19-22/06/2015 – Homélie – Le problème de la sexualité

Homélie
de Maurice Zundel au Caire en 1948. Non édité.

Un certain regard permet de découvrir la pureté des choses. Le Christ seul enseigne à regarder les choses avec une entière liberté. Ne rien ignorer de la réalité. La pédagogie chrétienne s’est trompée quand elle a demandé d’ignorer le corps, de le dissimuler, de faire comme s’il n’existait pas. Au contraire, il faut l’accepter avec l’harmonie de son être et lui rendre justice.

Le corps humain vu par un grand artiste est ce qu’il y a de plus beau. Le corps est une cathédrale. Regardez une planche d’anatomie avec la musculature : le corps est la cathédrale enracinée dans le sol comme l’élan de l’Univers vers Dieu. Les pieds sont le socle vivant qui la relient à la terre ; les jambes sont les colonnes du sanctuaire ; le sanctuaire est le tabernacle de la vie ; le séant est le chevet où s’équilibrent et s’échangent la pensée d’en haut et celle d’en bas, le poids du torse et l’élan des membres inférieurs ; les bras sont la croisée du transept ; la tête est la rose dont la lumière fait de tout l’édifice un mystère de clarté. Il y a toute une oraison à faire sur la cathédrale du corps.

Si l’on envisage le corps dans sa fonction créatrice, le système sexuel est le système nutritif de l’espèce quand le sexe est réduit à son rôle. Cf. essai de genèse virginale où la femme seule entrerait en cause. Il y aurait appauvrissement, car le sperme est l’élément nutritif de l’espèce. Les organes mâles sont les mamelles de l’espèce. Cette image de l’allaitement, très simple, ramène à la vérité.

Les éléments créateurs sont des promesses d’enfant, de vie divine. Ceci est capital : si nous voulons fonder une morale réelle, il faut commencer par les éléments physiques de la génération. Ici, nous sommes dans le germe même, principe matériel d’où dérive le corps humain. Si nous voyons la morale comme une exigence du réel, il faut rendre justice à la physiologie.

Aujourd’hui, indépendamment de toute morale, on viole systématiquement la physiologie. On ne tient pas compte de ce germe : on s’engage dans l’acte créateur en repoussant la vie, lait de l’espèce. Manque de vérité physiologique : on exclut de la semence les semailles. On ne rend pas justice à l’espèce. Déjà dans la physiologie il y a une exigence de chasteté.

Il y a plus. Non seulement, on n’entre pas dans la réalité du geste accompli, on n’entre même pas dans soi-même. Considérer en effet le plan du sentiment qui consiste à faire ce don de soi : là encore, erreur. Si c’est le désir par exemple qui fait l’amour, on s’aime soi et non l’autre. La sexualité ne peut pas conduire à l’unicité. La fidélité sera alors de suivre l’élan sexuel.

Une seule sécurité pour le sentiment : la chasteté. Si l’on n’a pas triomphé du sentiment sexuel, pas de sécurité. Cf. Rilke dans Lettres à un jeune poète.

Dans le sentiment lui-même, il y a une exigence d’unicité qui ne peut se satisfaire qu’au-delà de l’instinct. Ceci est confirmé par la métaphysique de l’acte humain. Relire le récit de la mort de saint Jean Baptiste. D’où vient la haine d’Hérodiade pour Jean-Baptiste ? Un acte humain entièrement lucide, libre, est un acte infini : intelligence et volonté ne peuvent se décider totalement que devant un acte infini ; que si l’acte humain est un moyen de rejoindre l’Autre. Alors, plus de contraintes. Pourquoi Hérodiade défend-elle son adultère ? Parce qu’elle veut que son acte puisse être une valeur universelle. Nous faisons de la métaphysique quand nous voulons avoir raison. Tout acte humain comporte une exigence d’infini. Le corps, pour être humain, comporte une exigence d’infini.

Le désir crée une sorte de magie autour du corps. Or, il y a infidélité dès que le don n’a pas été fait. Ce sont les glandes qui sécrètent tout cela. La nature pèse alors sur le déterminisme et on va vers ce qu’on croit être la plénitude. Toute la littérature est pleine de cette histoire. Situation infiniment tragique, parce que les individus ont cru à cet enchaînement et, lorsqu’ils se réveillent, que font-ils ? Ils se résignent ou divorcent. Le plus souvent résignation.

Profonde erreur : l’homme et la femme ont infiniment autre chose à se donner. Le plus grand amour est celui où il ne se passe rien, où la sécurité est parfaite, où l’on confie son corps à l’autre pour qu’il le transforme en le Corps du Christ. Pour pouvoir donner son corps, il faut l’avoir personnifié, il faut qu’il soit devenu lumière. Le donner, c’est répandre à travers lui le rayonnement du Christ.

On peut s’identifier avec une personne. Le corps personnifié échappe à toute saisie. Il est ce regard intérieur qu’on ne peut saisir qu’avec un regard intérieur. Cette beauté du corps est une beauté qui peut grandir tant que vit le corps. Vieillit-il ? Il peut être encore plus beau, d’une nouveauté qui est ravissement, jaillissement, plus jeune, plus libre. Il s’agit toujours de l’amour de l’homme pour la femme et de la femme pour l’homme.

