Une mystique concrète, Dieu une expérience par France-Marie Chanvelot

 

Maurice Zundel, une mystique concrète,

Dieu une expérience.

La relation

 

 

France-Marie CHAUVELOT, Journaliste et écrivain

France-Marie est l’auteur aux « Presses de la Renaissance », de l’édition de « Vivre Dieu » de Maurice Zundel (2007) et, avec le Père Bernard de Boissière, de la biographie « Maurice Zundel » (2004 ; nouvelle édition 2009).

 

Cette conférence a été donnée le 20 août 2014 à Roc Estello dans le Var. Cette conférence a été publiée dans le journal de CAP Provence, Antennes, n° 140; elle est reprise ici avec l’autorisation de l’auteur.

France-Marie Chauvelot

C’est de manière professionnelle que j’ai rencontré Bernard de Boissière, pour l’aider à rédiger la biographie de Maurice Zundel. Nous avons sélectionné ensemble les documents les plus intimes à savoir ses suivis spirituels, les correspondances (très nombreuses puisque sa fidélité du cœur lui fait répondre à chaque demande), les écrits dictés à Monique Vincent, dont le frère Gilbert a établi le premier livre sur Zundel, et les témoignages.

Dans ces écrits au style plutôt oral, on voit se dessiner une pensée profonde, cohérente, riche, une spiritualité qui a commencé à me parler et me mettre en chemin. Je découvrais une personne qui s’était rendue transparente au Christ, au point de le communiquer dans ce qu’elle disait. A certains moments d’écriture de cette biographie, j’ai eu le sentiment d’être moi-même au contact du Christ, enseignée par lui. C’est justement le désir spirituel de Zundel de se rendre présent à la Présence intérieure, transparent à elle, pour qu’elle nous parle directement.

Nous touchons là à l’essence de l’enseignement de Zundel qui se fonde sur la relation.

 

Il peut transmettre son expérience de Dieu parce qu’il la vit au quotidien et parce qu’il a les mots pour nous l’expliquer. Dans chacune de ses phrases, de ses intentions, de ses attentions, de ses paroles, de ses silences, il passe la Présence qui l’habite et la suscite chez son interlocuteur. Il n’a pas besoin de prosélytisme. Son attention, toute « branchée » sur la Présence intérieure, laisse son empreinte dans sa relation à l’autre.

Cette expérience, voilà comment chacun de nous peut y être amené. Je vous cite l’extrait d’une conférence donnée à Maurepas en 1974, quelques mois avant sa mort, puisqu’il mourra quelques mois plus tard des conséquences d’un AVC. Depuis 1970, les conférences et écrits traduisent une pensée aboutie. Le périple spirituel a commencé très tôt, s’est concrétisé dans l’expérience à l’âge de 15 ans, et s’est approfondi incessamment. Il arrive à son apogée.

 

Qu’on soit croyant ou qu’on ne le soit pas, ce n’est pas cela qui importe. Ce qui importe, c’est de vivre cette prise de conscience, de vivre cet infini en soi et dans les autres. Celui qui ne l’a pas perçu est en deçà de son humanité. il pourra sans doute y parvenir un jour, il aura sans doute la chance un jour de faire une expérience qui lui permettra de franchir le pas, mais tant qu’il n’a pas accédé à cette expérience, il ne peut pas prendre en main son humanité, puisqu’il ne l’a pas perçue comme un problème, comme le problème essentiel. Celui qui en revanche a perçu cette dimension, qui l’a reconnue dans les autres ou en soi-même, est embarqué. Il ne peut plus revenir en arrière, il est embarqué et il faudra qu’il pousse la recherche jusqu’au moment où il aura identifié cet infini et jusqu’au jour où il comprendra ce qu’il en résulte pour son comportement. (Exergue de Vivre Dieu)

 

Voilà donc l’attitude de départ et elle nous concerne tous, là où nous en sommes. Dieu est une expérience. Dieu s’aborde par soi, par la question existentielle. Dès que l’on commence à se poser la question existentielle, Dieu, toujours présent, nous attend pour y répondre.

