, « Transfiguration spirituelle et réussite de l’Univers, ou échec possible face au mal ? » Il y est question de la vocation spirituelle de l’univers. Du fait que le contraste entre matière et esprit est plutôt entre intériorité et extériorité. Que la matière peut s’intérioriser, comme l’esprit peut s’extérioriser. La matière ne serait pas de soi matérialisante puisqu’elle s’est prêtée dans la connaissance à la communication de la vérité, dans l’art à la suggestion de la beauté, dans les sacrements elle est véhicule de grâce. Saint Paul suggère la vocation spirituelle de l’univers lorsqu’il nous montre toute la Création soumise à la vanité malgré elle, et attendant la manifestation de la gloire des fils de Dieu.