Zundel à Neuchâtel.
Mesdames et Messieurs,
Un problème difficile
La morale vécue, qui épouse avec tant d’élasticité le rythme désordonné des passions charnelles, dissimule depuis des siècles ses orgies monstrueuses sous le voile pudique d’une morale officielle parfois inconsciemment complice. Quelle horreur, gémit-elle. Songe-t-on vraiment à traiter avec une telle impudeur nos chers enfants ? Les trouve-t-on trop beaux dans leur innocence ? Ou s’imagine-t-on qu’un pareil enseignement les empêchera de succomber à la tentation ? (A propos d’une circulaire du Comité de Prophylaxie et d’Hygiène.) C’en serait fait de la délicatesse des sentiments, de la religion envers les parents, du respect dû à la femme et à la mère, des plus belles attitudes de l’âme, en un mot, si l’on sortait trop ouvertement de cette discrète réserve où l’Eglise veut maintenir ses enfants.
J’avoue qu’il m’est impossible d’applaudir sans réserve à ce chaleureux plaidoyer, bien qu’il figure tel quel dans le dernier numéro de la Revue Apologétique. A moins qu’il ne faille rougir de l’œuvre de Dieu ou bien escamoter un problème parce qu’il est difficile. Mais quand l’Humanité s’enfonce dans la pourriture, et qu’à l’ombre même de la Croix, le vice toujours plus profondément s’enracine, comment demeurer plus longtemps prosternés devant une façade hypocrite, comment reculer encore devant les mots, quitte à laisser définitivement dans l’oubli, la splendeur ineffable du plan divin.
Nous pouvons d’autant moins accepter cette défaite que les psychologues contemporains s’en laissent davantage imposer par l’instinct sexuel, et que l’orientation de notre vie toute entière relève en grande partie de la solution que nous avons donnée à cette question inéluctable.
On pourrait d’ailleurs ajouter à cette observation beaucoup d’arguments impressionnants qui sont devenus lieux communs en pareille matière, ce qui fort heureusement ne me dispense pas de les rapporter, car il me répugne de dramatiser un sujet si véritablement tragique.
Essayons donc, sans plus tarder, de l’envisager avec une sincère et parfaite liberté, en récitant tout d’abord, conformément au procédé thomiste, les opinions adverses, au-dessus desquelles nous verrons surgir comme une royale synthèse la vérité catholique.
Les différentes opinions
Le positivisme matérialiste, qu’un grand nombre professe ouvertement, auquel presque tous, sans excepter les catholiques, accordent le suffrage de leur vie privée, voit naturellement dans l’instinct sexuel une poussée vitale dont le libre triomphe répond au vœu le plus profond de la nature, de cette nature bonne et sainte, dont les lois respirent une telle suavité. Car il est utile de le remarquer, les hommes de science les plus soucieux de rattacher leur généalogie aux singes anthropomorphes, et les plus ardents à défendre le dogme immuable du transformisme, sont aussi les plus hautains à l’égard des superstitions religieuses, les plus boursouflés de leur insipide sagesse, et deviennent lorsqu’ils s’abandonnent à ce ferment de mysticisme qui s’agite en chacun de nous, les plus plats déclamateurs et les plus désagréables pleurnichards.
A l’extrême opposé, l’encratisme (1) gnostique des premiers siècles chrétiens, qui considère l’acte sexuel comme une diabolique aberration introduite dans le monde par des êtres dégénérés. À ce courant, on peut rattacher le mépris mêlé d’épouvante qu’on rencontre si souvent chez les dévots les plus respectables, toutes les fois qu’on entame devant eux le chapitre du mariage.
In medio, la morale catholique confiante en la nature qu’elle sait toute pénétrée du souffle divin, admet la légitimité des rapports sexuels, pourvu qu’ils soient disciplinés par une sage tempérance de la chair assouplie par l’empreinte mystérieuse de la lumière intelligible.
