15-21/08/2016 – Stabat mater – La Mère se tenait debout

Maurice
Zundel, extrait du livre Notre Dame de la Sagesse (1935) (*). Les titres sont ajoutés.
Zundel eut une expérience mystique de la Vierge à 15 ans, sa maternité révélant l’amour maternel de Dieu. A ce moment il perçut l’exigence de la pauvreté et de la désappropriation, signes de pureté. Il devint le prophète de la « pauvreté divine ». Une de ses formes est justement l’Incarnation de Dieu dans notre histoire, qui manifeste que Dieu est un Dieu d’intériorité.
Zundel a écrit : « Marie a enfanté le Christ dans cette désappropriation radicale d’elle-même, comme le Père engendre le Verbe dans une radicale désappropriation de Lui-même, elle va donc nous enraciner, dans le Christ et par le Christ, au cœur de la très sainte Trinité. A partir de l’Annonciation, c’est la personne qui décide de l’avenir du monde. »
Pour ce mois marqué par la fête de l’Assomption nous vous proposons des extraits de Notre Dame de la Sagesse. Pauvreté, intériorité, sont des mots-clefs de ce livre.

On donne a la vérité notre propre visage

Le mot que vous lancez peut se répercuter sans fin dans un esprit diaphane, pour s’anéantir sans écho dans une âme scellée en son propre tumulte. Chacun l’entend selon ce qu’il est et l’interprète en fonction de son expérience où est engagée tout le mystère de sa personne.

Quel sera le sort de cette parole qui s’échappe de vos lèvres et qui tombe dans l’oreille de vos auditeurs ?

Quelle figure va-t-elle prendre dans leur esprit en ricochant sur l’onde mystérieuse de leur pensée mouvante ?

On prend pour accordé que les mots ont pour tout le monde, dans une même langue, un sens identique. Les dictionnaires en définissent avec rigueur la signification.

Mais quelle différence de niveau dans l’intelligence de la réalité signifiée ! Comme un galet rebondit sur la surface étale d’une eau limpide, en dessinant des cercles de plus en plus étendus, mais s’engloutit à peine jeté quand les flots sont déchaînés, le mot que vous lancez peut se répercuter sans fin dans un esprit diaphane, pour s’anéantir sans écho dans une âme scellée en son propre tumulte.

Chacun l’entend selon ce qu’il est et l’interprète en fonction de son expérience où est engagée tout le mystère de sa personne.

Quelle réalité celle-ci pourra-t-elle accorder à vos paroles, sinon celle qui ne blesse point sa propre réalité ?

Elle a pour se dérober des moyens innombrables, depuis le refus d’écouter jusqu’à l’acquiescement respectueux.

On peut s’offrir, en effet, le spectacle d’une belle architecture d’idées sans accepter pourtant d’y établir sa demeure et rendre hommage à la splendeur de l’ordre sans se prêter à ses exigences.

On n’a pas assez remarqué cet anthropomorphisme de notre connaissance, notre tendance presque irrémédiable à donner à la vérité notre propre visage.

Il faudrait renaître pour connaître, être entièrement neuf et n’offrir qu’une pure transparence à la Lumière ; il faudrait être parfaitement désintéressé pour se laisser modeler, sans partialité, par toutes les données intelligibles de l’expérience humaine :

Il faudrait être pauvre selon l’esprit. (Les béatitudes, Mat. 5:3 ; Luc 6:20)

Le vrai savoir

Pourquoi l’homme se sacrifierait-il à la Vérité comme tant de chercheurs l’ont fait ou ont conscience de devoir le faire, si elle n’était plus qu’eux-mêmes, si elle ne dépassait l’ordre des choses ?

La culture raffinée de certains esprits demeure souvent absolument stérile faute de ce dénuement préalable en eux, de cette pureté du cœur qui pacifie en nous l’homme de désirs pour nous laisser vaincre par la seule évidence du vrai.

On s’étonne souvent du caractère impulsif de leurs réactions, de l’appui qu’ils donnent aux entraînements de l’opinion, du manque de respect qu’ils affectent pour la personne humaine quand elle n’est pas dans leur camp.

Mais comment être universel, comme doit l’être une pensée fidèle à son propre mouvement, si l’on ne perçoit la valeur infinie engagée dans toutes les démarches de l’esprit, ce quelque chose de divin qui confère aux travaux des plus nobles savants le prestige du sacré et qui fait apparaître la recherche comme un dialogue silencieux, où leur rôle est d’écouter la vérité comme une Personne.

N’y a-t-il pas, en effet, en toute rencontre avec l’être, une secrète confrontation avec le Verbe de Dieu par qui tout a été fait ?

