Conférence
de Maurice Zundel au Caire en avril 1963. Non Editée.
Cette méditation veut préparer celle qui nous accompagnera, au début de novembre, près de la tombe de nos défunts.
Quelqu’un disait tout récemment : « Quel immense mystère que la mort ! », à quoi je répondais : « Quel immense mystère que la vie ! », car nous savons aussi peu de choses de l’une que de l’autre et c’est précisément parce que la vie est inconnue que la mort est pour nous un abîme. Que faisons-nous de notre vie ?
Nous nous cherchons, nous nous fuyons, nous nous rencontrons par intermittence et nous n’arrivons jamais à boucler la boucle, à nous définir nous-même, à savoir qui nous sommes. A plus forte raison ne connaissons-nous pas les autres, les autres nos plus intimes. Vos enfants, vos femmes, vos maris, qui sont-ils à côté de vous ? Que savez-vous des pensées secrètes du cœur de votre enfant ? Que savez-vous du mystère dernier de votre femme ou de votre mari ?
On n’a pas le temps, la vie passe si vite, on est occupé par les soucis matériels ou par les divertissements… et, finalement, la mort arrive et c’est devant la mort que l’on prend conscience que la vie aurait pu être quelque chose d’immense, de prodigieux, de créateur. Mais, c’est trop tard et la vie ne prend tout son relief que dans l’immense regret d’une chose inaccomplie. Et les survivants sont là à pleurer ceux qui ne sont plus, qui n’ont rien fait jaillir de leur existence et à la réalisation desquels les vivants ont si peu collaboré.
C’est alors que la mort, justement parce que la vie a été inaccomplie, apparaît comme un gouffre, comme un mystère insondable qui fait renaître constamment l’objection : « Mais, après tout, aucun des morts n’est jamais revenu pour témoigner de ce qui se passe au-delà ! » Bien sûr, aucun des morts n’est jamais revenu pour témoigner de ce qu’il aurait vu et cela ne servirait d’ailleurs de rien. Ce que nous allons tenter, aussi bien, ne sera pas de postuler ou d’inventer des choses que nous supposerons exister après la mort mais de situer le problème de la mort dans le mystère même de notre personnalité, à partir de notre vocation de sujet, d’origine et de créateur.
Un échec révélateur
Si l’expérience de la vie échoue, je veux dire si, souvent, la vie des êtres les plus aimés nous laisse le regret d’une chose inaccomplie, que nous n’avons pas suffisamment comprise, à la réalisation de laquelle nous n’avons pas suffisamment collaboré, c’est que, justement, la connaissance d’un sujet, d’une intimité, suppose l’enracinement de notre intimité dans celle d’autrui, une communauté d’âme, un échange si profond qu’il faut constamment s’ajuster au niveau et au secret de l’autre, constamment jeter du lest, constamment se dépasser pour être un espace assez grand pour l’accueillir. Si nous ne connaissons pas davantage les autres, c’est parce que nous ne sommes pas assez ouverts à autrui, parce que nous sommes enfermés en nous-même, parce que nous ne savons pas nous dépasser.
Alors, l’autre se banalise, il prend cette figure sociale qui répond à sa fonction, au personnage qu’il s’est forgé, au masque qu’il est contraint de porter. Nous n’allons pas au-delà, nous ne découvrons pas la source qu’il est appelé à devenir, nous n’atteignons pas son unicité, parce que nous ne sommes dignes, ni de la connaître, ni de la susciter.
Et toutes les difficultés de connaître un autre, toutes les difficultés de connaître son propre enfant, d’être en communication avec le fond de son âme, toutes les difficultés pour les époux de savoir qui ils sont, de dépasser la chair et d’aller jusqu’au centre de l’âme, toutes ces difficultés resurgissent devant la mort. C’est le même problème.
Comme la vie est impénétrable à qui ne devient pas une source, un créateur, une personne, une origine, une liberté, la mort est pareillement impénétrable.
Implantation de la survie
Il ne s’agit pas en effet de connaître le lieu où nous irons après la mort, il ne s’agit aucunement d’un après dans le temps ou dans l’espace, il s’agit d’un au-delà qui est au-dedans. Cela veut dire qu’il s’agit de vaincre la mort ici-bas, dès aujourd’hui, tellement que le vrai problème n’est pas de savoir si nous vivrons après la mort, mais si nous serons vivants avant la mort.
