Conférence
de Maurice Zundel en 1965, à Ballaison, France. (Inédit).
Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».
Où se situent, dans le mystère de l’Eglise, la vie monastique, la vie religieuse ? Où se situent-elles ?
Il y a deux conceptions possibles de la vie monastique :
? Ou la vie monastique concerne la sanctification des individus, des membres de la Communauté,
? Ou la vie monastique ? et tous ses dérivés dans la vie religieuse ? ou la vie monastique concerne une fin ecclésiale.
Si la vie religieuse, si la vie monastique concernent la sanctification des individus, si elles concernent ses membres dans leur perfection et leur salut, elles font double emploi avec la mission de l’Église.
La mission de l’Église concerne précisément la sanctification de tous ses membres. Et comme l’Église ne comporte pas deux idéaux différents, qu’il n’y a pas deux fidélités dans l’Église, que la sainteté est pour tous : la perfection de la charité, on ne voit pas pourquoi se constituerait dans l’Église ? et j’entends sous la sollicitude de l’Église et environnée de sa consécration ? on ne voit pas pourquoi se constituerait dans l’Église une sorte de ghetto qui poursuivrait une sainteté qui ne peut pas être différente de la sainteté commune. La vocation baptismale et eucharistique, c’est la même. La vocation eucharistique, disons, est une vocation commune : tous les chrétiens y sont engagés. Tous les chrétiens sont appelés à la sainteté, à la même sainteté, qui est définie par saint Paul, dans la 1ère aux Corinthiens, comme la perfection de l’amour. (1 Cor. 13)
Si, au contraire, la vie monastique accomplit une fin ecclésiale, il faut l’envisager sous un tout autre aspect. Et cela vient que, une des difficultés d’équilibrer la vie religieuse soit la confusion entre ces deux finalités. La vie religieuse étant considérée comme une école de perfection ? si possible ! ? ou envisagée au contraire comme vie apostolique : comme une mission ecclésiale.
Il semble qu’on ait confondu ces deux finalités, et très spécialement dans les instituts féminins qui ont été créés au cours du 19ème siècle, avec une réglementation très rigoureuse et très détaillée, mais que dans l’ensemble de l’Église et dans la conscience commune, on ait donné justement à la vie monastique ce caractère particulier d’hommes retranchés, ou de femmes retranchés, qui doivent poursuivre une perfection spéciale qui leur est propre.
Si bien que certains règlements semblent avoir été concertés pour mettre au pas l’individu, pour briser sa volonté, pour le priver de toute initiative, pour en faire un mineur, finalement, un être sans responsabilité dans la main de ses supérieurs.
Cette conception me paraît impossible, d’abord parce que, elle fait injure à la fidélité commune de l’Église qui est la sanctification de tous ses membres, parce que elle tend à instituer deux chrétientés, deux peuples chrétiens : les laïcs qui ne sont tenus à rien qu’à donner à la quête et qui, en somme, se sauveront en tenant la robe des moines ou des prêtres, et les êtres consacrés qui sont tenus à une sainteté particulière, parce que, justement, ils sont voués à Dieu. Les autres se partagent entre Dieu et le monde, comme le monde prend une très grande partie, ils donnent à Dieu une très petite partie ! Mais quoi, ls sont séculiers, ils sont livrés à des occupations indispensables : ils ont à gagner leur pain, soigner leurs enfants, ils ont à se pousser dans les affaires. Le Seigneur s’arrangera avec ce qu’ils leur donnent ! Les moines compenseront précisément, et les personnes du monde feront des fondations en contribuant à l’érection des monastères, les aideront à vivre et ainsi se sanctifieront par procuration.
Le danger de cette dichotomie du peuple chrétien est évident, puisque la conception de l’exigence chrétienne s’est vulgarisée, la conception de l’exigence chrétienne a perdu sa saveur, et que les laïcs se sentent pratiquement, ou se sont pratiquement, engagés à rien. Leurs tentations, leurs fautes même sont normales dans leur situation : ils sont près des moines, ils ont la foi. Quant à la morale : eh bien ! Ils font ce qu’ils peuvent !
Et du côté monastique lui-même, du côté des instituts religieux proprement dits, alors justement cette volonté ou cette intention ou ce désir d’organiser la vie de manière à sanctifier les gens par l’organisation même, en les soumettant à des épreuves qui réalisent en eux la perfection du dépouillement et de toutes les vertus chrétiennes, en donnant par la-même aux supérieurs une autorités sur toute la vie, une autorité extraordinaire, qui peut dégénérer très facilement en tyrannie. Et qui peut provoquer chez les « sujets » ? comme on les appelle – qui peut provoquer ou bien un infantilisme qui perpétue en eux à travers toute la vie, une irresponsabilité acceptée, ou bien des révoltes, ou bien des astuces, des astuces pour être dans les bonnes grâces des supérieurs, des astuces pour leur être agréables, des astuces pour les flatter et ainsi passer entre les gouttes, c’est à dire se initier les faveurs qui permettront d’échapper à ce qu’il peut y avoir de plus dur dans la vie communautaire.