On ne voit pas pourquoi l’homme se sacrifierait à la Vérité comme tant de chercheurs l’ont fait ou ont conscience de devoir le faire, si elle n’était plus qu’eux-mêmes, si elle ne dépassait l’ordre des choses.

L’intellectualisme vrai comporte un échange de vie qui est senti la plupart du temps plus qu’il n’est reconnu. On cède à une présence mystérieuse, on offre sa vie pour qu’une Vie s’y exprime, laquelle est infinie. C’est pourquoi la recherche s’approfondit sans cesse et ne s’achève jamais, revêtant d’ailleurs toujours davantage le caractère d’une communion dont toute formule n’est qu’un précaire symbole.

Il y donc déjà sur le plan de la connaissance scientifique une exigence de purification, faute de quoi le dialogue tournera en duel où la vérité succombera, d’une manière ou d’une autre, à la contrainte que lui feront subir les limites du sujet.

Le vrai savoir est une forme d’obéissance.

Du mode humain de connaître au mode divin

La connaissance naturelle est à la mesure de l’homme… Mais dans la connaissance surnaturelle la lumière vient d’en haut, infusée en nous par l’Esprit qui scrute les profondeurs de Dieu.

On entrevoit facilement dés lors par quels creusets devra passer l’esprit pour vivre de la Pensée divine telle qu’elle est en soi — et non plus seulement pour capter ses reflets dans l’univers.

La connaissance naturelle commence avec cet éclair de conscience que suscite la résistance mutuelle de notre sensibilité et du milieu où elle baigne. Elle progresse en l’intériorité toujours plus parfaite de l’objet et du sujet, en leur circumincession toujours plus étroite.

Mais comme c’est notre esprit qui apporte à la nature la lumière active qui féconde son intelligibilité latente, c’est lui qui règle en quelque sorte l’invasion mystérieuse des choses en nous en les assimilant au gré de sa propre maturité.

La connaissance naturelle est à la mesure de l’homme. Il peut, sans déformer les objets, les laisser dans une discrète pénombre, en remettant à plus tard de les scruter plus parfaitement ou en abandonnant cette tâche à d’autres.

Mais dans la connaissance surnaturelle la lumière vient d’en haut, infusée en nous par l’Esprit qui scrute les profondeurs de Dieu. Ce n’est donc plus à nous d’en régler le mouvement. Si nous le pouvions, d’ailleurs, elle ne nous servirait de rien.

Il nous faudra donc passer de l’anthropomorphisme au théomorphisme (1), du mode humain de connaître au mode divin. Cela ne pourra s’accomplir que par l’initiative de Dieu, dans les étapes crucifiantes des nuits l’homme est peu à peu séparé de lui même, jusqu’à ce que soit consommée son identification avec le Christ.

Saint Jean de la Croix et sainte Thérèse ont exprimé, dans un langage aussi précis qu’il est magnifique, le déroulement normal de l’expérience mystique.

Ils ont dit cette lumière trop intense qui exile l’être de soi-même en le rendant étranger à sa sensibilité, à son esprit et à Dieu même, tel du moins qu’Il était connu jusqu’alors.

Ils ont décrit cette suspension au-dessus de l’abîme, cet isolement impossible à combler, ce sentiment brûlant d’indignité, ces ténèbres inexorables, cet anéantissement dont l’horreur défie toute expression, qui semble disloquer l’âme dans un épouvantable anathème. Ils ont retracé les extases qui semblent l’arracher à son corps, les clartés soudaines qui la plongent dans une lumière infinie, la joie si violente qu’elle ferait mourir si Dieu n’en prévenait l’effet.

Toutes les âmes doivent mourir avec une implacable rigueur à l’esprit de possession qui les rive à elles-mêmes pour être, en esprit de pauvreté, tout appropriées à Dieu.

Cette initiation n’est sans doute pas accompagnée, chez toutes les âmes qui s’abandonnent à l’étreinte divine, de tous les phénomènes et de toutes les faveurs, dont il est question dans Le Château intérieur (Thérèse d’Avila). Beaucoup ne subissent de ces mystérieuses visitations que l’action tout intérieure qui en préserve le secret, sans discerner nettement d’ailleurs les paliers qu’elles franchissent dans l’obscurité qui leur dérobe la vue d’elles-mêmes. Mais toutes doivent mourir avec une implacable rigueur à l’esprit de possession qui les rive à elles-mêmes pour être, en esprit de pauvreté, tout appropriées à Dieu.