Si nous étions vivants avant la mort, en effet, s’il y avait en nous cette grandeur, cette puissance de rayonnement où s’atteste une valeur, s’il y avait en nous une source jaillissante, si notre vie portait partout la lumière, si elle était un dialogue avec l’éternel, si nos actions n’étaient pas limitées, si elles avaient toute l’ampleur et toute la portée que l’amour leur peut conférer, la mort serait progressivement vaincue, le temps en nous s’éterniserait et nous multiplierions ces heures étoilées dont parle Zweig, ces heures où toute la durée se concentre en une présence qui suscite un présent capable de renaître sans jamais s’épuiser.
Aussi bien, chaque fois que nous atteignons à un nouveau sommet, chaque fois qu’un chef-d’œuvre nous replonge au cœur du silence, chaque fois que nous retrouvons le sens de l’émerveillement et de l’admiration, toutes ces heures créatrices s’additionnent, deviennent toujours plus denses, constituent une lumière de plus en plus saturée et pénétrante. Et c’est par-là, justement, que notre être réalise son unité.
Il y a, en vérité, en nous des heures qui ne meurent pas, des heures qui dessinent l’identité de notre être profond, des heures où déjà nous pressentons ce que peut signifier l’immortalité. Nous avons, en effet, à nous éterniser à travers le temps, qui n’est que la distance de nous-même à nous-même. Le temps, autrement dit, doit s’intérioriser pour nous en une durée qui ne passe pas et tout notre être doit peu à peu se récupérer sur la biologie dont la spontanéité instinctive constitue notre premier capital énergétique.
Au départ de notre vie, en effet, dès notre conception dans le sein maternel, nous recevons gratuitement, c’est-à-dire sans aucune intervention de notre part, un certain quantum d’énergie cosmique qui nous est donné une fois pour toutes. Et c’est ce quantum d’énergie qui nous permet de nous insérer dans le monde, d’y jouer notre rôle et de le dépasser.
Mais ce prêt qui ne se renouvellera pas constitue un certain potentiel. Il y a une certaine hauteur ou puissance de chute. Et puis, comme toutes les réalités de la nature qui sont soumises à l’entropie, il subit une espèce de nivellement : nos énergies s’usent, elles s’épuisent avec l’âge et puis, finalement, elles deviennent étales et c’est la mort, la mort physique.
Cette mort physique ne peut représenter tout l’événement de la mort s’il est vrai que notre vocation est de devenir sujet, source et origine de notre être authentique, c’est-à-dire de faire travailler ces énergies, de les transformer, de les élever à un autre niveau, de les immortaliser et, finalement, de créer dans leur dimension humaine notre corps autant que notre esprit. Et nous pouvons déjà remarquer à ce propos que la vision extrêmement primitive et sommaire d’une mort qui est un retour à la poussière ne répond absolument pas à l’expérience profonde de la mort.
Le cadavre n’est pas le corps mais un conglomérat physico-chimique d’éléments hétérogènes qui n’a plus aucun rapport avec le corps. Et nous verrons, aussi bien, que le corps peut survivre à la mort, le vrai corps. Encore faut-il le découvrir en prenant la peine de le créer.
L’adaptation indéfinie
De toute manière, pour nous en tenir à une donnée irrécusable, nous sommes insérés dans l’univers. L’univers nous prête un certain quantum d’énergie. Nous avons à administrer cette énergie. Nous pouvons l’administrer sagement, nous pouvons en hâter, au contraire, la destruction comme nous pouvons en prolonger la durée par une prudente économie.
Dans cette perspective, notre corps apparaît d’abord comme une sorte de cordon ombilical qui nous met en prise sur l’univers, sur cet univers bien déterminé dans lequel nous avons à nous mouvoir naturellement. C’est pourquoi notre corps est d’abord relatif à notre habitat terrestre. Si nous habitions la lune, nous ne pourrions pas y vivre aisément avec le corps que nous avons. Notre corps sur la lune serait trop léger, parce que la puissance d’attraction de la lune, étant donné que sa masse est moindre que celle de la terre, est aussi moins forte. Si nous vivions sur le soleil, à supposer que cela fût possible, nous serions beaucoup trop lourds étant donné l’immense puissance gravitique du soleil en raison de l’énormité de sa masse par rapport à celle de la terre. Notre corps est relatif à notre habitat et aux actions utiles que nous avons à y exercer.