Le fait que tout parte de l’homme est propre à Zundel. En travaillant Vivre Dieu, anthologie, qui elle aussi est une commande d’éditeur d’un catéchisme pour adultes par Zundel, j’ai dégagé sa pédagogie pour la transcrire et en montrer les étapes. J’ai abordé ce travail avec l’attitude habituelle : Quel Dieu, quel homme ? Puisque nous sommes à l’image de Dieu, à quel Dieu allons-nous nous identifier ? Paul Debains m’a dit : « vous vous trompez, il faut inverser les parties. Chez Zundel, c’est : Quel homme quel Dieu, il faut que vous partiez de l’homme. » Ce renversement extraordinaire m’a parlé parce qu’il amène l’individu à l’universel ! Cela nous concerne, chacun !

Nous accédons à Dieu sans le savoir, chaque fois que nous décollons de nous-même. Or on nous a appris qu’on décollait de soi dans l’effort, par le renoncement. Ce qu’il y a de merveilleux chez Zundel, c’est que ce décollement se fait au contraire dans « l’élan vers ». On décolle de soi quand on s’oublie. L’oubli de soi n’est jamais un déni de soi : Pour accéder à Dieu, en effet, il faut passer par soi. Le décollement de soi est une ouverture à « ce qu’il y a en soi de plus grand que soi », auquel on accède quand on oublie ces frontières naturelles que sont nos limites intérieures.

 

L’élan vers soi ?

Prenons l’exemple de la Beauté, de la Musique. Lorsqu’on va au concert, vient un moment où l’on est ravi à soi-même. On oublie qu’on est dans une salle de concert. La pensée s’envole, on devient musique. On a communié à une forme d’absolu de la musique. Au quotidien la musique s’écoute, s’apprend, se transmet, on en profite. Et puis vient le moment où elle nous capte, nous ravit, nous emmène. A ce moment-là, on communie à l’Absolu de la Musique.

Maurice Zundel

 

De même, quand on regarde une œuvre d’art, on peut d’abord voir la matière, apprécier le travail, puis il se peut que soudain, elle nous ravisse. Zundel a vécu cette expérience avec le David de Michel Ange. Il explique ce moment où, au-delà de la matière, au-delà de l’artiste, au-delà de l’œuvre, il a été en contact avec l’absolu de la Beauté auquel l’artiste a lui-même fugitivement accédé pour tenter de le capter et l’intégrer dans son David.

Il y a un moment dans la création où l’artiste communie avec l’Absolu et peut nous amener, quand nous observons l’œuvre, à nous brancher à l’absolu qu’il a capté. A travers la musique, la beauté on peut accéder à la Beauté, la Musique, que Zundel personnifie : l’Absolu, c’est Quelqu’un. Mais il nous laisse libres, chacun, de vivre l’absolu qui nous parle, rappelant que tout chemin spirituel vécu jusqu’au bout mène à Dieu, parce que le chemin spirituel est un décollement de soi qui nous plonge dans l’Infini. Quand on communie à l’absolu, quel que soit le chemin emprunté, on s’oublie soi-même. Nos frontières intérieures se dissolvent, et on devient ce qu’on contemple.

 

Dans le fait de devenir

ce que l’on contemple,

on élargit nos frontières,

on s’universalise.

L’universalisation est une expérience. On la vit dans la prière, on la vit dans la contemplation. Quand on écoute un concert à plusieurs, on est plusieurs à se quitter soi-même, on est plusieurs à communier à la même source, on est plusieurs à être ravis : on est bien « universalisé » à ce moment-là, puisque dans une communion à la même Source, on partage le même état de ravissement.

C’est la base de l’expérience spirituelle. Là, nous vivons Dieu.

Nous vivons la manière d’aborder Dieu, parce que « Dieu, c’est quand on s’émerveille », dit Zundel. A ce petit garçon qui lui demandait : « Mais c’est QUOI, Dieu ? » Il répondit : « Dieu, c’est quand tu es bon. » Il avait expliqué à Charles du Bos de manière plus philosophique ce concept très simple, finalement : Quand on est bon, on est dans l’accomplissement de cette communion à l’absolu que l’on vit.

