Le Nouveau Testament, règne de l’Épouse  » Pour moi, vivre c’est Jésus Christ « 

On
peut comparer, à la suite de l’Apôtre saint Paul, l’Ancien Testament au Nouveau Testament en opposant les régimes de la servante et de l’épouse. L’Ancien Testament est représenté par la servante, le Nouveau Testament par l’épouse.

Dans un ménage, il y a les travaux qui s’imposent et que la servante accomplira, comme les accomplira également l’épouse. Au point de vue du travail ménager, c’est de part et d’autre le même travail mais il y a une différence essentielle que tout le monde comprend à première vue : c’est que la servante n’engage ni son cœur ni sa personnalité dans son travail ; tout ce qu’on lui demande, c’est que ce travail soit bien fait, que le ménage soit parfaitement tenu et qu’elle reçoive en échange un juste salaire.

L’épouse, naturellement, apportera autant de soin, et davantage encore, à la tenue de son ménage que la servante, mais l’essentiel pour elle, c’est de s’y engager personnellement. Si une femme est infidèle, est adultère, même si son ménage est parfaitement tenu, son mari ne s’en sentira pas moins frustré, parce que ce qui lui importe avant tout, c’est le cœur de son épouse, c’est sa présence, c’est le don de sa personne.

Dans le Nouveau Testament, c’est précisément ce qui est demandé à l’âme fidèle : c’est de s’engager et de s’engager tout entière, de s’engager personnellement dans ce lien nuptial que Dieu veut contracter avec nous, selon la parole de l’Apôtre saint Paul :  » Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure « . (2 Co. 11, 2)

Dans l’Ancien Testament, l’accent était mis sur le service, sur les oeuvres, et les Pharisiens en avaient fait un système en quelque manière. Ils multipliaient les oeuvres, ils en faisaient plus qu’il n’en était demandé. Il y a une seule chose qu’ils ne donnaient pas et c’était eux-mêmes.

Dans le Nouveau Testament, ce que Dieu nous demande, c’est de nous donner nous-mêmes et c’est pourquoi nous ne sommes plus sous la Loi, mais sous la grâce. Et c’est pourquoi, dans le régime évangélique,  » le bien n’est pas d’abord quelque chose à faire, mais Quelqu’un à aimer « , non pas quelque chose à faire, mais Quelqu’un à aimer. Davantage : sous le régime de la grâce, on ne peut pas faire le bien, il faut le devenir. Il ne suffit pas de le faire.

Un homme qui s’est enrichi en volant ses clients et qui construit un magnifique orphelinat en y inscrivant son nom pour sa propre gloire fait quelque chose de bien, mais il fait le mal, parce qu’il a volé ses clients et ensuite, ce qu’il cherche, ce n’est pas le bien, mais sa propre gloire. On ne peut pas, si on veut être fidèle à l’esprit de Jésus, faire le bien simplement : il faut, d’abord, le devenir, car le bien, justement, c’est nous, nous en état d’union, nous donnés à Dieu, nous transparents à Sa Lumière, nous dans ce  » Oui  » dans ce consentement de l’amour où toute la vie doit s’engager.

C’est justement ce qu’illustre magnifiquement  » la conversion de sainte Marie-Madeleine « . C’est une pécheresse, une pécheresse publique. Elle paraît être aussi loin que possible du bien et de la vertu et pourtant, en un instant, elle est transformée et devient, comme dit saint François de Sales, archi-vierge, en un instant parce que, justement, elle accomplit dans la lumière de Jésus le don total d’elle-même. Et notre Seigneur en est tellement frappé, tellement émerveillé qu’il ne voit plus que cela. Ce n’est plus une pécheresse :  » Elle a beaucoup aimé  » comme si elle n’avait fait que cela toute sa vie, d’aimer Dieu et de vivre pour lui. C’est pourquoi, selon la tradition chrétienne, elle deviendra la plus grande des contemplatives et le premier témoin de la Résurrection. Tandis que les disciples se contentent de regarder et de constater que le tombeau est vide, elle y demeure, elle ne veut pas quitter ce lieu avant d’avoir retrouvé son Seigneur. Et c’est à elle qu’il apparaît en premier lieu.

Justement, sa conversion admirable suppose que, dans la lumière de Jésus, elle a immédiatement découvert qu’elle n’était plus sous la Loi, qu’il s’agissait uniquement d’aimer, mais d’aimer jusqu’au bout, d’aimer parfaitement, d’aimer infiniment, d’aimer en vivant désormais non plus en soi et pour soi, mais en Dieu et pour lui.

