Homélie
prononcée par Maurice Zundel à Lausanne (Suisse), le 9 décembre 1962, pour le 2ème dimanche de l’Avent. Publié dans Ton visage ma lumière, p.239 (*)
Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».
L’Evangile d’aujourd’hui (Mt. 11,2-10) pour le second dimanche de l’Avent, met en scène Jean le Baptiste. Jean le Baptiste est en prison et il envoie des messagers à Jésus qui lui posent cette question étrange : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt. 11,3)
Jésus invoque tous les prodiges qu’il accomplit : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. Heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute ! » (Mt. 11,5)
Et puis, les messagers de Jean le Baptiste étant partis, Jésus fait l’éloge de Jean le Baptiste. Il le met plus haut que tous les prophètes, et il déclare que parmi les fils nés de la femme jusqu’ici, personne n’est plus grand que Jean le Baptiste. Et cependant, une petite phrase attire notre attention qui a une portée considérable : « En vérité, je vous le dis, parmi les enfants de femme, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean-Baptiste, et cependant le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui. » (Mt. 11,11)
Il faut retenir cette phrase qui achève l’équilibre de cette présentation. Si Jean le Baptiste est le plus grand des prophètes, dans ce sens que, il touche au but, cependant les fidèles de Jésus-Christ, ceux qui appartiennent à l’Eglise, ceux qui ont le bonheur de vivre dans le rayonnement de sa lumière et de sa présence, ont un tel privilège que, par rapport à eux, Jean-Baptiste est encore un lointain précurseur, et le plus petit des fidèles est plus grand que lui.
Cela veut dire que, nous sommes entrés par Jésus-Christ dans un univers entièrement nouveau. Et c’est cela, justement, qui nous émeut d’une façon particulière aujourd’hui, c’est de penser que, si Jean-Baptiste est si grand, si saint, s’il a donné sa vie, s’il est mort martyr, cependant il n’a pas compris l’Esprit de Jésus-Christ.
Il avait annoncé, comme tous les prophètes, le jour de Dieu comme un jour de colère : Dieu viendra, il purifiera son aire, c’est-à-dire que, il purifiera son peuple. Il fera des coupes sombres. Il exercera une justice impitoyable. Il détruira tous les pécheurs qui sont ses véritables ennemis, et ce n’est que les fidèles, tout à fait triés sur le volet, qui auront part à ses promesses.
Et c’est pourquoi, Jean-Baptiste s’étonne que Jésus n’emploie pas ces méthodes de violence. Il s’étonne que Jésus s’adapte, qu’il ne fasse, apparemment, rien de sensationnel et que, ce jugement qu’il avait annoncé, n’est pas encore au commencement de sa réalisation.
C’est justement pour cela que Jean le Baptiste, dans l’ordre de la pensée, dans l’ordre des conceptions religieuses, est encore très loin du plus petit des fidèles de Jésus-Christ qui sait que, finalement, la grandeur de Dieu, ce n’est pas de punir et de frapper, mais d’aimer et de sauver.
Et c’est là justement que, nous avons à prendre conscience de toute la nouveauté de Jésus-Christ. Au fond, jusqu’à Jésus-Christ, et en dehors de Jésus-Christ, on s’est toujours représenté Dieu comme un pharaon : c’est un roi, c’est une puissance, c’est une domination, c’est une force capable de nous terrasser. Et, lorsque les prophètes d’Israël se trouvent en face de Dieu, ou devant une manifestation de Dieu, ils sont saisis de terreur parce que Dieu, c’est celui qui fait mourir.
Beaucoup de chrétiens, hélas, en sont demeurés là et imaginent que, pour ramener les gens à Dieu, il faut évoquer les terreurs de la mort. Ce n’est pas là l’Esprit de Jésus-Christ. Justement, et nous le sentons bien dans cette opposition que Jésus établit entre l’ordre auquel appartient encore Jean le Baptiste et l’ordre nouveau qu’il inaugure, il y a une distance infinie.
Et cette distance infinie, c’est justement, qu’en Jésus, Dieu se révèle non pas comme la puissance qui foudroie, qui écrase, qui domine et qui fait de nous des esclaves et des sujets, mais Dieu se révèle comme l’amour : il ne peut qu’aimer, comme l’amour, fragile, comme l’amour, désarmé. Tandis que Jean annonce le temps de la colère, Jésus annonce l’avènement de la générosité et de l’amour.
Le vrai jugement, il est au Lavement des pieds, lorsque Jésus est à genoux devant ses disciples et qu’il veut susciter, de leur cœur, le Royaume de Dieu qu’ils ont à devenir : c’est cela le visage du vrai Dieu. Le vrai Dieu, c’est comme une mère, c’est plus qu’une mère, car Dieu est plus mère que toutes les mères. Et Dieu attend, comme une mère, il attend en s’offrant, en se donnant, en s’identifiant avec nous ! Il attend que mûrisse en nous cette lumière, il attend que se lève en nous cet amour. Il attend que nous devenions, par un mouvement spontané de tout notre être, ce Royaume de Dieu, c’est-à-dire cette vie transparente à sa vie, cette vie toute illuminée par son amour et capable de le faire rayonner.