Les cheminements spirituels mènent à Dieu : Dans la contemplation de cette Beauté on perçoit un amour, une harmonie très profonde, absolue. Chacun mettra le mot qui lui convient : harmonie, perfection, absolu, amour, intelligence, etc.. Les uns voudront le personnaliser, l’identifier, les autres non. Ce sera le même absolu, la même démarche spirituelle. C’est celle qui fonde notre humanité, celle qui nous fait Homme. Chaque fois que nous allons approfondir notre contact à l’absolu, nous allons toucher notre Humanité, ce qui nous fonde et nous lie aux autres. C’est une Relation.

 

Elisabeth Sombart

L’exemple d’Elisabeth Sombart, concertiste internationale illustre parfaitement ce propos.

 

Elle a dû connaître une enfance difficile. Lorsque très jeune, elle a voulu se consacrer à la musique, son père lui a fait signer une décharge de responsabilité… Elle s’est formée auprès des plus grands et a fait vœu de gratuité. Elle se sert de la musique pour, sans paroles, mettre chacun en lien avec l’absolu. Elle travaille et communie chaque jour à l’absolu. Pour le partager, elle vient jouer gratuitement dans les maisons de retraite, les prisons. Dans les prisons, elle joue face au mur, pour ne pas mobiliser l’attention sur elle. Sa présence est discrète, effacée. Son toucher du clavier est très particulier : il est empreint de silence, d’intériorité. Dans le documentaire qui lui était consacré, la caméra s’était faite discrète, on voyait les épaules des prisonniers tressaillir, et, petit à petit, on sentait une communion avec la beauté s’établir. La beauté qui en chacun, est un écho de cette Beauté absolue. La beauté qu’Elizabeth Sombart apporte ne peut germer qu’en prenant appui comme une résonance sur la part d’absolu que nous avons en nous, qui s’éveille, se réveille, s’exerce dans la contemplation et dans l’écoute.

Quand nous regardons un tableau, l’émotion qu’il fait naître en nous et cet éventuel ravissement qu’il va déclencher, ne peut se produire que s’il prend appui en nous. Nous avons en nous l’écho de l’universalité et c’est à nous de développer notre intériorité pour que l’écho devienne majeur.

 

Nous sommes

la résonance de Dieu.

 

C’est en cela que nous sommes à l’image de Dieu. Il faut se poser la question : Quel Dieu ? Pour savoir quel homme nous sommes.

On nous dit toujours : vous êtes à l’image de Dieu. Or il n’y a pas d’image de Dieu et il est interdit, heureusement, d’en créer. Etre à l’image de Dieu ne m’a jamais rien évoqué, jusqu’à ce que je comprenne avec Zundel, que Dieu est Relation.

Zundel nous intéresse de manière passionnante à la Trinité.

Le Dieu unique, solitaire, n’a pas besoin de nous. L’autarcie de la Perfection lui suffit : Quelle place en effet pourrions-nous occuper, pourquoi nous avoir créés ? Mais Dieu dé-fusionne en Dieu père et Dieu fils, pour entamer un dialogue.

 

La dé-fusion de Dieu

est une proposition d’amour

qui nous est faîte, pour que

nous-même nous dé-fusionnions

dans l’amour.

 

Si Dieu père et Dieu fils restent à deux, ils vont se contenter de se faire exister l’un l’autre dans un double regard narcissique. « J’ai besoin de toi pour me faire exister et toi, tu as besoin de mon regard pour exister. Si je ferme les yeux, existes-tu encore ? » Ce qui va dé-fusionner intelligemment l’amour, c’est l’Esprit, qui désapproprie l’amour. Pour être dans la désappropriation, il faut être dans une relation trinitaire. C’est la Trinité qui brise le double narcissisme de l’élan naturel : je te regarde, tu me regardes.