C’est là une immense leçon parce que nous voyons que le péché, ce n’est pas d’abord telle ou telle action qui est contraire à une loi, mais que le péché, c’est essentiellement ce refus de nous-mêmes, cette possession de nous-même par nous-mêmes. Comme disent les théologiens : se tourner vers soi. Dès qu’on se tourne vers soi, dès qu’on colle à soi, quoi qu’on fasse, le mal s’ensuivra et il importe peu qu’on fasse tel ou tel mal, parce que le mal essentiel, c’est justement de s’être détourné de Dieu et de s’être tourné vers soi.

C’est pourquoi la conversion consiste d’abord à se tourner vers Dieu en se détournant de soi. D’où, justement, le caractère subit, immédiat, fulgurant, comme la conversion de sainte Marie-Madeleine et de saint Paul : il suffit de ce retournement, s’il est total, pour exposer l’âme et la situer dans la lumière de Dieu.

Il importe essentiellement de revenir constamment à ce fondement, d’atteindre en nous cette racine du mal qui est d’être tourné vers nous et de tourner autour de nous, et de voir toujours dans la vertu essentiellement cet attachement à Dieu qui nous délivre de nous-même et qui fait de nous un espace transparent où il puisse répandre sa lumière.

C’est pourquoi l’essence de notre contrition doit porter avant tout sur cette absence de notre vie à Dieu. Il est parfois difficile de regretter un acte particulier dans lequel on a pu trouver une jouissance. Il vaut mieux, justement, ne pas regarder cet acte particulier, mais uniquement ce fait que l’on n’a pas aimé Dieu :  » Je pleure, disait un grand disciple de saint François d’Assise, Jacopone da Todi, je pleure parce que l’Amour n’est pas aimé « .

C’est pourquoi, lorsque nous nous apercevons d’une infidélité quelconque, il faut qu’aussitôt cette prise de conscience accomplie, immédiatement, comme la Madeleine, nous nous jetions aux pieds du Christ, que nous nous cachions dans sa lumière, que nous nous perdions dans son regard. Et ainsi nous pourrions, nous pourrions toujours, même si nous avions perdu l’état de grâce, ce qui est bien difficile heureusement, nous pourrions immédiatement le recouvrer.

Car si le Bien, c’est Quelqu’un à aimer, si le Bien, il faut le devenir avant de le faire, le mal aussi, hélas, c’est nous-mêmes en état de refus, c’est nous-mêmes dans les ténèbres que nous opposons à la lumière qui ne cesse de luire en nous. Car Dieu ne s’absente jamais, Dieu ne nous abandonne jamais, Dieu est toujours, au cœur de notre cœur, cet amour maternel qui nous appelle et nous attire. Dès là que nous nous retournons vers lui, il n’y a donc plus de mal.

Est-ce que Dieu va me pardonner ? Mais oui : comme le dit admirablement la liturgie, Dieu est lui-même la rémission des péchés. Il est lui-même le vivant et éternel pardon.

Dieu ne pourra jamais cesser de nous attendre et de nous aimer, comme le père de la parabole de l’enfant prodigue. Dès lors que nous sommes tournés vers lui, le mal cesse d’exister puisqu’il est incompatible avec notre présence à Dieu. Et cela, pratiquement, est d’une très grande importance. Il ne vous est pas toujours possible de vous confesser. Il peut se faire parfois que votre conscience est troublée. Il se peut que vous vous demandiez : suis-je capable aujourd’hui de communier ? Et il se peut que vous soyez tourmentées à certains moments de communier pour ne pas éveiller l’attention de vos compagnes, de communier avec une conscience troublée et d’avoir le sentiment d’avoir encore ajouté à la culpabilité que vous ressentiez.

Je crois qu’il faut dissiper toutes ces craintes et qu’il faut se dire : un acte d’amour sincère est incompatible avec l’état de péché ; un acte d’amour sincère redresse immédiatement la situation ; un acte d’amour sincère fait immédiatement circuler en nous la vie divine. Car Dieu est toujours là, il est toujours là et, dès que nous y sommes, le dialogue s’échange. Tenez donc pour certain que vous pouvez toujours aller communier, si vous en avez le désir profond et si vous regrettez sincèrement tout ce qui en vous a pu être contre l’amour. Alors, vous vous confesserez quand vous pourrez. Mais ne laissez jamais la communion pour une inquiétude de conscience quelconque, ayant toujours précisément la possibilité de retrouver le Cœur du Seigneur dans un élan d’amour vers lui. D’ailleurs, si le régime du Nouveau Testament est le régime de l’épouse, si c’est le don de nous-même qui est attendu, toute la vie prend une autre dimension.