Quand le don est consommé et que tout l’être est entièrement assoupli au mode divin de l’union transformante, le corps est si parfaitement intérieur à l’âme et l’âme à Dieu que la contemplation ne gêne plus aucune opération. Tout au contraire, comme elle suscite en chacune un écho d’elle-même, elle trouve aussi en chacune l’appui d’un élan nouveau. Toutes les fibres de l’être n’ont qu’une voix pour chanter Dieu. Les créatures ne sont plus un obstacle, elles entrent toutes dans la ronde merveilleuse où leur nuit étincelle comme une procession d’étoiles dans le ciel d’un été diaphane.

Elles ne sont plus dehors mais dedans, toutes aimées et toutes fraternelles, recouvrant chacune sa pleine réalité dans le rayon d’ineffable tendresse qui la rattache à Dieu.

C’est la joie parfaite dans la liberté divine, dont le Cantique du soleil est l’éternelle musique.

La Mère du Christ et les épreuves de la vie intérieure

C’est en tant que mère que Marie verrait le supplice de l’homme de douleur, sur qui « le SEIGNEUR (YHWH) a fait retomber l’iniquité de nous tous. »

L’âme sans doute demeure encore capable de souffrir, non plus pour elle cependant, mais pour le salut d’autrui : comme victime d’amour.

C’est à ce titre uniquement que la Mère du Christ connut les épreuves de la vie intérieure. Elle n’avait pas besoin d’être purifiée, car rien n’opposait en elle la moindre résistance à l’accomplissement du règne de Dieu. Elle était « au-dessus de la faiblesse de l’extase » (2), où se trahit encore la raideur d’une nature en laquelle tout n’est pas entièrement assujetti au mouvement de l’Esprit.

Toute sa souffrance est pour autrui, et comme elle est offerte dès le premier instant de son existence, la Liturgie sanglante qui doit se consommer au Calvaire commence pour elle à sa conception.

Il nous est impossible d’en suivre tout le développement et de nous représenter toutes les ascensions de son amour.

Qu’on songe un instant à l’angoisse d’une Jeanne d’Arc devant la pitié du royaume, ou à l’agonie d’une Catherine de Sienne en face des blessures de l’Église, et on se fera quelque idée de la sollicitude qui brûlait au cœur de la Vierge.

Ceux qui ont vu se pencher, sur le lit d’un mourant, une de ces femmes sublimes qui disent au malheureux que les siens abandonnent à sa misère les paroles maternelles qui lui restituent son enfance et lui rendent son berceau, ne pourront s’empêcher d’évoquer la jeune fille de Nazareth penchée sur l’agonie du monde, avec la tendresse infinie d’une charité où la douleur qui compatit est plus grande incomparablement que la douleur vers laquelle elle s’incline : car elle sait de quoi tous sont malades et quelle est la victime de toutes leurs blessures :

« Il était méprisé et abandonné des hommes,
homme de douleur, familier de la souffrance
comme un objet devant lequel on se voile la face,
il était honni : nous n’en faisions point de cas.
Vraiment c’était nos maladies qu’il portait,
et nos douleurs dont il s’était chargé ;
et nous nous imaginions qu’il était puni,
frappé par Dieu et humilié.
Mais il était frappé pour nos péchés,
écrasé par nos iniquités ;
le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui,
et c’est grâce à ses meurtrissures que nous sommes guéris. »
(Esaïe 53:3-5)

Elle ne pouvait lire ces paroles sans être submergée de détresse, reconnaissant dans cet opprobre le secret de sa vie, sans savoir pourtant que c’est en tant que mère qu’elle verrait le supplice de l’homme de douleur, sur qui

« Yahweh a fait retomber l’iniquité de nous tous. » (Esaïe 53:6)

Quand elle se tiendra debout au pied de la Croix, elle verra converger tous les instants de sa vie vers ce moment unique où elle doit recueillir l’agonie de Dieu.

Dieu mourait, il était son Fils et elle était Sa mère

Un seul être avec Jésus, Marie se tenait debout indissolublement solidaire, offrant son innocence comme témoignage à la sienne, s’identifiant tout entière avec son opprobre, frappée de tous nos refus, meurtrie de toutes ses blessures.

Les Evangiles synoptiques nous racontent, avec une objectivité égale à leur discrétion, l’état d’abandon auquel fut livrée l’âme de Jésus « quand son heure fut venue » (Jean 13:1 ; Jean 17:1).

Ils laissent entendre que sa mort fut « un supplice d’une main non humaine » (Pascal) et qu’elle ne gagna le corps qu’après avoir crucifié l’âme.

Tout commentaire serait aussi inutile qu’il serait sacrilège. Saint Paul a dit la seule parole qui pouvait éclairer ces abîmes :

« Il a été fait péché pour nous » (2 Cor 5 :21).