La désappropriation de l’amour est le message qu’a compris Zundel et qu’il a voulu nous faire passer : Dieu est l’absolu de l’amour parce qu’il est totalement désapproprié. Nous, humains, sommes tellement dans l’appropriation. Je vous présente mon mari, ma femme, mes enfants, mon associé, mon employeur. Chaque fois que l’on présente quelqu’un, c’est par rapport à nous. Alors que l’autre est ! Quelle relation vais-je avoir avec l’autre (tout ce qui n’est pas moi) ? Appropriation ? Désappropriation ? c’est tout l’enjeu de notre Humanité, c’est l’enjeu de l’amour. Cela devient passionnant ! Etant à l’image d’un Dieu Relation, l’objectif de notre vie est de nous rendre compte combien nous nous approprions l’autre dans l’amour. Le sens de la vie est de rendre l’autre (tout ce qui n’est pas moi) libre par la désappropriation, celle que nous aurons à établir aussi vis à vis de nous-même. L’idée, est d’arriver à « Je suis celui qui suis ». L’essence de l’être. Il ne s’agit plus de faire, d’avoir, dans la relation, mais d’être.

 

Zundel a de remarquables pages sur l’éducation. « Mon enfant ». Si on a bien lu Le Prophète de Khalil Gibran, nos enfants ne sont pas nos enfants, nous sommes l’arc qui tend la flèche. C’est le début de la désappropriation de devenir cet arc. Et elle commence par nous-même : nous devons devenir notre propre arc car il nous faut advenir à nous-même.

 

L’amour est une attention

sans intention

 

L’essence de la relation, « Je suis », permet un accueil total de l’autre, dans l’absence de soi. Il faut vivre l’autre -ce qui n’est pas moi – avec une « attention à », et non pas avec une « intention sur ». Dès que nous avons une intention sur l’autre, et on l’a d’emblée car notre affectif est plein d’intentions : on aimerait qu’il aille bien, on aimerait que nos enfants aillent bien, qu’ils soient heureux, qu’ils n’aient pas de soucis, etc., on se projette. C’est une intention. Or l’amour est une attention sans intention. Dieu a cette attention extraordinaire, toute d’humilité, que l’on retrouve dans le Lavement des pieds effectué par le Christ, le Christ vrai visage de Dieu, patience extraordinaire d’une attente de l’éveil de l’homme… L’amour est là, à portée de main, qui se manifeste comme il peut pour attirer notre attention, dans une indifférence quasi générale. L’amour, mot galvaudé, on en retrouve la plénitude dans la contemplation.

 

L’attention à. Elle se manifeste dans la contemplation, dans la prière. Ce monde est très beau. Quand on ouvre les yeux, c’est magnifique. Plus on est attentif, plus on se laisse envahir par l’attention dont nous sommes nous-même l’objet. Cette relation d’attention, consciente par nature, va empreindre nos relations à l’autre et susciter en l’autre, sans aucun prosélytisme, l’espace sacré auquel elle s’adresse.

L’amour est une prise de conscience. Chez Zundel, pas de peuple élu, pas de salut qui serait le choix de Dieu, ce qui m’a toujours révoltée : pourquoi le salut de celui-ci et pas de celui-là ? Mais non ! L’homme est une capacité de Dieu, nous dit Zundel.

Cela nous aide à nous aborder nous-même comme une capacité de Dieu, et à aborder l’autre comme telle. Quand on commence à découvrir en soi cet infini, qui prendra pour chacun une forme particulière, liée à son tempérament, il nous mène à l’absolu. J’aime parler de Dieu en terme d’absolu, car cela nous le rend un peu connaissable. Nous percevons tous à un moment donné l’absolu, quelle que soit la forme qu’il revête pour nous. Les saints s’attachent à le percevoir de manière plus continue.

Or, plus on perçoit l’absolu, plus on dialogue avec lui, plus il nous répond. L’âme s’affine et, s’affinant, elle s’offre dans la relation à l’autre, suscite l’âme de l’autre en s’adressant à elle. C’est dans l’exemple, et j’en reviens à l’éducation, que l’on peut communiquer, communier : Celui qui s’est donné à Dieu peut donner Dieu.