Laquelle de ces solutions s’impose à nous, si nous ne sommes pas libres d’user, toutefois, de chacune d’elles ainsi que d’une opinion probable, au gré de nos désirs. C’est ce qu’il est impossible de déterminer d’une manière irrécusable, sans revenir à cette question fondamentale, à laquelle se rattachent étroitement tous les problèmes humains, qu’il s’agisse d’économie politique ou d’aspirations religieuses, de droits civiques ou de critique d’art : Qu’est-ce que l’Homme ?
Qu’est-ce que l’Homme ?
L’Homme n’est-il qu’un des innombrables produits de.la sélection naturelle, un des survivants les plus aptes de la lutte pour la vie, une brute plus raffinée que ses congénères bipèdes ou quadrumanes… ? Ou au contraire mérite-t-il d’occuper dans la classification des vivants une place réservée, sous cette rubrique exclusive d’être intelligent, d’animal raisonnable ?
Ceux-là ont le droit de l’affirmer qui font une différence entre l’image et l’idée, entre la description d’un phénomène et son explication, entre les ruées de la chair et les élans de l’esprit, et qui savent qu’un regard de l’intelligence sur elle-même vaut un peu plus que l’observation microscopique d’un organisme unicellulaire. Qui pourra contenir ma pensée ? Sera-ce la masse, la pesanteur, qui lui tracera des limites ? Sera-ce le temps, l’espace ? Mais je puis concevoir l’éternel, le transcendant, l’immatériel, l’impondérable, et la simplicité de l’infini.
« Par l’espace, dit Pascal, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point. Par la pensée, je le comprends et le domine. »
C’est là une évidence sur laquelle je ne me donnerai pas la peine d’insister, parce que personne ne songe sérieusement à la contester, pas même les fanfarons qui feignent de regarder les chimpanzés comme leurs cousins.
L’auteur des Pensées disait déjà d’eux avec sa lumineuse franchise : « Ceux qui méprisent les hommes et les égalent aux bêtes, encore veulent-ils en être admirés et crus, et se contredisent à eux-mêmes par leur propre sentiment ; leur nature qui est plus forte que tout, les convainquant de la grandeur de l’homme, plus fortement que la raison ne les convainc de leur bassesse. »
D’ailleurs si la question se pose, c’est que la sélection naturelle ne suffit pas à tout, c’est que nous avons ici, à quelque degré, le droit d’intervenir, c’est que nous demeurons les juges de l’emploi que nous ferons de nos facultés génésiques. Et cette liberté est si souveraine, que ces pontifes de la nature sont les premiers à en user contre nature.
Sur ce point, il y a véritablement plaisir à les voir s’embourber dans leurs grotesques rodomontades. Le même qui parle de la sainteté de la nature recommande plus loin les pratiques néomalthusiennes comme une institution vraiment providentielle, et il ne s’aperçoit pas qu’il trahit par cet infâme conseil les lois les plus fondamentales de l’appétit sexuel. Car personne de vous n’ignore, je pense, que le mystère de la propagation de la vie tient tout entier dans ces mots : réunir deux cellules détenues chacune par des individus de sexe différent, qui ne se peuvent développer qu’en combinant leurs aptitudes diverses.
Et c’est là, je vous prie de vous en convaincre, une chose incomparable que ce rajeunissement incessant de l’élan vital par l’union complémentaire d’éléments hétérogènes, ce sentiment incarné dans les organismes supérieurs, que l’isolement prolongé, (dont Dieu même n’a pas voulu), est pour la créature indigente un germe de mort, et que cet attrait qui la soulève est comme le cri de l’espèce menacée. Et comme la sagesse de Dieu est admirable, qui conduit vers son achèvement cette œuvre gigantesque, que les hommes se sont plus à défigurer par leurs turpitudes et leurs ignobles plaisanteries à propos de la vie. Je ne sais pourquoi ce nom éveille si souvent en moi cette parole auguste du prologue johannique que nous avons presque chaque matin le bonheur d’entonner : « In Ipso Vita erat et Vita erat lux Hominum … En Lui était la Vie, et la Vie était la lumière des hommes… »
La vie humaine intimement associée à la vie du Verbe est divine par vocation
La vie était la lumière des hommes… La vie humaine n’est-elle pas intimement associée à la vie du Verbe. N’est-elle pas divine par vocation, même à cet état très infime, dans ce germe obscur, si stupidement profané dans cette semence de vie éternelle.