Nous ne percevons qu’une gamme très étroite de radiations, celles qui vont du violet au rouge. Mais il y a les radiations ultraviolettes, les radiations infrarouges, les rayons X, les rayons gamma, les rayons cosmiques et une foule d’autres radiations que nous ne percevons aucunement et qui n’en sont pas moins réelles, comme sont réels les ultrasons qui échappent également à notre perception naturelle, parce que nous n’avons pas biologiquement à leur égard de rôle utile à jouer.
Donc, puisque notre corps est relatif à notre habitat, il faudrait qu’il fût différent pour exister sur une autre planète. Nous le savons, d’ailleurs, par le fait que les navires cosmiques doivent emporter les conditions terrestres pour que l’animal ou l’homme qui les habite puisse subsister. Il y faut constamment rétablir ou adapter les conditions terrestres pour que la vie ne soit pas gênée et mise en péril en échappant à la fois à la pesanteur et à l’atmosphère propres à notre planète.
Malgré ces limitations, il y a en nous une puissance de dépassement qui nous permet, justement, de compenser l’absence des conditions terrestres, c’est-à-dire de les réaliser en des conditions qui sont naturellement impossibles.
C’est un dépassement analogue, d’ailleurs, que nous avons accompli depuis que la science existe puisque nous avons créé pour connaître le monde des instruments devenus indispensables, tellement qu’aujourd’hui la science est définie précisément par ses conditions instrumentales. Le savant n’observe plus par ses sens, il observe par ses instruments qui sont eux-mêmes le fruit de ses calculs et, à chaque instant, le monde change d’échelle, bien que notre biologie reste la même. C’est pourquoi nous pouvons engager notre corps – nous le pouvons de plus en plus – en des conditions naturellement impossibles par ce jeu de compensation qui nous permet de rétablir, en des situations extraterrestres, les conditions de notre vie ici-bas.
Le corps, clavier de l’esprit
Mais ce qui est beaucoup plus remarquable encore, c’est que, non seulement nous pouvons échapper à la pesanteur, non seulement nous pouvons vivre en dehors de notre atmosphère, non seulement nous pouvons découvrir toutes les radiations qui échappent à notre perception sensorielle, mais notre corps est lui-même un carrefour de symboles, un nœud de significations où les plus hautes réalités se peuvent faire jour.
Il y a là quelque chose qui nous intéresse au premier chef et que Merleau Ponty, entre autres, a profondément scruté.
Vous vous rappelez cette danseuse admirable qui s’appelait Isidora Duncan, qui était l’amie des Sakaroff et qui dansait devant eux une danse qu’elle improvisait à l’intention de ses amis. Et les Sakaroff, pantois d’admiration, l’applaudissaient de toute leur amitié quand elle leur crie soudain : « Ce n’est pas moi : c’est l’Idée ! » Elle était parfaitement consciente en effet que son corps, à ce moment, exprimait quelque chose d’intérieur et de sacré, comme les Sakaroff le voulaient eux-mêmes dans leurs danses, parce qu’ils avaient le sens du sacré à un degré si profond qu’ils ne pouvaient envisager la danse autrement que comme la manifestation d’une réalité infinie.
Notre corps est un carrefour de symboles et un nœud de significations qui peuvent servir de clavier à l’esprit alors que, souvent, ce que nous appelons « l’idée » peut être simplement le véhicule d’une passion brutale.
Dans ce temps de lavage de cerveau où l’on fait une si grande consommation de pseudo-idées que l’on martèle dans la sensibilité pour en faire autant d’instruments d’aveuglement et d’asservissement, nous constatons en effet que souvent le monde des idées est, en réalité, un monde passionnel et que, en prétendant former la pensée, on peut établir la plus effroyable servitude alors qu’au contraire, le corps dans la parole, le corps dans la musique, le corps dans la danse, le corps dans la couleur peut atteindre et exprimer le plus intime de nous-même au point qu’on peut dire que l’éducation la plus efficace est une éducation à base de musique – comme Platon l’avait déjà pressenti – qui ordonne et harmonise notre physiologie et jusqu’à nos rythmes physico-chimiques en faisant de tout notre être une musique.
