Zundel à Bex en Suisse, en 1951, pour la fête de la Sainte Famille.
L’amour est un glaive
« L’amour est un glaive » déclare le vieillard Siméon à Marie le jour de la Présentation. « Un glaive transpercera votre cœur ».
L’amour est un glaive et le Christ a été pour sa Mère un glaive avant même de naître. Vous vous rappelez ce drame évoqué au seuil de l’Evangile de saint Mathieu, ce grand drame de l’amour humain, ce grand drame du silence infini. Nous voyons Joseph en face de Marie, Joseph, dans l’ignorance, vit ce qui s’est accompli en elle, l’ignorance de cette maternité dont le secret est en Dieu. Il ne refuse pas de l’héberger, parce qu’il sait qu’elle est innocente, parce qu’il ne veut pas effleurer son âme du moindre soupçon. Et Marie ne peut que s’enfermer dans son silence, parce que le secret qu’elle porte est le secret de Dieu. Et ces deux personnes en face l’une de l’autre, ces deux êtres qui s’aiment de l’amour le plus profond, le plus parfait, le plus indissoluble qui fut jamais, les voilà contraints de se séparer, parce que Joseph ne peut connaître le secret de Dieu qui est responsable de son honneur.
Il veut la prendre chez lui pour savoir l’origine de ce mystère qui est caché en Dieu, alors que Dieu tranche et entreprend, que Dieu rend très saint ce qu’il fait. Et ces deux époux sont sur le point de se quitter, de renoncer à leur intimité lorsque l’Esprit de Dieu avertit Joseph que cette femme va devenir la Mère du Sauveur, qu’elle est vraiment son épouse, qu’il peut la prendre chez lui, parce que justement sa pureté a été scellée dans une fécondité divine et que leur barrière deviendra, pour le monde entier, une lumière de vie.
L’amour est un glaive, car il doit passer par la mort pour échapper à la mort.
Mais il avait fallu ce déchirement, il avait fallu cette angoisse infinie, il avait fallu cette volonté héroïque d’une séparation définitive pour que leur amour enfin pût se consommer en la présence du Christ et se consacrer tout entier à l’œuvre de la Rédemption. Il y a là le grand but unique, incomparable du drame de l’amour humain, de l’amour conjugal, qui doit passer par la mort pour échapper à la mort. C’est dans ce sens tout à fait précis que l’amour est un glaive, car il doit passer par la mort pour échapper à la mort.
L’enfant est un mystère
Qu’est-ce que cela veut dire? Si l’enfant est un mystère, un mystère inépuisable pour ses parents, l’homme et la femme sont aussi un mystère infini, un mystère inépuisable et c’est là le signe authentique de l’amour, la découverte du mystère.
Il est impossible d’atteindre l’infini sans s’effacer devant l’infini. Jamais une mère ne pourra entrer dans le cœur de son enfant… si elle ne se plie à son mystère.
Quand un homme devant une femme a compris qu’elle porte un mystère, un mystère infini, inépuisable, c’est alors qu’il peut commencer à croire à l’authenticité de son amour, parce qu’est remise entre ses mains une exigence de grandeur infinie. Or, il est impossible d’atteindre l’infini sans s’effacer devant l’infini. Jamais une mère ne pourra entrer dans le cœur de son enfant, jamais elle ne pourra atteindre jusqu’au centre de son intimité, si d’abord elle ne se débarrasse d’elle-même, si elle ne renonce à lui imposer sa propre manière à elle, si elle ne se plie à son mystère, si elle ne s’efface devant l’infini qu’il porte en lui.
Dans l’amour conjugal chacun est un mystère
Il en est de même dans l’amour conjugal. Jamais l’homme et la femme ne pourront s’atteindre, s’ils ne s’effacent mutuellement devant le mystère que chacun porte en soi et qui est confié à l’autre afin que chacun concoure dans l’autre à cette éclosion du mystère, à son développement et à son rayonnement éternel.
La chair vieillit, la chair s’effrite, la chair ne dure pas, la chair ne peut rajeunir qu’au contact de l’Esprit et dans la transfiguration même que l’Esprit lui confère.
Comme l’exprime le grand poète Rilke, de toutes les choses humaines, l’amour est la plus difficile, à cause même de toutes les facilités de la chair qui semble comme une conquête à portée de la main. Mais la chair vieillit, la chair s’effrite, la chair ne dure pas, la chair ne peut rajeunir qu’au contact de l’Esprit et dans la transfiguration même que l’Esprit lui confère. Autrement, la vieillesse est certaine et tout cela qui avait été une promesse de facilité, qui semblait mettre le bonheur à portée de la main, tout cela échappe et disparaît et cause des déceptions profondes parce qu’on avait cru atteindre à une espèce de divinité et maintenant il ne reste rien de cette chair qui se flétrit, de cette vie qui descend, de ce faux mystère qui s’évanouit.
Découvrir le vrai, ce mystère infini qui est Dieu
Justement, pour ne pas lutter contre le faux mystère, il faut découvrir le vrai, ce mystère infini qui est Dieu caché dans le secret de l’âme, non pas un Dieu nommé, un Dieu tout fait, un Dieu dont on fait tout et qu’on met dans sa poche, un Dieu qui est dans les livres, mais un Dieu vivant qui fait de toute personne humaine un lieu ouvert insondable.