Il ne s’agit pas de s’agiter et de faire beaucoup de choses mais d’être tranquillement offert à Dieu, quoi que l’on fasse, que ce soit beaucoup ou peu. Qu’est-ce que faisait sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus dans son couvent ? De petits travaux de ménage ; elle fabriquait des fleurs en papier, elle écrivait des poèmes de pensionnaire. Mais, avec tout cela, elle était présente au monde entier et son amour traversait les continents et y portait la lumière de Dieu.

Il importe donc, essentiellement, de garder la paix, de vivre avec Dieu dans une entière confiance et, lorsque notre fragilité, notre fatigue, nos limites ou celles des autres nous provoquent au ressentiment, à la colère, à l’indignation ou au découragement,  ne jamais nous arrêter une seconde à cet état, ne jamais demeurer dans le sentiment écrasant de la faute, mais tout de suite, sachant qu’il ne s’agit que d’aimer, nous tourner vers lui, qui ne cesse jamais de nous attendre.

Il y a parfois en nous une certaine coquetterie à persévérer dans une attitude : on peut s’être mis en colère, sans aucune délibération, sous le coup d’une indignation qui nous emporte tout entier malgré nous. Ce n’est pas bien grave, justement parce que ce n’est aucunement délibéré. Cela ne deviendra une faute que dans la mesure où, nous en apercevant, nous ne redressons pas immédiatement la situation pour ne pas paraître nous démentir nous-mêmes. Mais, il ne s’agit pas d’être constant avec soi-même dans nos défaillances, mais au contraire, puisque aussi bien nous ne l’avons pas réellement voulu, de désavouer immédiatement dans le second temps ce qui nous a échappé dans le premier.

Il n’y a jamais de conséquences désastreuses lorsqu’une bonne volonté sincère reconnaît immédiatement une défaillance qui a échappé à notre attention. D’ailleurs, efforçons-nous de ne pas voir la vie sous l’angle du péché. Il y a quelque chose de lamentable à voir des enfants, à entendre des enfants qui viennent vous répéter tous les samedis la même confession, toujours sous le même angle du péché ; comme si la vie chrétienne consistait à ne pas pécher, comme si elle pouvait s’accomplir sous cet aspect négatif. Il ne s’agit pas de ne pas pécher, il s’agit d’aimer, il s’agit d’aller à la rencontre ou plutôt de répondre à l’appel de cet amour, d’entrer dans ce cœur à cœur, de regarder ce visage imprimé dans nos cœurs et d’entrer dans ce dialogue qui enracine notre intimité dans celle de Dieu.

Demandons donc à Dieu de nous purifier du pharisaïsme des oeuvres, de la comptabilité de nos mérites, du souci de notre perfection et de notre salut afin que nous n’ayons qu’une seule préoccupation : celle de ne jamais blesser son Amour et de laisser sa vie s’exprimer dans la nôtre. Aussi bien, l’Apôtre saint Paul, qui nous a appris justement que nous étions sous le régime de l’épouse, résume toute sa vie en ce petit mot admirable qui éclate dans l’épître aux Philippiens :      » Pour moi, vivre, c’est Jésus Christ… Pour moi, vivre, c’est Jésus Christ.  » Voilà tout le bien pour un chrétien : toute la vertu, toute la sainteté, c’est Jésus-Christ. On ne peut pas mieux dire que, sous le régime de la grâce, le bien est Quelqu’un, le bien est une Personne, le bien est Jésus, qui est la vie de notre vie.

Toutes les vertus, la charité, la chasteté, l’humilité, la bonté, le courage, toutes les vertus, c’est Jésus, Jésus vivant en nous, Jésus vivant dans notre esprit, vivant dans notre sensibilité, dans notre corps, enfin Jésus devenant vraiment et totalement la vie de notre vie. Nous ne devons plus penser à la loi, aux commandements, aux obligations, au péché. Nous ne voulons penser qu’à cette Présence adorable de Dieu en nous.

Et, comme la Madeleine, nous essayerons de demeurer dans ce regard d’amour où notre vie s’échange avec Dieu, afin que nous puissions, nous aussi, résumer tout l’Évangile, toute la sainteté, toute l’existence humaine et toute notre action dans ce tout petit mot où Saint Paul révèle la puissance de son amour :  » Pour moi, vivre, c’est Jésus Christ « .