Par-là s’établit en nous une espèce de silence profond et admirable qui nous rend disponibles à la contemplation et aux rencontres privilégiées où la vie de l’esprit atteint son sommet. Or la parole, la musique, la couleur sont des vibrations matérielles, matériellement enregistrables, qui passent par le corps comme elles sont elles-mêmes corps et cependant, elles peuvent nous délivrer du poids de la chair et du sang, des impulsions de la brute et des servitudes de la tribu.
N’est-ce pas la musique en effet qui éveille en nous le sens le plus délicat de la liberté, de l’admiration, de la tendresse ? N’y a-t-il pas des pianistes dont les mains sont des mains de lumière tandis que les pseudo-idées d’un Rosenberg ou d’un Hitler ne sont que les marteaux-pilons d’une tyrannie démentielle.
Notre corps est donc un corps ouvert, comme l’est notre biologie, un corps transformable, un corps éducable, un corps qui peut devenir musique, un corps qui peut être libéré, un corps qui peut exprimer le plus intime de nous-même. Notre corps, autrement dit, peut revêtir une dimension humaine et il est appelé à le faire : nous avons à créer notre corps sous cet aspect comme nous avons à créer notre personnalité. Et, au fond, on le sent bien dès qu’on refuse d’être objet.
Si nous sommes si profondément blessés dès qu’on nous traite en chose et que l’on souligne malignement nos déficiences corporelles, c’est justement que nous avons le sentiment de n’être pas simplement « une chose au milieu du monde », comme dit Sartre en désignant le corps-objet. Et, en réalité, nous ne sommes pas seulement « une chose au milieu du monde » : nous sommes appelés en effet à décoller de notre environnement cosmique et à le transformer au point de ne devoir rien accepter sans d’abord le peser, sans d’abord scruter sa valeur et sans décider du pour et du contre selon le mot si juste de Camus : « L’homme est la seule créature qui refuse d’accepter d’être ce qu’elle est. »
Nous ne devons accepter, aussi bien, tels quels, ni notre corps, ni notre esprit. Nous avons à recréer l’un et l’autre en nous libérant finalement de ce moi possessif, de ce moi cosmique qui nous empêche de nous réaliser en nous imposant des idées ou des options préfabriquées.
Car c’est dans la mesure où nous échappons à l’envoûtement de ce moi propriétaire et possessif que nous devenons vraiment nous-même. Et non pas seulement nous-même dans notre pensée, mais nous-même aussi dans notre corps.
D’ailleurs cette dichotomie, cette opposition abrupte du corps et de l’esprit est absurde, meurtrière et dangereuse. Rien ne la cautionne. Il y a en nous, constamment, un mouvement du dehors au-dedans et du dedans au dehors. Notre corps ne donne toute sa joie, toute sa beauté, tout son rayonnement et il n’atteint à son unité, comme il ne prend une expression humaine que s’il est traversé par le courant de la vie intérieure et cette vie intérieure elle-même est impossible si elle ne s’exprime à travers le corps, si elle ne rayonne à travers un sourire.
Le véritable itinéraire va, en réalité, non à sens unique du corps à l’âme, pour nous évader du corps, mais du moi biologique, du moi servitude, du moi préfabriqué, du moi qui m’est tombé dessus comme un colis jeté sur un quai de gare, du moi que je ne suis pas en un mot, au moi authentique, au moi spirituel, au moi origine, au moi créateur, au moi qui est source et valeur, au moi qui est universel, au moi qui est don enfin et que nous percevons dans la lumière et la transparence de l’amour.
Ce passage, ce changement d’étage, cette libération s’annonce et retentit nécessairement dans tout notre être. C’est tout notre être, corps et âme, qui devient personne, origine, source et valeur. Bien entendu, cela suppose que nous accomplissons notre métier d’homme et que nous acceptons vraiment de nous faire et de nous créer, en refusant de subir ce que nous sommes selon la consigne de Camus.
