de Maurice Zundel dans Le Courrier de Genève daté du 26 juillet 1925. On lira également dans son livre Le Poème de la sainte Liturgie, la partie « La liturgie de l’action de grâce » le chapitre « La Préface » (*). Les titres sont ajoutés.
L’expiation
Une certaine piété moderne, tout obsédée par l’idée de péché, a vu, presque exclusivement, dans la Religion, un instrument d’expiation (1), et souligné de la Messe le caractère propitiatoire (2). La réalité est beaucoup plus vaste. La vie ne consiste pas seulement à déplorer ses fautes, mais à jouir, encore, de la lumière, de la beauté et de l’amour, – à porter comme sienne la douleur des autres, à admirer Dieu et à le magnifier dans ses œuvres.
La prière d’expiation n’est donc pas la seule légitime : l’action de grâces a sa place dans la liturgie sacrée, à la Croix, comme à la Messe.
L’Eucharistie ou la reconnaissance
De la création, la reconnaissance devra être le premier fruit de la connaissance que nous en aurons… Le Christ nous précède ici, comme dans tous les chemins de lumière où Son amour nous engage. La reconnaissance est au cœur de Sa prière, et c’est sous forme d’action de grâce qu’Il institue le mémorial de sa Passion. (3)
Ceci est tellement vrai, que la prière consécratoire – notre Préface jointe au Canon – s’appelle dans l’antiquité chrétienne Eucharistie, (comme aujourd’hui encore les aliments consacrés). Eucharistie, c’est à dire action de grâces.
Tous les récits de la dernière Cène, dans les Synoptiques comme dans saint Paul, s’accordent, aussi bien, à nous montrer Jésus rendant grâces, avant de distribuer à ses disciples le Mémorial anticipé de sa mort.
Ce qu’il va lui en coûter est indicible : ce Corps livré pour vous, ce Sang répandu pour la rançon d’un grand nombre.
Mais le don prodigieux que rend possible son sacrifice semble le consoler, et il remercie d’avance.
C’est aussi ce que fait l’Église, dans la Préface de la Messe (4).
Élevons notre cœur et rendons grâce
Avant la mystérieuse venue du Seigneur, avant les paroles consécratoires, avant l’immolation intérieure par laquelle l’homme se démet de soi entre les mains de Dieu : « voici mon corps, voici mon sang, en échange de vous-même » – avant tout cela, l’Église dit merci. (La reconnaissance va plus vite encore que le désir, la reconnaissance ouvre la marche). Merci pour la vérité de l’Évangile, et la splendeur du monde visible, Merci pour l’Amour rédempteur, et la tendresse fraternelle, Merci pour l’épreuve de la douleur et de la mort. (5)
Écoutez, par exemple, ce que la contemplation des Trois Personnes, suggère à la Mère des rachetés, heureuse d’admirer comme gratuitement, l’Ordre vivant qui palpite au Cœur de Dieu.
Il est vraiment convenable et juste, équitable et salutaire,
de vous rendre grâces
en tout temps, en tout lieu,
Seigneur Saint, Père tout puissant, Dieu éternel,
avec le Fils unique et l’Esprit saint :
un seul Seigneur
– non point dans l’unité d’une seule Personne,
mais dans la Trinité d’une même substance.
Ce que de votre Gloire, aussi bien,
sur votre Parole nous croyons,
de votre Fils et de l’Esprit saint,
sans discerner nulle différence, nous l’admettons,
pour que, dans la confession de l’éternelle et véritable déité,
soit adorée : dans les Personnes, leur distinction
– dans l’Essence, son unité –
et dans la grandeur l’égalité,
qu’exaltent ensemble les Anges et les Archanges,
les Chérubins et les Séraphins,
qui ne cessent de clamer chaque jour, d’une même voix :
Saint, Saint, Saint, est le Dieu des Armées…
Dans l’ineffable intimité de Dieu
C’est ainsi que le mystère, aux yeux de beaucoup, le plus indifférent à la piété, est au contraire, au regard de la foi, la source même de la plus filiale gratitude, à cause du gage qu’il nous donne de l’amitié de Dieu, dans cette confidence du secret le plus profond de son ineffable intimité.
On ne peut trouver de plus sublime motif de reconnaissance – on ne peut rencontrer de plus inattendu :
Vous pleurez sur la dépouille d’un ami, vous n’en pouvez plus de chagrin, vous regardez la Croix pour y chercher la raison d’une si lourde épreuve : et l’Église vous commande d’espérer et vous persuade de la mansuétude infinie de l’Amour, qui dispose pour le bien, de la vie et de la mort. Et vous écoutez stupéfait le prêtre qui chante, avec la même sérénité l’indéfectible louange :
Il est vraiment convenable et juste, équitable et salutaire,
de vous rendre grâces
en tout temps, en tout lieu,
Seigneur Saint, Père tout-puissant, Dieu éternel,
par le Christ notre Seigneur,
en qui nous a lui l’espoir de la bienheureuse Résurrection,
pour que ceux qu’afflige l’évidente nécessité de la mort,
par la promesse se relèvent de l’immortalité future.
Car de vos fidèles, Seigneur,
la vie n’est point ôtée, mais transformée,
et quand, de ce terrestre séjour, s’effrite la maison,
une demeure éternelle les accueille dans les Cieux.
C’est pourquoi avec les Anges et les Archanges,
les Trônes et les Dominations, et la milice entière des célestes armées,
nous chantons l’hymne de votre Gloire, en disant sans relâche :
Saint, Saint, Saint est le Dieu des Armées…
Il faut sans doute une foi bien héroïque pour s’approprie une pareille action de grâces.
Il est impossible, en tout cas, de ne pas sentir l’admirable fraîcheur de tendresse qui l’inspire.
C’est par de tels accents que l’Église, selon le mot du Cantique, ordonne en nous la Charité : comme une Mère, à l’enfant qui reçoit, apprend à dire merci.
(1) Apaiser la colère de Dieu en raison d’une faute, d’un péché. Fête des expiations, Moïse, Lévitique 25:9
(2) Qui a la vertu de rendre propice.
(3) Le Poème de la sainte Liturgie, partie « liturgie de la Cène », ou « la liturgie de l’action de grâce » (selon les éditions) chapitre « La Préface ». Page 132 de la nouvelle édition.
(4) La Préface est la partie de la messe qui précède le Canon.
(5) « Il est devenu notre Merci, et chaque messe fait monter par Son Cœur, de la Création rachetée, une action de grâce infinie. » Id. Le Poème, p. 132, 133.
(*) Livre « Le Poème de la Sainte Liturgie »
Nouvelle édition ; broché ; publié par les Editions Desclée-Mame.
Adapté par Dieudonné Dufrasne, bénédictin de Clerlande.
Parution : septembre 1998.
215 pages.
ISBN : 2-7189-0698-7