Et voyons alors ce trait de lumière fulgurant :
L’amour qui est cette parenté confusément pressentie entre l’homme et la femme, et cette union entre eux qui est le sacrement de leur amour. Tout cela n’est pas eux, mais à la vie, à cette âme immortelle plus grande que l’univers, dans l’ordre des esprits. Non plus maintenant l’œuvre de chair dans les ténèbres de la bestialité, non plus dans les hasards fugitifs d’une imbécile volupté, mais cet être nouveau lancé pour jamais dans cette divine aventure : l’œuvre de vie longuement concertée dans la sérénité paisible de l’amour qui sait ce qu’il vaut et où il va, et à quoi il s’est engagé devant Dieu, et devant cet être qui n’est pas encore, et qui pourtant est l’auteur de cette tendresse débordante, parce que déjà toute pleine de ses espérances.
Voilà ce qu’il y a au fond de la sexualité. Voilà ce qu’il y a au fond de l’amour.
Celui qui veut en rire, nous ne pouvons rien en dire, sinon qu’il est une brute. A celui qui pèche « par amour », comme on a osé quelquefois nous le dire, nous répondons simplement : « Vous blasphémez ce que vous ignorez », (Pascal), car l’amour naturellement aspire vers la perfection morale, vers la sainteté, et par-là se résout cette apparente antinomie entre l’instinct et la vertu, entre la poussée aveugle des sens, et la sagesse modératrice de l’intelligence. Inutile de dire que j’exclue formellement de cette synthèse, le cas si fréquent dans cette société pourrie, où l’union sexuelle est systématiquement détournée de sa fin. Ce sacrilège, organiquement absurde, est au-dessous de toute qualification morale, puisqu’il est hors nature.
Je pense au contraire avec prédilection aux jeunes qui réfléchissent, et qui souffrent de ne pouvoir concilier dans leur rêve les aspirations idéales avec les brutales réalités qui menacent tôt ou tard de les étouffer. Et c’est à eux, surtout, que je veux poser cette question, aussi redoutable pour l’égoïsme, que libératrice pour un cœur généreux. S’il vous est loisible, à la rigueur, de choisir pour vous la médiocrité d’une existence quelconque, avez-vous le droit de l’imposer à ceux qui naitront de vous ? Pouvez-vous d’avance étouffer en eux les germes d’une vie plus haute ? Etes-vous libres de les placer dans des conditions telles qu’il leur sera humainement impossible de répondre à une vocation supérieure ?
Car ce n’est pas avec de vaines paroles qu’on pétrit les grandes âmes, mais avec soi-même, quand la lumière en rayonne, et la bonté.
La discipline cléricale de l’Eglise fournit de ce principe une admirable application.
Pourquoi, en effet, se montre-t-elle si soucieuse de la formation intérieure du prêtre ? Sinon pour que la vie de celui-ci, plus encore que son enseignement, reflète le Christ, et pour que le divin modèle apparaisse visiblement, aux yeux du peuple chrétien.
Mais les époux, je ne me lasserai pas de le répéter, ont eux aussi charge d’âmes. Ils sont donc tenus avec autant de rigueur que le prêtre, de réaliser en eux l’idéal évangélique, dès l’instant où l’Amour les appelle. Et c’est ici qu’il faut se garder de considérer le premier tressaillement comme décisif. Il est normal que le coup soit imprévu, et qu’à cette affinité secrète, soudainement devinée, réponde comme un écho fatal, l’inquiétude enivrante du cœur. Mais on ne peut, sans renoncer à être un homme, s’y abandonner avant qu’une sévère critique n’ait prononcé au nom de la vie, le Nihil Obstat. C’est pourquoi j’éprouve un dégoût invincible pour ce criminel badinage qu’on prétend innocenter sous le nom de flirt, tout comme si un clerc frivole bafouait d’abord les doctrines qu’il s’engagerait plus tard à faire respecter. C’est pourquoi encore je déteste toutes ces prétendues œuvres d’art qui représentent l’amour comme une aventure à deux, alors qu’il est uniquement le sacrement de la vie, et parce que c’est là un abominable mensonge dont j’ai vu trop de victimes pour éprouver la moindre indulgence.
