Vivre l’amour

Mes
chers enfants,

J’ai là un petit album consacré à la mémoire de Clara Haskil, cette très grande artiste, cette artiste de génie qui est morte le 7 décembre 1960 à Bruxelles. Elle s’apprêtait à donner un concert quand un acci­dent soudain la mena aux portes de l’agonie et elle mourut quelques heures plus tard.

Clara Haskil, comme vous pourriez le voir en feuilletant cet album, n’était pas une femme d’une très grande beauté, elle avait des lèvres épaisses et une maladie des os l’avait rendue bossue. Elle avait des cheveux blonds, elle était âgée de 65 ans. Pourtant, lorsqu’elle jouait, c’était une espèce de miracle et, lorsqu’elle appa­raissait sur la scène après le concert, il y avait dans la salle un enthousiasme délirant, parce qu’on ne voyait plus les lèvres épaisses de Clara Haskil ou sa bosse, ce qu’on voyait, c’était toute la lumière de son génie, c’était toute cette flamme intérieure, c’était tout cet amour qui avait fait, de ses mains, des mains de lumière qui répan­daient la joie de la musique.

 Lorsqu’on appris sa mort, ce fut un deuil dans le monde entier, car le monde entier avait eu le privilège de l’entendre, et que tous ceux qui l’avaient entendue, avaient gardé, au fond de leur cœur, le souvenir d’une présence ineffaçable.

Vous pouvez d’ailleurs encore l’entendre aujourd’hui heureusement, grâce aux disques qui nous permettent de prolonger notre joie et, au-delà de la mort, d’entendre encore ce coeur merveilleux qui ne cessera jamais de battre dans le coeur de Dieu.

Vous voyez, c’est cela le grand mystère : un être qui, extérieurement, d’abord, pouvait paraître laid ou, en tout cas, quelconque, indifférent, peut devenir un être transfiguré tout d’un coup par la lumière de son coeur, peut devenir un être rempli de grâce et de beauté.

Et c’est cela, justement, le Royaume de Dieu dont on parle si souvent dans l’Ecriture et au catéchisme. Le Royaume de Dieu, c’est cela, ce royaume de lumière, ce royaume de grâce, ce royaume d’amour et de joie qui est la source de toutes les musiques.

Et ce qu’on peut dire de Clara Haskil, on peut le dire, à plus forte raison, de cette sainte de génie qui s’appelle Catherine de Sienne. Je ne sais pas si vous connaissez Catherine de Sienne. C’est une sainte qui est morte à 33 ans, qui a vécu au 14ème siècle, qui fut la fille d’un teintu­rier, c’est?à?dire une petite fille qui, normalement, n’aurait jamais dû inscrire son nom dans l’histoire et pourtant Catherine de Sienne a bouleversé toute l’Europe par le rayonnement de sa sainteté et de son génie. Elle a ramené le Pape d’Avignon à Rome, elle a été mêlée à tous les grands évènements de son temps et un des événements qu’elle raconte elle-même, je vous l’ai raconté déjà, mais peut-être l’avez-­vous oublié, c’est la mort de Nicolas Toldo.

Il y avait à Sienne, qui était la patrie de Catherine, un jeune homme qui venait de Florence, il avait 20 ans et, dans un café où il avait trop bu, il avait tenu des propos malveillants, c’est?à?dire dit du mal de la Municipalité de Sienne. On avait rapporté ces propos et on l’avait condamné à mort. Il devait avoir la tête coupée à la hache, simplement parce que, dans un café, après boire, il avait tenu des propos malveillants contre la Municipalité.

Naturellement, comment un garçon de 20 ans accepterait?il de mourir pour des paroles imprudentes qu’il a dites dans un moment d’ivresse ? Il était furieux, il blasphémait toute la journée en attendant sa mort, il ne pouvait admettre que Dieu l’abandonne en un tel moment, que Dieu le livre à une justice barbare et sauvage et il ne voulait à aucun prix entendre parler des sacrements. Catherine, ayant appris la révolte de ce garçon, alla le trouver dans sa prison et elle lui parla du Ciel, elle lui parla de Jésus, elle lui parla de cette rencontre merveilleuse avec le visage du Seigneur qui est le visage de l’Amour et elle lui parla avec une telle flamme, elle lui parla du fond de son coeur tellement que Nicolas Toldo fut touché, bouleversé, il ne pensa plus qu’à une seule chose : rencontrer Jésus, rencontrer ce visage d’Amour qui est le visage de Dieu.

Il accepta de mourir joyeusement à condition que Catherine l’accom­pagne jusque sur le champ de l’exécution, ce qu’elle promit et ce qu’elle fit. Le jour de l’exécution, Catherine fut la première au rendez-vous, elle mit elle-même sa tête sur le billot où Nicolas devait avoir la tête tranchée, elle le prépara à la mort et elle lui répéta jusqu’au bout le nom de Jésus et de Marie, enfin elle recueillit sa tête entre ses mains, lorsque le bourreau lui eut donné le coup de grâce.

Voilà. Nicolas était mort, bien sûr, mais il était vivant, merveilleu­sement vivant, puisqu’il avait fait de sa mort une offrande, un acte d’amour. Il n’avait plus peur, parce que son coeur était tendu vers le coeur de Dieu et il n’avait qu’un seul désir, voir ce visage d’Amour qui était caché jusqu’ici dans son coeur.