Route de l’immortalité
La plupart des vies, malheureusement, sont des cadavres d’humanité, remorqués par les énergies physiques données à la naissance, c’est-à-dire que la plupart des hommes sont portés par leur biologie au lieu de la porter. Ils meurent avant de vivre et c’est précisément cela la vraie mort, celle qui se situe avant la mort dans cette identification passive avec la biologie.
On en a tellement le sentiment devant ces vies toutes faites qui obéissent à un schéma préfabriqué, devant ces vies copies-conformes, devant ces visages « type Hollywood » que l’on retrouve un peu partout, anonymes et superficiels. On n’y reconnaît pas l’homme avec toute sa puissance de dépassement. On n’y rencontre pas cette création dont la vocation est au cœur de notre être.
C’est pourquoi le vrai problème, encore une fois, n’est pas de savoir si nous serons vivants après la mort, mais bien si nous serons vivants avant la mort. Car il n’est pas question de réclamer l’immortalité pour notre biologie prise comme telle qui ne vaut pas plus que celle des punaises ou des chacals. L’immortalité n’est pas une rallonge mise à notre vie biologique dans la crainte de crever ! Ce n’est pas du tout cela. L’immortalité est une valeur, une dignité, une vocation, une exigence, comme la personnalité et comme la liberté.
C’est pourquoi nous sommes des candidats à notre immortalité. Elle ne peut nous être donnée toute faite, pas plus que notre personnalité, pas plus que notre liberté. Elle est en nous d’abord l’appel à cette transformation créatrice où l’homme atteint à une sorte d’aséité en devenant vraiment la source de sa vie dans le dialogue silencieux où sa personnalité se réalise, dans l’échange avec la Présence infinie qui est, comme disait Augustin, la vie de notre vie.
Il est clair que, si nous ne pouvons demeurer objet, nous avons à nous faire sujet. Devenus sujets, nous ne pouvons plus être simplement un grumeau cosmique, un accident, une dépendance de l’univers physico-chimique. Il est impossible en effet que la valeur à laquelle nous avons à nous consacrer ou plutôt la valeur que nous avons à devenir et qui tient à nous-même subsiste en se détachant de nous.
Le génie d’un homme, la lumière qu’il est, la vertu dont il rayonne, la bonté dont il nous apporte le soleil, tout cela n’est pas séparable de lui. S’il périt tout entier, toute valeur périt avec lui et toute sa vie se réduit finalement à un objet. L’homme alors n’est pas réellement un sujet, il n’est pas réellement créateur, il n’a pas réellement une dignité inviolable. Il passe comme tout le reste et toutes ses valeurs prétendues ne sont que poussière.
Mais, bien sûr, si l’on en admet l’exigence, cette qualité de sujet ne peut s’affirmer et se révéler que par une ascension, une montée continuelle. Si nous n’accomplissons pas cette ascension, si nous ne nous libérons pas de nos adhérences possessives, si nous nous laissons porter par le courant, si nous nous ensevelissons dans notre biologie, nous sommes déjà morts car nous nous livrons nous-même à la mort en nous immergeant dans ces énergies physiques, limitées dès le départ, qui se nivellent sans cesse jusqu’au niveau étale de la mort.
Il y a donc une promotion humaine à réaliser. Il faut que le niveau de la vie constamment s’élève. Il faut que les énergies physico-chimiques se transforment. Il faut que la biologie s’éternise. Il faut que toutes les fibres de notre être se libèrent et expriment notre pouvoir créateur en laissant deviner et en communiquant cette source que chacun de nous est appelé à être.
C’est pourquoi l’au-delà n’est pas à situer après la mort. Il est d’abord un au-delà de la biologie et il est en réalité un au-dedans. Rigoureusement parlant en effet on ne peut parler d’après la mort parce que le disque du temps tourne autour d’un centre immobile, parce que la vie devenue valeur est une vie intemporelle, une vie supra-temporelle ou comme disait Mounier « une survie », non au sens d’une vie « après » mais au sens d’une vie qui, dès maintenant, se dépasse, d’une vie qui se transforme et se transfigure, d’une vie qui s’éternise et s’universalise en faisant de chacun un bien commun, c’est-à-dire un être unique que toute l’humanité est intéressée à défendre parce qu’il est pour tous un ferment de libération irremplaçable.