Au cœur de l’amour une exigence de grandeur
Un ami, dont je garde toujours en moi le regard ingénu et qui était un prodige de silence et de fidélité, disait à sa femme, quelques jours avant de mourir : « Tu es ma première-née ! Tu es mon premier enfant car c’est d’abord à toi que j’ai voulu donner la vie. »
S’il voulut dire ce mot incroyable, merveilleux, qui situe l’amour humain au cœur de la Trinité divine, l’homme représentant le Père, la femme représentant le Fils et l’enfant représentant le Saint-Esprit, s’il pouvait dire ce mot : « Tu es ma première-née », c’est parce qu’il a compris avec tout le respect qui est en lui que ce qui a cette fin lui était confié. C’était d’abord une exigence de grandeur. Il avait remis en ses mains son âme, son esprit, son mystère, sa personnalité. C’était tout son royaume de Dieu qu’il avait demandé à Dieu de devenir, c’est parce que dans cette lumière, il avait pu la faire naître. Elle était l’axe autour duquel sa personnalité s’était construite, c’était pour cela qu’il avait pu dire comme un suprême hommage avant de mourir : « Tu es ma première-née ». Alors tout demeure entre nous, parce que je t’ai donné la vie, la vraie, celle qui ne passe pas, parce que notre amour n’a pas pu s’épuiser, parce qu’il a été au-dedans de nous comme un Himalaya qui n’a jamais cessé de surgir, parce que nous avons visé toujours plus haut afin qu’il y eut toujours la fraîcheur de nos fiançailles.
Le mariage est un sacrement qui jette un appel à tout ce qu’il y a dans l’homme de plus haut, de plus pur, de plus désintéressé, de plus éternel, parce qu’il joint deux personnes, deux intimités divines, deux mystères d’éternité.
Au cœur de l’amour, il y a cette exigence de grandeur, cette exigence d’une présence divine à découvrir, à développer. Et c’est pourquoi la sainteté de la famille repose d’abord sur la sanctification du père. Le mariage est un sacrement qui jette un appel à tout ce qu’il y a dans l’homme de plus haut, de plus pur, de plus désintéressé, de plus éternel, parce que, justement, il joint deux personnes, deux intimités divines, deux mystères d’éternité.
L’amour à cette hauteur pour rencontrer l’âme de l’enfant
Et cette confiance, en quelque sorte métaphysique, qui va jusqu’à la racine de l’être, appelle, de l’un à l’autre, un ton plus profond et toujours généreux. C’est dans la mesure même où les époux ont découvert l’amour à cette hauteur qu’ils peuvent rencontrer l’âme de leurs enfants, qu’ils peuvent s’effacer devant l’infini qui leur est confié dans l’âme de leurs tout petits parce qu’ils sauront qu’ils ont fait la découverte de l’infini dans lequel le mystère de l’homme est scellé.
Un infini remis entre nos mains
L’amour ne doit pas passer, car un amour qui passe, comment pourrait-il fonder une fidélité ? Il y aurait un contresens absolu à exiger que le mariage soit indissoluble s’il n’était pas justement une telle source de vie qui ne pense jamais s’épuiser, s’il n’y avait pas dans le cœur humain des abîmes infranchissables, s’il n’y avait pas dans le fond de l’âme cette présence de Dieu qui nous sollicite, qui permet l’agenouillement, la démission de soi-même, l’effacement de tout notre être devant l’infini qui est remis entre nos mains.
C’est pourquoi tous les mariages, trop rares évidemment, qui ont été fondés sur le Christ, sur cette Présence réelle de Dieu clans la vie même, ont été des mariages de générosité, des mariages dont le rayonnement s’est étendu au loin, des mariages dont le premier mouvement a été le don de soi.
Une mort au service des autres
Je lis cette lettre d’une femme qui a perdu son mari, qui m’annonce sa mort subite au chevet d’un malade. Lui-même, le docteur, était épuisé. C’était la fin d’une journée accablante, c’était en dehors de son secteur, mais quoi, un malade l’appelait, il n’y avait pas à différer d’un instant : le cas est urgent. Il se précipite, il opère, il meurt. Et la femme, quand elle m’annonce cette mort, le fait avec une telle sérénité qu’il semblerait qu’il n’y avait pas autre chose à atteindre. C’était si naturel qu’il donnât sa vie. C’était si naturel pour elle, étant dans le plan sur lequel elle avait situé son mariage, c’était si naturel pour elle de le donner. Bien oui, il est mort à la tâche, il est mort au service des autres, il est mort pour sauver une vie. Il a donné sa vie pour que cette vie fût conservée. C’est, comme l’a dit l’apôtre saint Paul, le vrai mariage, c’est le sacrement qui représente et qui accomplit le mystère de l’Eglise.
L’Eglise, c’est le Cœur de Dieu, présent au milieu de nous et au-dedans de nous pour communiquer au monde une vie éternelle.
Or l’Eglise, c’est le Cœur de Dieu, présent au milieu de nous et au-dedans de nous pour communiquer au monde une vie éternelle. L’Eglise, c’est avant tout cette ouverture universelle, cet accueil fait à toute créature parce que Dieu n’a pas de partialité, cet accueil en nous à toute souffrance, à toute présence et à toute joie.
Le mariage est une porte ouverte pour répandre la joie de Dieu
Et cette femme avait compris : « Mon mari est mort, mais il est vivant et notre mariage est plus beau que jamais parce que nous l’avions fondé sur cette générosité. Nous n’avons pas voulu qu’il fût un égoïsme à deux mais, au contraire, une porte ouverte, une porte de lumière et d’amour ouverte à toute créature afin que la joie de Dieu se répandît à travers nous dans le monde entier. »
Nous voulons garder pour cette fête de la Sainte Famille cette orientation que le Christ a sauvée et, parmi les choses qu’il a sauvées, il a sauvé le mariage, il en a révélé tous les secrets, il l’a situé au niveau du coeur de Dieu, il lui a donné son être infini pour que la joie de l’amour pût grandir éternellement.