Et cela, c’est une conception de Dieu tellement différente qu’il faut absolument choisir entre l’une et l’autre : elles sont incompatibles. Et notre Seigneur en est si conscient qu’il n’hésite pas, après avoir fait l’éloge le plus magnifique de Jean le Baptiste, à déclarer que « le plus petit dans le nouveau royaume est plus grand que lui. »
Et précisément ce temps de l’Avent, est si riche et si émouvant parce qu’il nous oriente vers la grande découverte de l’enfance de Dieu.
Vous vous rappelez qu’un des plus grands poètes de tous les temps, Paul Claudel, a été converti le jour de Noël 1886. Etant entré à l’Eglise Notre Dame de Paris, incroyant, dévoré d’ennui, cherchant à tuer cet ennui par quelques émotions esthétiques, il entendit tout d’un coup les Vêpres de Noël, et à travers les Vêpres de Noël, il découvrit « l’éternelle enfance et l’innocence déchirante de Dieu. » (1) Et c’est justement, parce que Dieu lui a parlé soudain, comme une enfance fragile et désarmée, qu’il ressortit de Notre Dame ? et pour toujours ? il ressortit croyant, croyant, envahi par cette présence de Dieu qui éclaira toute sa vie, qui fut un long témoignage éperdu, rendu à cette présence de Dieu qui l’avait terrassé par sa fragilité même.
Vous vous rappelez que le Père Pio, à un jeune italien qui lui déclarait qu’il était venu jusqu’à lui entraîné par des amis, mais qu’il ne croyait pas en Dieu, vous vous rappelez que le Père Pio répondit : « Vous ne croyez pas en Dieu, qu’importe : Dieu croit en vous. »
Dieu croit en vous, oui c’est cela, justement, le retournement magnifique de l’Evangile. L’Evangile remet Dieu entre nos mains. C’est la vie de Dieu qui nous est confiée parce que Dieu, désormais, à travers le visage de Jésus-Christ, ce n’est plus un Dieu-pharaon, ce n’est plus un roi, ce n’est plus un dominateur, ce n’est plus un maître, ce n’est plus une puissance qui peut nous foudroyer. Ce n’est pas quelqu’un qui nous attend dans les terreurs de la mort. C’est une mère, c’est un cœur, c’est une tendresse désarmée, qui nous attend au plus profond de nous-même, qui se livre entre nos mains, qui se confie à notre amour et qui ne fait appel qu’à notre générosité.
Dieu croit en nous et si nous ne l’aimons pas, si nous ne l’aimons pas eh bien, la conséquence, ce sera la Croix, la Croix où il sera éternellement crucifié dans les âmes, s’il en est qui refuseront éternellement de l’aimer. Une mère ne peut jamais faire autre chose, si elle est une vraie mère, que de vivre la vie de son enfant.
Et pourquoi pas ? Vous n’imaginez pas, vous ne pouvez pas concevoir que, si une mère humaine est capable d’un amour qui va jusque là, si elle peut vraiment porter la honte de son fils emprisonné, criminel, assassin, pendu ou guillotiné, si elle peut l’accompagner jusqu’au bout de la honte et l’aimer encore, car si sa mère ne l’aimait plus, qui donc l’aimerait ? Vous n’imaginez pas que Dieu puisse être moins mère que cette mère-là, puisque c’est lui qui a fait le coeur des mères avec un rayon du sien.
Il est donc clair que, par l’Evangile, nous accédons au Dieu vrai, vivant et véritable, que nous dépassons tous les prophètes, parce que justement, nous apprenons par Jésus-Christ à reconnaître le Dieu-mère, le Dieu qui n’est qu’un coeur, le Dieu qui n’est qu’amour, le Dieu qui est remis entre nos mains, le Dieu qui croit en nous.
Il faut absolument que nous entrions dans cette perspective. Si tant de gens se détournent de Dieu, ce n’est pas de Dieu qu’ils se détournent, c’est d’un faux Dieu, d’un faux Dieu dont on a fait une épouvantable caricature, c’est de ce Dieu pharaon qui désormais est impensable et impossible pour l’humanité qui a reçu le message de Jésus-Christ.
Nous voulons donc, à partir de cette opposition que Jésus établit entre Jean-Baptiste et lui-même, nous voulons nous avancer vers ce mystère de Noël, aller à la rencontre de l’enfance divine pour apprendre, justement, que Dieu est un amour fragile et désarmé, qui se confie à nous, qui croit en nous, qui compte sur notre générosité et qui nous ennoblit de cette confiance infinie qu’il nous fait, puisque, aux yeux même d’un apôtre aussi exigeant que le Père Pio, même pour celui qui ne croit pas en Dieu, il y a une issue magnifique, éternelle, puisque de toute manière, Dieu croit en l’homme.
Note (1) « J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. » Paul Claudel, Contacts et circonstances, Œuvres en Prose, Gallimard, La Pléiade, pp.1009-1010. Ou bien L’expérience de Dieu avec Paul Claudel, Fides, p.36.
(*)
Livre « Ton visage, ma lumière, 90 sermons inédits »
Publié par les éditions Mame, Paris, 2011. 510 pages
ISBN : 978-2-7289-1506-4