Refonte du moi
Il est clair qu’une telle transformation est inconcevable si elle n’atteint pas le tout de nous-même. On ne peut imaginer en effet un être en état de générosité, un être qui devient vraiment lui-même qui atteint réellement à son moi-valeur, sans que sa chair tout entière se transfigure, s’allège de sa pesanteur et échappe à la convoitise qui la subordonnerait aux énergies cosmiques. Il est normal, au contraire, qu’elle irradie dans l’univers cette paix intérieure qui eurythmise toute chose, qui répand son harmonie autour d’elle et qui peut, comme saint François, se diffuser jusque dans la conversation avec les animaux en réalisant l’unité de toute la création dans le cœur du premier amour.
C’est dans ce sens que l’on peut comprendre le mot de Valéry disant, par boutade sans doute et peut-être pour paraître plus cynique, qu’il ne l’était vraiment : « Ce que j’ai de plus profond, ma peau ! »
Oui, dans un sens, la peau, c’est quelque chose d’infiniment précieux. La peau respire et on meurt si la peau cesse de respirer. La peau perçoit, la peau connaît, et c’est admirable, tout ce qu’elle peut discerner dans l’univers. C’est à travers la peau que passe le sourire et toute la lumière de la tendresse. Oui, la peau… à condition que ce soit la peau revêtue de sa dimension humaine et promue à la dignité de sujet, la peau devenue visage et sacrement de ce moi nouveau, issu de la nouvelle naissance qui consume le moi possessif et préfabriqué dont nous ne cessons d’être encombrés.
C’est évidemment à partir de là que le problème de la mort à la fois se pose et se résout. Rien n’est plus étonnant, cependant, que ce fait que l’immense majorité des hommes ne remettent pas en question leur moi. Ils prennent leur moi pour argent comptant. Ils ont dit « je » et « moi » depuis l’âge de deux ou trois ans avant d’avoir rien choisi et c’est toujours ce « je » et « moi » préfabriqués qu’ils posent comme fondation de leur vie. C’est toujours autour de ce « moi » infantile que se nouent leurs revendications et ils défendent avec le bec et les ongles un « moi » qui leur est tombé dessus, dont ils ne sont nullement les auteurs et qui est, au contraire, la limite de leur croissance et l’obstacle essentiel à la constitution de leur personnalité. C’est précisément à partir d’une refonte radicale de ce moi-objet que doivent s’accomplir la transformation et la transmutation qui nous arrachent à la mort et préludent à notre résurrection.
Rien ne rend plus sensible cette transformation que la mort de saint François. Dans la mort du Poverello, en effet, nous sentons le merveilleux accord d’une chair tendue elle-même vers la rencontre avec la Présence dont elle vit. Car c’est une chair consacrée, une chair stigmatisée, une chair presque déjà glorifiée. Nous sentons, dis-je, le merveilleux accord entre cet élan d’une chair transfigurée avec le regard intérieur qui va combler le face à face avec la divine lumière. Qu’est-ce qui va mourir en lui ? Oui, en François, qu’est-ce qui peut mourir encore ? Les dernières traces d’une biologie qui n’est pas encore totalement purifiée ? Car il n’y a que la mort qui meurt. Seul peut mourir, en effet, ce qui est déjà mort. Seule donc meurt la mort, encore une fois : ce qui a déjà cessé ou n’est plus capable de vivre. Y aurait-il en lui à cette heure quelque vestige d’une inclination encore insuffisamment éternisée ? Ou bien n’est-ce pas plutôt la dernière attache qui le relie à ce monde et, pour vivre en lui, qui va se rompre parce qu’il est devenu pleinement source et origine, qu’il n’a plus rien à emprunter au monde et qu’une rampe de lancement n’est même plus nécessaire à son élan.
Vers la résurrection
Aussi bien, si notre corps est d’abord le cordon ombilical qui nous enracine dans le monde physique pour y vivre, il est plus que cela et rien ne prouve, s’il est vraiment humanisé, qu’il ne puisse subsister sous un aspect d’ailleurs impossible à imaginer, pour vivre non plus dans la dépendance de ce monde, mais dans une entière libération de lui.