Voyez comment Catherine a pu transfigurer, a pu changer radicale­ment le sens de cet évènement pour Nicolas: ce n’était plus la mort, c’était la Fête?Dieu.

Et c’est le même miracle, encore bien plus grand que celui de la musique, ce miracle de l’amour qui fait accepter à un garçon de 20 ans d’avoir la tête coupée, parce qu’il s’oublie et qu’il ne pense qu’à Jésus qui l’attend.

Mais ce que je viens de vous dire, on peut le trouver dans des enfants qui ont le même âge que vous. Il y avait un petit garçon de 10 ans, il était très malade et, depuis très longtemps, ses parents sentaient bien que ses jours étaient comptés et, naturellement, ils le couvaient de leur tendresse, ils le soignaient avec un dévouement inlassable, ils l’écoutaient respirer.

Et le petit garçon lui?même, qui était d’une générosité merveilleuse, sentait lui aussi qu’il n’en avait pas pour longtemps. Il voulait donner à ses parents tout le bonheur dont il était capable et, entre lui et ses parents, c’était dans le silence de leur amour, un continuel dialogue de tendresse qui faisait dire à la maman, après le mort du petit garçon :  » On aurait dit qu’il vivait pour nous faire plaisir, on aurait dit qu’il vivait uniquement pour nous faire plaisir « .

Tout cet amour, c’était comme la respiration de ce petit garçon et de ses parents tellement qu’après sa mort, ses parents ne pouvaient penser qu’à une seule chose, c’est qu’à travers le visage de leur petit garçon, ils avaient connu la plus haute révélation, la plus belle manifestation de l’Amour de Dieu.

C’est cela le Royaume de Dieu : le Royaume de Dieu, c’est le Royaume de l’Amour, c’est le Royaume de la bonté, c’est le Royaume de la générosité et de la tendresse.

Voyez : on ne vous demande pas de gagner votre vie, c’est cela qui est merveilleux. On ne vous demande pas de gagner votre vie, on vous demande d’aimer. C’est la seule chose que les machines ne puissent pas faire à notre place. Les machines aujourd’hui calculent, les machines déchiffrent des écritures inconnues. On étudiait au Mexique une écriture absolument indéchiffrable, il aurait fallu peut-être des milliers d’années pour la déchiffrer : des machines ont fait le travail en 48 heures. Les machines, que nous construisons d’ailleurs, nous rendent des services incroyables. Elles pourraient faire à peu près tout ce que nous faisons, mais il y a une chose que les ma­chines ne pourront jamais faire, c’est d’aimer et c’est cela l’essentiel.

Et c’est cela que vos parents attendent de vous, c’est cela que Dieu vous demande. Aimer, aimer… Voyez les fleurs : les fleurs ne font rien, elles ne gagnent pas leur vie, mais quelle joie de les regarder, elles existent uniquement dans notre regard pour nous donner la joie.

Eh bien ! C’est cela qu’un enfant chrétien pourrait être : il pourrait faire fleurir la vie, il pourrait être uniquement un porte-bonheur, celui qui donne la joie.

Quand vous vous confessez, voyez?vous, c’est cela qu’il faut vous demander, c’est la chose essentielle. Moi, je suis fatigué d’enten­dre les confessions des enfants qui me disent :  » J’ai fait ceci, j’ai fait cela, j’ai fait tant et tant de péchés « .

J’ai envie de leur dire :  » Mais voyons, il y a une seule chose qui compte : est?ce que vous êtes la joie de vos parents, la joie de vos maîtres, la joie de vos camarades ? Tout est là « . Si vous aimez Jésus, si vous avez compris que le Royaume de Dieu, c’est le Royaume du coeur, vous comprendrez qu’il n’y a qu’une seule chose nécessaire, une seule chose qui ait de la valeur, c’est de s’oublier pour être la joie des autres, en un mot c’est d’aimer, c’est d’aimer.

C’est ce que nous voulons demander ce matin ensemble à Jésus : de nous apprendre à aimer comme Dieu aime, c’est de nous apprendre pour qu’à travers notre vie, on puisse deviner le visage de Dieu qui est tout amour.

Voyez?vous la Bible, les livres, les discours, les sermons, tout cela, ça ne va pas bien loin. La seule chose qui puisse changer un être humain, la seule chose qui aille jusqu’au fond de l’âme, c’est la bonté, c’est la générosité, c’est l’amour. C’est pourquoi, d’ailleurs, dans la prière du Jeudi Saint, il y a cette petite phrase magnifique qui est peut?être la plus belle phrase de la liturgie, de la prière chrétienne :  » Là où il y a la bonté et l’amour, c’est là que Dieu est « .

Et, pour vos parents, ce sera la plus magnifique présentation de Dieu, pour vos maîtres et vos camarades, ce sera la plus belle approche de Jésus que de sentir, de respirer, à travers vous, la Pré­sence de Dieu dans votre bonté, dans votre générosité et dans votre amour puisque, finalement, tout ce qu’on peut dire sur la religion, c’est cela : Dieu est Amour, Dieu est Amour. Il faut l’aimer et le faire aimer.