C’est le centre ineffable du Mystère. Jésus se sentit identifié avec le Mal – dont il connaissait l’horreur dans la vision même de Dieu – devenu le répondant et comme le responsable de tous les reniements, et tellement envahi par leur épouvantable réalité que ses bourreaux lui semblaient peut-être moins coupables qu’il n’avait le sentiment de l’être, en l’anathème infini qui pesait sur lui.

Toute la clarté béatifique qui resplendissait au sommet de son esprit, toute la sainteté de son amour ne rendaient que plus atroce ce corps à corps avec les ténèbres qui emprisonnaient son âme d’une étreinte inexorable.

Sa sensibilité avait exprimé la veille toute sa détresse dans la sueur de sang, et maintenant Il exlhale son âme dans ce cri qui résonne dans le cœur de Marie avec la force déchirante d’une catastrophe divine :

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mat. 27:46)

Quelle part eut-elle à ces ténèbres ? Il faudrait être bien téméraire pour affirmer quoique ce soit à ce sujet. On se souviendra avec à propos, néanmoins, que Marie vivait de la foi et non dans le face à face avec la divinité.

« Elle croyait, elle ne voyait pas. »

Elle avait reçu, sans doute, les gages les plus certains du mystère qui s’était accompli en elle. Sa réalité même, pourtant, n’était pas pour elle un objet de science mais de croyance.

Est-ce par cette fissure qui sépare la foi de la vision qu’elle fut elle-même envahie par la nuit qui submergeait l’âme de son Fils, sans laisser cependant d’adhérer avec une certitude inébranlable à la Parole qui l’avait toujours conduite ?

Il semble que si une telle épreuve lui fut réservée, comme on peut l’admettre avec beaucoup de vraisemblance, ce ne fut pas à ce moment.

Son intervention eut sans doute alors un caractère exclusivement maternel. comme d’autres femmes apportent aux mourants solitaires l’offrande lumineuse d’une suprême tendresse, elle apportait le cœur d’une mère à l’agonie de Dieu. Elle seule, aussi bien, comprenait l’immensité de la tragédie qui concentrait toute l’histoire humaine dans la crucifixion de l’Amour.

Dieu mourait,
et il était son Fils :
et elle était Sa mère.

Un seul être avec Lui, elle se tenait debout indissolublement solidaire, offrant son innocence comme témoignage à la sienne, s’identifiant tout entière avec son opprobre, frappée de tous nos refus, meurtrie de toutes ses blessures.

Il la regarda, Il la vit souffrant de ses propres douleurs, transpercée par sa détresse, portant dans tout son être la plaie infinie de l’Amour implacablement condamné. Dans la créature rebelle depuis le commencement, elle du moins était toute à Lui.

Il nous la donna : « Voici votre Mère. » (Jean 19:25)

C’était faire d’elle, en réalité, sa mère en chacun de nous : Mater pulchrae dilectionis, la mère du Bel Amour (Thomas d’Aquin), mais dans quel abîme de douleur !

Nous sommes pour elle à jamais les fils du Stabat (3). Elle est liée à nous avec l’amour rneme qui la rive à Lui.

Elle est toujours debout tant que dure la divine agonie. Elle accourt vers nous pour le détacher de la Croix dont notre égoïsme chaque jour renouvelle le supplice.

C’est ainsi qu’elle nous voit tous, dans cette grandeur suprême où chacun apparaît comme le répondant de son Fils, responsable du sang répandu et du règne d’amour dont il incarne le prix.

C’est ainsi qu’elle nous aime en l’éternelle Sagesse où l’homme prend son vrai visage, dans la lumière de la sainte Face dont elle projette sur nous l’ineffable mystère : comme la clarté du cierge où le monde ressuscite.

Lumen Christi,
Deo gratias !
Lumière du Christ,
rendons grâce à Dieu !

(Veillée pascale, liturgie de la lumière)


Notes

(1) Passer de la tendance à donner à des objets et des réalités des caractéristiques propres à l’espèce humaine, à l’aspiration à revêtir la forme divine, a s’identifier toujours plus parfaitement avec Dieu, car selon le théomorphisme l’homme a été créé à l’image de Dieu.

(2) Possible référence à Hildegarde de Bingen qui évoque la « faiblesse de l’extase » comme la disproportion entre la faiblesse humaine et les grâces recues.

(3) Stabat Mater dolorosa, « La Mère se tenait debout, douloureuse… » Poème du 13ème siècle. Référence à la prophétie de Syméon en Luc 2 :35 : « et toi-même, un glaive te transpercera l’âme ; ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs. »

TRCUS (*) Livre « Notre Dame de la Sagesse »

 Nouvelle édition ; broché ; publié par les Editions du Cerf, rubrique spiritualité, collection : « Trésors du Christianisme ».

 Parution mai 2009.

 124 pages.

 ISBN 978-2-204-08964-7