Je répète que le cadavre n’est plus le corps, n’est aucunement le corps, mais un conglomérat d’éléments sans lien organique, en voie de dissolution. Cela permet de poser la question : si notre corps en tant que conditionné par notre habitat terrestre prend une forme relative à lui, quelle forme peut-il prendre quand il a cessé d’en dépendre ? L’embryon dans le sein maternel n’a-t-il pas toutes les promesses de la vie, comme les nucléons, c’est-à-dire les éléments infimes du noyau atomique qui sont, dans la matière, le réservoir de toutes les énergies ? Ne peut-on concevoir analogiquement dans cette perspective que le corps réduit à son essence, a sa longueur d’onde caractéristique, demeure en dépit du cadavre comme un germe de résurrection ? Ne peut-on pas penser qu’au-delà de la mort l’être humain est, de quelque manière, capable de subsister tout entier sous une forme qui échappe à toute manifestation sensible ? Je suis porté à le croire. Quand on lit dans l’Evangile les apparitions de Jésus après la Résurrection, on est inévitablement frappé par une sorte d’ambiguïté. Son corps est un corps qui peut se manifester dans le monde sensible mais qui n’en dépend plus. Et c’est pourquoi il a revêtu un mode d’existence qui déconcerte les apôtres et qui les remplit à la foi d’effroi et d’admiration.
C’est dans cette direction que nous cherchons l’image d’une survivance intégrale de l’homme en la considérant par hypothèse comme possible, en nous demandant une fois encore : ne peut-on croire qu’un être comme saint François, qui s’est tout entier transformé en lumière et en amour, qui s’est totalement libéré de sa biologie, dont toutes les fibres sont vivantes de Dieu, ne porte plus rien en soi que la mort puisse encore purifier, car il n’y a plus rien en lui à émonder ?
Tout est clair à cette heure, tout est devenu transparent. Cette défroque qu’il va laisser à la terre comme un placenta désormais inutile, ce sont les éléments du monde qui ne sont plus susceptibles de vivre. Mais ses disciples perçoivent en lui la transfiguration, la transmutation de sa biologie, elle-même éternisée.
Ne peut-on penser qu’il en subsiste quelque chose, comme le noyau atomique ou la particule la plus infime de ce noyau, comme l’embryon à son premier commencement, pour donner une image intelligible dans notre monde, qui constitue justement le germe de la résurrection ? Et, si cela est vrai proportionnellement pour chacun, peut-on aller plus loin et admettre que la résurrection, le plein épanouissement du corps de gloire puisse s’accomplir pour chacun aussitôt que se réalise ce que Hegel, dans un tout autre contexte, appelait « la parfaite adéquation du dehors et du dedans », quand il devient définitivement source et origine, quitte à reconnaître que cette résurrection ne se manifestera à tous et pour tous qu’à la consommation de l’histoire ?
Vocation exaltante
Si la biologie a été vraiment surmontée, si elle a été personnifiée, si elle a été valorisée, si elle a été universalisée, s’il est admis d’ailleurs que le cadavre n’est pas le corps, il m’est difficile de croire qu’il n’en subsiste quelque chose comme le germe de la résurrection. Pour donner au corps toute sa valeur humaine et nous inculquer cette vocation de créateur qui est la nôtre, il ne servirait de rien, en effet, de nous engager à vaincre la mort si nous ne pouvions transformer notre biologie, si nous ne pouvions recueillir et éterniser le temps, si nous ne pouvions décoller peu à peu des dépendances cosmiques de manière à pouvoir vivre intégralement sans aucunement relever d’un emprunt à cet univers qui nous mettrait dans sa dépendance et nous enfermerait dans ses limites.
Il y a en nous un appel urgent et qui est tout à fait conforme au sens même de l’Incarnation, où Dieu, précisément, se fait chair, se manifeste dans le monde visible. Il y a en nous une vocation impérieuse de glorifier notre corps, c’est-à-dire d’en faire vraiment l’expression d’une vie créatrice et le sacrement de la Présence divine. Si nous ne sommes pas tout entier dignité, personne, source et origine, nous retombons dans une espèce de manichéisme extrêmement périlleux et nous risquons d’être engagés dans une guerre absurde et destructive du corps contre l’esprit ou de l’esprit contre le corps.