 

Zundel était aumônier à Beyrouth, dans un pensionnat de jeunes filles. Un soir, après les cours, comme il en a favorisé l’occasion, une jeune fille de 13 ans vient le voir. Seule fille d’une famille de garçons, elle subit depuis toujours l’indifférence de sa mère, plus proche de ses fils. Ne sachant que faire de sa vie, elle a décidé de mourir. Elle vient chercher auprès de Zundel non une dissuasion, sa décision est prise, mais l’assurance qu’elle ne commet pas un péché mortel. Elle ne méprise pas la vie reçue mais préfère la laisser à quelqu’un qui saura l’utiliser… Zundel est pétrifié, la petite est résolue. Il se lève, la prend dans ses bras, la serre contre lui, met son front contre son front (c’est la jeune fille qui nous donne ces détails) et lui dit : « Mais moi, ma petite, je vous aime. » Au delà de l’élan affectueux, de l’émotion, de la tendresse, la jeune fille a perçu quelque chose qui rassemble tout cela en allant plus loin, un don d’amour qui la restitue à elle-même. Zundel, parce qu’il s’est totalement donné à Dieu, dans cet élan qu’il a vers elle, la restitue dans sa Personne. L’enfant dans les bras du prêtre, craque. Elle pleure et lâche les larmes retenues pendant 13 ans. Elle va pleurer durant 3 jours et 3 nuits. A l’issue, elle dit : « je suis re-née ».

Nous touchons là à l’essence absolue de la relation. Quelqu’un qui s’est donné à Dieu, qui approche cet amour absolument désapproprié, aide une personne à advenir à ce qui est en elle – en nous – de plus grand qu’elle et qui nous est commun, que st Augustin appelle la Vie de notre vie, et qui résonne en un appel mystérieux. Cet appel pour certains va devenir impérieux, résonner comme un diapason d’ajustement.

Exigence puissante qui s’accompagne d’une ouverture à notre vocation d’Homme.

 

Celle qui nous donne ce diapason et nous montre le chemin, c’est Marie.

 

Marie fait entrer l’humain

dans la relation trinitaire

 

Mystique contemplative, elle voit en tout, en tous, l’oeuvre de l’Esprit, l’oeuvre de Dieu. Ce faisant, elle se vide d’elle-même (elle ne se regarde pas en train de contempler mais devient ce qu’elle contemple). Elle fait un vide intérieur qui devient alors créateur de l’Autre : elle incarne ce qu’elle voit. Voyant Dieu en tout, elle incarne Dieu. Cet enfant, Fils de Dieu, va être accompagné par sa mère, jusqu’au moment précoce où il va la laisser sur place. Jésus revêt le Christ, à 12 ans il est capable d’enseigner les prêtres. Mais c’est bien Marie qui, portant sa divinité, la fait vivre et l’anime chez lui aussi. Son rôle est très important : elle nous montre notre vocation d’Homme : nous sommes porteurs de Dieu, chacun. C’est en cela qu’elle nous touche profondément. Elle nous initie à la Relation parce qu’elle l’a vécue, pleinement. Oublieuse d’elle-même, elle a incarné l’Autre. Elle porte aussi l’autre (les disciples, chacun de nous, amenant chacun à la Rencontre.) Elle nous montre notre vocation qui est de porter Dieu mais aussi de Le mettre au monde. Justement par cette « attention à ». Quand nous agissons en étant « branché », nous « branchons » l’autre.

 

Prenons un exemple :

Votre enfant arrive, bouleversé et vous livre en vrac son émotion. ça s’est très mal passé à l’école etc. On se retrouve un peu comme Zundel face à cette jeune fille, c’est un peu pétrifiant. On peut répondre tout de suite au niveau émotionnel en le prenant dans ses bras, on peut tenter de chercher des solutions, on aime bien chercher des solutions, c’est rassurant, mais si on en reste à ce niveau là, on n’a pas atteint le fond de la situation. On a répondu à une émotion par de l’émotion. Une manifestation chaleureuse est indispensable mais reste insuffisante. En fait, la solution n’est pas toujours à trouver sur le moment, la réponse doit se couper un peu de l’émotion. On va alors se retirer dans « sa chambre haute » pour prier, se brancher sur tout ce qui fonde notre intériorité : tout ce qui nourrit notre espace sacré, nos lectures, nos expériences, nos réflexions, tout ce qui met notre âme au travail. Peu de temps après, va probablement surgir une réponse appropriée, exprimée (ou non) avec des mots qui toucheront l’autre dans son évolution. Parfois, et c’est encore mieux, l’enfant trouvera lui-même Sa solution.