Si nous allons au bout de ces exigences, nous découvrons le sexe spirituel. La femme devient le Fils de l’Homme, complémentaire, réciproque, dont la réalité première est en la Trinité. La personnalité humaine est un élan vers Dieu qui s’incarne dans l’amour : l’homme est le père, la femme est le fils, l’enfant, l’esprit.

La femme est le fils : ce titre comporte une virilité avec cette nuance de filiation sensible chez la femme qui ne peut subsister sans l’homme. Il y a beaucoup moins de sexualité physique que sentimentale chez la femme. Toute femme a besoin d’un homme pour sa personnalité. L’homme étant le père, la femme constituant son verbe silencieux, ceci est capital. La femme est d’abord le fils dans cette passivité diaphane offerte à la personnalité de l’homme.

C’est pourquoi on peut faire oraison sur le corps. La vie de notre corps comme la vie de notre esprit, c’est Dieu. Le dernier secret de la vie, c’est lui. Il faut penser cette vie qui est en notre corps comme la vie même de Dieu. Notre corps aussi est appelé à la vie éternelle. Rejaillissement de la vie divine dans le corps.

Faire oraison sur le corps, c’est le penser spirituellement. C’est s’agenouiller devant le mystère qui est en lui. Notre corps d’ailleurs est fonction de Dieu. La chasteté fait nos corps féconds de Dieu. La vie qui naît d’un acte charnel n’est pas une vie.

Le célibat choisi est le don universel qui veut faire de tout être humain une personne en Jésus. Il s’agit donc d’aimer nos corps comme Dieu les aime, il s’agit de les humaniser, de les rendre transparents, translucides, d’en faire des ostensoirs de Jésus. Le Christ seul a aimé nos corps qui nous en a révélé la personnalité, la liberté.

L’impureté n’est pas dans le corps, mais c’est un refus métaphysique qui tente de nous rejeter dans le cosmique, refus de liberté, d’infinité, c’est un égoïsme stérile où l’on tue la vie.

Il ne s’agit pas de rougir du corps, il faut le devenir, le rendre fécond de Dieu, l’offrir pour que Dieu s’y incarne. Ce ne sont pas les éléments physiques qui peuvent nous souiller. On est aussi impur en se repliant sur soi-même de quelque façon. Il ne s’agit pas de restreindre les choses à cette petite chose. Rien n’est défendu. On est appelé à être créateur de soi-même, à être un Adam qui doit apporter tout l’univers à Dieu. La pureté engage tout l’Univers. Qui lutte et triomphe élève l’Univers avec lui ! Cf. le mot de Nietzsche : « Toute cette esthétique, il faut la poser sur le terrain ». Il s’agit, comme en tout, d’une direction à suivre, d’une mentalité du regard, de la volonté.

Nous rappeler que nous sommes en marche, arriver à nous donner à fond, parce que la vertu qui est quelqu’un, est notre identification à l’Amour. Il ne s’agit pas de feindre que nous sommes arrivés, ne jamais faire « comme si«  mais regarder qui nous sommes et construire la cathédrale avec ce que nous sommes. Pour les gens mariés, le cas de cohabitation est sans doute une erreur. Mais s’agit-il de cesser tout de suite, imprudemment peut-être ? Jamais un homme, ni une femme rie peut résoudre ce problème seul. Il vaut mieux qu’une femme souffre, qu’elle fasse souffrir le mari. Il faut une liberté joyeuse.

Pour comprendre qu’il faut tendre vers la chasteté qui n’est pas limite, mais liberté, c’est dans la charité que se trouve la solution. Il s’agit en effet de faire la joie l’un de l’autre. Une chose à éviter à tout prix : manquer à la tendresse.

La solution dernière, c’est la sainteté. Là comme ailleurs, la chasteté est un privilège merveilleux, la splendeur de l’Amour.

Les gens non mariés ont naturellement les mêmes rythmes enracinés dans l’Univers, pour que l’Univers s’achève en nous dans la ligne de l’Esprit. Concentrer toutes les forces de la nature en un regard. Tous les appels physiologiques sont innocents, il n’est pas question de morale dans le déterminisme. Ce qui est immoral, c’est de se fixer dans le déterminisme. Ne jamais se troubler d’être troublé. Se tenir sur la rive de l’océan en tempête. Quel que soit le vertige de la vie, il saisit d’autant moins qu’on est plus calme. C’est un rythme cosmique qui n’a rien de honteux. Il s’agit de parler à son corps et de lui demander d’accepter la musique.

La plupart du temps, nous ne sommes pas à notre niveau d’humanité : nous avons des images, non pas des pensées. Les choses ne sont pas au niveau de notre esprit. Il s’agit la plupart du temps d’une rumination cosmique.

Mettre les choses au niveau de l’esprit. Ne pas voir facilement le péché mortel en ce domaine. Agir paisiblement, sans faire de bruit avec soi-même. Voir avec simplicité, avec amour et tendresse maternelle. La peur n’est bonne dans aucun domaine.

Tout achever dans la ligne de l’esprit. Le plus sûr moyen de triompher de la passion, c’est de l’appeler par son nom. Il faut un regard critique, au sens intellectuel, sur tout cela.

Avoir des amitiés saines et des amours lucides. Il ne s’agit pas d’être sans affection, mais d’humaniser ses affections. « Tout est à vous, mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu ». (1 Co 3:23)