Il me semble, au contraire, que l’harmonie de la Nouvelle Alliance et la splendeur de l’Incarnation, c’est de nous appeler à cette unité parfaite où le monde visible est le sacrement du monde invisible, où le temps se convertit en éternité, où la terre devient le Royaume de Dieu et où l’Evangile éternel s’exprime dans le rayonnement de l’humaine bonté.
C’est cela qui peut seul constituer pour nous un horizon assez grand pour solliciter notre enthousiasme et nous engager à une persévérante ascension. Quoi de plus exaltant en effet que d’avoir sans cesse à nous recréer nous-même tout entier pour recréer, du même coup, l’univers qui nous a fait d’abord une avance d’énergie, en lui retournant ces énergies, mais transfigurées dans le rayonnement de l’amour, comme le fait François d’Assise quand il chante le Cantique du Soleil ?
Mort, où est ta victoire ?
C’est dans cette voie, je pense, que nous ferons l’expérience, non pas d’une mort subie, mais d’une mort peu à peu vaincue, d’une mort dont nous triompherons, à mesure que nous progresserons dans cet univers personnel qui coïncide avec notre libération et qui transparaît parfois dans le sommeil heureux d’un tout petit enfant devant lequel nous sommes tentés de nous agenouiller parce que nous devinons, dans son émouvante gravité, tous ces possibles encore intacts qui pourront devenir en lui la manifestation de la grandeur créatrice de l’homme.
Est-il téméraire de conclure de ces réflexions que s’interroger sur ce qui se passera après la mort est un problème mal posé et que le vrai problème pour nous est ce qui se passera avant la mort, ce que nous déciderons de faire pour la vaincre ?
Un certain jour se lève en nous quand nous nous perdons de vue dans l’émerveillement de toute rencontre où transparaît la Présence unique, toujours reconnue parce que nous l’éprouvons comme un don qui suscite le nôtre. Nous ne tentons pas de la définir. Elle s’atteste par sa propre clarté. En elle, nous passons des ténèbres à la lumière, de la servitude des instincts à la liberté des vertus, de la dispersion où nous jettent l’inquiétude et l’ennui à l’unité du moi oblatif où nous atteignons enfin à nous -même.
Nous découvrons alors qu’il n’y a pas d’autre chemin vers une existence dont la plénitude se révèle indivisiblement comme fin et comme origine que ce passage, sous son aimantation, du dehors au-dedans, où nous émergeons de notre nuit. On ne voit rien ! Puis on voit et tout s’éclaire dans cette connaissance où l’on naît à soi dans un Autre. Ici, vraiment, connaître, c’est naître ou, tout au moins, devenir plus être dans une vie qui s’éternise.
On conçoit mal quel supplément de vérité pourrait nous apporter ici une manifestation sensible des trépassés. Les signes qu’ils nous pourraient donner s’inscriraient inévitablement dans les limites dont nous avons précisément à nous affranchir et nous détourneraient d’un au-delà qui est au-dedans. Ce n’est pas du dehors que l’expérience s’en peut induire en nous. Il nous faut devenir cette « survie » pour en percevoir la réalité et y découvrir la vie de notre vie. La vraie mort est de n’y point atteindre et non la mort physique dont nous pouvons faire un acte de vie par une progressive libération qui obtient en elle sa suprême maturité.
Une telle libération engage nécessairement tout notre être, aliéné à soi tant qu’il n’est pas devenu source et origine en s’identifiant avec la générosité mystérieuse qui nous fait passer du dehors au-dedans. Notre vie mentale plus encore que notre vie charnelle a besoin de cette radicale intériorisation. Mais la chair autant que l’esprit y trouve sa joie et sa lumière dans la transparence où elle respire dès qu’elle se recueille dans la « musique silencieuse » qui est un autre nom de Dieu.
C’est pourquoi saint Paul, qui se mouvait avec une parfaite aisance dans un corps affranchi de toute convoitise, nous a donné cette consigne qui scelle notre unité dans la dimension divine où la chair et l’esprit s’échangent et s’identifient dans une indissoluble offrande : « Portez et glorifiez Dieu dans votre corps. »