 

Dans les choses essentielles, les mots qui n’apportent pas la lumière risquent d’apporter les ténèbres. C’est dans ce sens que nous aurons à répondre de toute parole inutile. Le Sauveur, qui nous en avertit, n’a cessé d’observer cette réserve divine qui laisse murir la vérité dans la lente germination des âmes. L’évangile suppose, pour être entendu, ce contexte de silence qui le rend intérieur à l’esprit. L’éducation va de l’âme à l’âme par le truchement du silence. Un silence, bien sûr qui ne doit pas être un mutisme, mais qui peut durer, circuler à travers toutes les paroles quand demeure cette attention d’amour à la Présence qui est la vie de notre vie. (VD p.46)

 

Cela, c’est la maïeutique silencieuse de Zundel. Des gens viennent le voir, comme on va voir Marthe Robin, avec curiosité, pour résoudre une difficulté. Mais Maurice, comme Marthe, écoutent et ne disent rien, ou pas grand-chose. Ils n’étaient donc pas aussi forts qu’on le disait ! Certains vont rester sur cette impression, très déçus par Zundel. D’autres vont s’étonner de voir émerger quelques jours plus tard une solution qu’ils mettront en lien avec l’entretien. Une réponse. Quelque chose de fort les a accompagnés. Pendant tout ce temps, Zundel, les a portés, branché sur son intériorité, branché à l’autre pour le laisser advenir à lui-même, en toute liberté, avec l’aide de Dieu, Dieu intérieur à chacun.

Aucun prosélytisme ! Et on retrouve Elizabeth Sombart avec la musique, apportant la Beauté pour que chacun la reconnaisse et entende son écho en soi. Ce chemin, quand on l’a emprunté, on peut y revenir, en toute liberté. En vivant la Beauté, elle la suscite chez l’autre, activant cette expression remarquable de Kierkegaard : « La distance infinie dans la proximité absolue » qui constitue le curseur de la relation.

 

S’aimer,

ce n’est pas s’appartenir.

S’aimer,

ce n’est pas vouloir

posséder l’autre

 

S’aimer, ce n’est pas s’appartenir. S’aimer, ce n’est pas vouloir posséder l’autre. S’aimer c’est communier ensemble à ce qu’il y a en nous de plus grand que nous. Cela ne se dit pas toujours, cela se vit. C’est quand on le vit soi-même qu’on le suscite chez l’autre. Plus nous allons vivre la grâce, ces moments de communion à l’essence, plus elle va nous habiter, empreindre nos paroles, nos gestes, nos regards, et susciter en l’autre cet espace sacré qui existe en chacun, et qu’il faut nourrir en soi, pour soi, mais aussi pour l’autre : « chaque pensée qui nous élève, élève le monde. »

 

C’est cela le miracle de la Musique, c’est d’atteindre au fond de l’homme et sans violer sa clôture, sans exprimer ses secrets, de le mettre en face de l’éternel en lui, de faire surgir au dedans de lui ce visage qui ne cesse de l’attendre afin de l’introduire dans ce dialogue où il y a Quelqu’un, où on n’est plus seul, où l’on peut enfin déployer ses puissances de connaître et d’aimer, où l’on peut enfin se donner. (Vivre Dieu p 38)

 

Et c’est par là justement que Dieu entre dans la vie. Il entre dans la vie comme l’affleurement, la manifestation de cet infini qui tout à coup prend un visage, se personnalise. C’est Quelqu’un. Quelqu’un qui est en moi, au plus profond de moi, mais qui n’est pas moi. C’est Quelqu’un au plus profond de l’autre, mais qui n’est pas lui. C’est Quelqu’un qui nous rassemble, c’est Quelqu’un dont la vie circule les uns dans les autres. C’est Celui qui nous unit et qui seul peut nous unir, mais qui d’abord nous permet d’unifier notre vie au plus secret de nous-même. C’est à ce moment là qu’on commence à décoller et on ne peut pas décoller autrement, et nous voyons ici clairement que Dieu est une expérience. Alors peut jaillir du fond de nous-même un dialogue qui est la vie elle-même, un dialogue avec un Autre que nous retrouvons en nous comme dans les autres et dans les autres comme en nous. (VD p 42)

 

Notre vocation,

c’est de dépasser

notre nature

 

Vous voyez combien cette expérience est réelle.