Pour la même raison aussi, je me révolte à la pensée que des mères, dites chrétiennes, se croient obligées pour trouver un mari à leurs filles, de les exhiber dans des bals, comme des poupées de foire. En vérité, je plains les jeunes filles qui ne ressentent pas comme une insulte, ces hommages qui s’adressent à leur beauté. Cela peut paraitre aussi étroit qu’on voudra. Entre le oui et le non, il n’y a pas de compromis possible.
Le mariage chrétien est un sacerdoce, un sacrement.
Celui qui croit, comme tout catholique doit le croire, que la vie humaine a été haussée par Dieu au niveau de sa propre vie, et qu’elle ne fait plus qu’un avec la vie même de Jésus-Christ. Celui-là sachant d’ailleurs que l’Amour est partout, comment pourrait-il demeurer impassible en face de ces sacrilèges diaboliques qui se commettent sous son nom.
Non, mes chers amis, nous ne pouvons pas nous taire plus longtemps. Nous ne pouvons pas plus longtemps porter ce poids de honte. Le mariage chrétien est un sacerdoce, un sacrement. Nous ne devons pas permettre qu’on le confonde avec une prostitution légale. L’Amour est un appel de Dieu à une mission divine. Nous ne saurions accepter qu’on le regarde comme la plus raffinée des voluptés. Assez de silence, assez de ténèbres.
On a voulu nous bâillonner au nom d’une pudeur de Tartuffe pour que la jeunesse exaspérée par cet air de mystère, affolée par des convoitises imaginaires, soit bien irréparablement souillée.
Ah ! Du silence ! A mon tour de dire maintenant.
C’en sera bien fini de la délicatesse des sentiments, de la religion envers les parents, du respect dû à la femme et à la mère, des plus belles attitudes, de l’âme, en un mot, quand l’initiation aura été faite dans la boue et dans le sarcasme par un camarade ou par une compagne plus avancée.
Quand l’homme et la femme auront fait leur devoir de chrétien, quand les fiancés, au lieu de s’extasier bêtement sur des perfections qu’ils n’ont pas et de se caresser comme de gentils animaux, se seront efforcés de mettre en commun le meilleur d’eux-mêmes, quand les époux auront été tels qu’à tout instant leur cœur eût pu s’ouvrir aux yeux de leurs enfants, ils n’éluderont plus par de grotesques mensonges des questions parfaitement légitimes, et ils ne songeront pas à dissimuler des espérances qui les rempliront de fierté.
Ce rêve ne se réalisera pas sans doute avant qu’on ait permis à la femme de révéler simplement son inclination à celui qu’elle ne rougit pas d’aimer devant Dieu, au lieu de l’obliger à user d’artifices d’esclave : les petits manèges de la coquetterie. Il ne dépasse certainement pas, ce rêve béni, ce que les forces de Dieu, soulevant les nôtres, sont capables de réaliser.
N’est-ce pas un rêve plus impossible encore, à vues humaines, que la vie d’un vrai prêtre. Et pourtant, le Christ, qui connait notre faiblesse, a daigné l’assumer pour répandre dans le cœur de ses enfants les fruits de la rédemption qu’il a conquis.
Pourquoi, à travers vous, dans cette petite église qu’est une famille chrétienne, ne pourrait-il accomplir la même divine besogne ?
Essayez de discipliner vos vies, en évitant tout gaspillage de temps; et en vous regardant vous-même et les autres, apprenez à connaître la grandeur et la misère de l’Homme. Alors, j’en suis sûr, cet idéal s’imposera peu à peu à comme le seul digne des ambitions d’un être humain. Et votre rêve enrichi par toutes les vibrations d’un cœur ardent, s’élargira bientôt en une immense symphonie avec ce thème fulgurant : « Et vita erat lux hominum. » (la Vie était la lumière des hommes.)
(1) Terme d’histoire ecclésiastique. Sectaires qui condamnaient le mariage, et qui disaient qu’il n’est pas bon de manger de la chair et de boire du vin.