On se relie à Dieu, à Quelqu’un, à la Musique, à l’Absolu, c’est ce qui fonde notre Humanité. C’est ce qui nous grandit. C’est quand nous nous grandissons, et que nous nous retrouvons ensemble grandis, que nous communions véritablement à notre Humanité, que nous accomplissons notre vocation. Notre vocation, c’est de dépasser notre nature. Si nous restons soumis à nos conditionnements, nous allons rester des singes. L’infinie distance dans la proximité absolue, c’est l’élastique qui nous fait passer du singe à l’homme. C’est vraiment un élastique : parfois il est bien tendu, on a une fulguration, parfois il se relâche, on est nul. Mais le fait d’avoir, ne serait-ce que de manière fugace, communié à des moments où l’on s’oublie soi-même, où l’on communie à l’essence, nous grandit. C’est un axe pour nous. Aussi est il important de multiplier les occasions de nous grandir, de lire des livres qui nous élèvent, de communier à la Beauté, à l’émerveillement et de vivre en nous – ce qui nous le fera découvrir en l’autre – le fait que chacun est une capacité de Dieu. En abordant l’autre avec cet à priori, et c’est ce que vit Zundel, il le suscite. C’est très fort ! En s’adressant à Dieu en l’autre, il le suscite. Nous-même pouvons l’expérimenter lors d’entretiens avec des personnes vivant une difficulté.

Relié à notre intériorité, nous allons communiquer silencieusement – ou à voix haute – avec l’intériorité de notre interlocuteur, lequel va s’ouvrir à cet échange « vibratoire », et l’entretien sera en vérité. Cela ne peut survenir que si nous-même sommes en lien avec ce qu’il y a en nous de plus grand que nous, si nous vivons cet échange comme une relation véritablement trinitaire.

 

De la même manière, l’autre peut nous brancher, ce sont des rencontres, des entretiens, dont nous sentons bien qu’ils nous ont fait toucher quelque chose d’essentiel, ont fait levier dans nos ténèbres pour y faire entrer un éclairage important.

 

Nous sentons bien sur ces terrains que les exemples sont infiniment plus efficaces que les discours. Ce sont les exemples, ce sont les présences qui sont actives. Et si nous sommes touchés au plus profond de nous-même un jour de notre vie, si nous changeons de direction, si nous nous trouvons au seuil de la nouvelle naissance, si nous sommes vraiment en route vers un moi authentique, c’est presque toujours parce qu’un être sur notre route a été pour nous par le rayonnement même de sa vie, un ferment de libération, et à travers l’espace qu’il était, à travers la lumière qui émanait de lui, nous nous sommes mis en route dans cette contagion de clarté, nous nous sommes mis en route parce qu’une âme était devenue intérieure à la nôtre. C’est ainsi que la plupart du temps nous passons du dehors au dedans par l’action de présences libératrices, où l’expérience humaine atteint son sommet.

 

On a besoin de cette relation essentielle à l’autre ! Plus on est amené à la vivre, plus elle nous devient nécessaire. C’est un ajustement, un affinement de la relation que nous incarnons et devons mettre au monde. C’est un devoir au regard de cette exigence : « Ce n’est pas nous que Dieu doit sauver, c’est nous qui devons sauver Dieu de nous. » Dieu ayant été un mot très galvaudé, on peut ici le remplacer par le mot Absolu. L’urgence nous apparait alors nettement : si nous ne croyons pas – ou plus – à la présence de l’Absolu en l’humain, qu’allons-nous vivre entre nous ? Quelle représentation aurons-nous de nous-même ? Qu’allons-nous transmettre à l’autre, à nos enfants, si nous sommes des singes, en plus mauvais ?

C’est Dieu qu’il faut sauver de nous, en effet ! Nous habitons un univers, une terre magnifiques qui manifestent une merveilleuse intelligence : voilà ce qu’il faut sauver de notre indifférence, de nos refus, de nos convoitises ! Voilà ce qu’il faut contempler et protéger et, en se référant à Marie, mettre au monde ! Dieu ne se manifeste que par la conscience ouverte de l’Homme. C’est en contemplant cette merveille que nous allons en vivre et la transmettre, la partager. C’est là notre vocation : Le dernier mot du Christ n’est pas d’aimer Dieu mais « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. » C’est dur ! Il est tellement plus aisé d’aimer l’Absolu ! Il ne déçoit pas ! Mais l’autre ? Mais moi ? S’aime-t-on soi-même ? Mais lorsqu’on se branche à l’écho de Absolu en soi, il nous fait oublier « je m’aime, je ne m’aime pas, j’aime l’autre ou je ne l’aime pas » et nous rappelle que tout est capacité de Dieu.

 

Vient alors la question du discernement. Zundel et ses envahissants clochards ! Ses confrères se plaignent de leur présence parfois insupportable. Lui-même est harcelé et n’arrive à s’en débarrasser que lorsqu’il n’a plus rien à donner. La présence qu’il tolère s’impose à ceux qui la refusent. Comment discerner ? Nous avons la trace de cette question dans une lettre que lui adresse Fernande Isambert, fondatrice de l’Ecole des parents, à travers la réponse que lui adresse Zundel. Ayant dû refuser une aide matérielle à une élève, elle s’interroge sur le bien fondé spirituel de cette décision. Zundel lui répond : vous êtes dans votre rôle d’éducatrice, vous devez prendre des décisions. Je suis prêtre, mon accueil doit être total pour restituer l’autre dans sa Personne.

Nous, éducateurs responsables de nos enfants et de ceux qui nous entourent, nous avons le devoir de les aider à advenir, avec ce regard bienveillant, cet à priori favorable : « tu es une capacité de Dieu », qui favorisera la relation, l’amenant (idéalement) au niveau d’ « un cœur qui devient intérieur à un autre ». L’homme peut vibrer à des niveaux qui sont une véritable communion : une rencontre dans l’être, qui permet d’ « être » ensemble.

C’est évidemment le sens de la messe.

 

Précédant l’eucharistie, il y a la « communion ». On vient vivre ensemble un moment où on se « branche ». Une femme était venue voir Zundel avant la messe, l’avertir qu’elle ne communierait pas car elle n’avait pas eu le temps de se confesser. « Oh si vous allez communier. Vous allez communier pour notre ami commun qui ne peut se déplacer ».

Magnifique réponse ! C’est le sens de l’eucharistie ! c’est le sens de la messe ! On y vient récapituler l’univers : son histoire, son passé, ses défunts, ses présents, ses absents : « je communie pour celui qui est dans la rue et qui ne pousse pas la porte, pour tous ceux que le Christ attend et qui ne sont pas là, moi-même, qui ne suis pas forcément très présente, je vais communier pour me rendre présente. L’eucharistie est le sacrement de la Présence réelle. En y étant présent, on la vit, ensemble, et on la met au monde. Lorsqu’on est dans « l’attention à », on incarne cette attention et on la met au monde.

Ce monde de la relation auquel le Christ vient nous préparer est celui qui nous attend au-delà de la mort. C’est pourquoi il est important de s’y préparer, de la vivre aujourd’hui, pour la comprendre, la percevoir. Lorsque nous perdons nos êtres chers, arrivons-nous à rester en relation avec eux ? Nous ressentons parfois leur présence. Il faut la vivre, car elle est réelle. Le Christ est mort, et il est toujours là. Nos morts ont quitté leur corps et ils sont toujours là. L’assurance que la vie continue maintient la relation. La vie est là. Et nous, sommes-nous présents à la vie ? La pensée suscite la présence. Dieu est toujours là « Je suis ». Et nous ? Souvent Dieu, toujours présent, est tout seul. Pour établir une relation, il faut être deux.

La seule question à nous poser est celle-ci :

 

Dans la relation,

somme -nous présent ?

 

 

Maurice Zundel