Et certainement un gâchis d’énergies personnelles et certainement des entreprises contre la liberté et contre la dignité humaine, et qui ont provoqué des drames, et nous sommes allés jusqu’au suicide. Parce que un être humain est appelé, à tout de même, conquérir sa majorité. Et si le personnalisme divin nous est communiqué, c’est le fond même du christianisme, il est évident que la perfection chrétienne, qui se réalise précisément par ce personnalisme divin, ne comporte pas une existence de mineurs qui se laissent simplement conduire, qui n’ont pas d’initiatives, qui passent leur temps à demander des permissions, alors que ils sont des adultes.
Vous avez des communautés où des femmes, vous avez des licenciées qui ont fait des études brillantes à l’Université, et qui retombent sous le joug de supérieures qui n’en ont pas fait, pas fait d’études, qui se voient traiter comme des fillettes n’est-ce pas, à l’égard desquelles on fait des mystères de polichinelle, parce que on imagine qu’en les brimant, on les maintient dans l’humilité.
Alors beaucoup de temps est perdu à contrôler, contrôler les gestes, les actes, les lettres, la correspondance, et tout ce qui s’ensuit. Et, dans ce morcellement qui fait que tout est contrôlé ? je me rappelle ce mot d’une supérieure des religieuses du Sacré-Cœur, de grand format d’ailleurs, une femme très sainte, certainement, mais ces temps là [?] une mentalité qui est probablement d’ancien régime. Qui se scandalisait de ce que une de ses religieuses, eu, dans une conversation avec une avocate, lui avait dit les temps où elle se trouvait libre. « Je n’ai pas classe tel jour, alors si vous voulez me voir, il serait plus opportun que vous vinssiez ce jour-là ». La mère supérieure lui dit : « Mais comment, mais c’est à moi de gouverner son temps ! ». Cela peut avoir un sens, mais il est évident que cette réglementation, ce contrôle détaillé de tout, qui amène [?] les supérieures à donner des permissions et qui oblige les inférieures à grignoter leurs journées en demandant des permissions, il est c’est certain que ce régime s’est renforcé, du fait précisément que on pensait que la vie religieuse porte à la sanctification des individus. Il faut donc les dépouiller autant que possible de leur volonté propre, et que plus ils sont soumis et contrôlés, plus cette libération s’accomplit !
C’est ce qui fait que aujourd’hui il y a tant de difficultés à « ravitailler » les congrégations religieuses, on voit des hôpitaux qui meurent faute de religieuses n’est-ce pas, des congrégations qui sont menacées d’extinction, parce que justement, ces brimades chez des femmes qui ont l’habitude maintenant de la responsabilité, qui ont conduit les affaires, qui ont gagné leur vie en toute indépendance, il y a une extrême difficulté à se remettre sous ce joug qui n’apparaît pas toujours nécessaire. Je voyais une supérieure d’une congrégation qui me disait : « Mais dans l’état où sont les choses, je ne peux même pas souhaiter que nous ayons des novices, parce que nos règlements sont tellement désuets, ils sont si peu adaptés à la vie de la femme d’aujourd’hui, je trouve comme une espèce de crime d’attirer des jeunes filles dans notre institution : parce que elles n’y tiendront pas ! »
Il est évident que ce n’est pas de ce côté qu’il faut considérer la vie monastique et religieuse, mais bien plutôt du côté d’une mission ecclésiale, d’une mission apostolique. Ça me paraît absolument capital. Il est évident que l’Église a besoin pour sa vie, elle a besoin d’entreprises, d’œuvres collectives qui ne peuvent être accomplies que par des communautés délivrées d’autres soucis, et en même temps assurées d’une stabilité qui fera que l’œuvre pourra durer et se poursuivre. Je prends un exemple qui me tombe sous la main : ce qu’accomplit l’Ordre dominicain à Jérusalem. C’est cet immense mouvement exégétique qui a été si indispensable à la vie ecclésiale, où on a rattrapé le temps perdu d’une manière géniale et magnifique. Mais il eut été absolument impossible d’entreprendre ce travail et d’aboutir à un tel résultat, si il n’avait pas été entrepris par un ordre religieux, où une équipe rigoureusement soudée par la vie monastique, et assurer la continuité, et puis entreprendre cette œuvre gigantesque.
Que les Jésuites de leur côté, aussi ont poursuivie, et également dans une organisation communautaire. Il y a des œuvres collectives qui sont indispensables à la vie monastique, comme la liturgie. La liturgie monastique, cette espèce de Fête-Dieu et de féerie de l’amour, où Dieu apparaît vraiment comme la fin dernière de la vie, occupant toute la vie et offrant ? je veux dire ? ces communautés offrant, précisément, parce que elles sont chargées de la louange divine, offrant à toute l’humanité des refuges, des refuges de silence, de contemplation, de renouvellement. Je pense à Paris, et aux Bénédictines de la rue Monsieur, dont j’ai été l’aumônier pendant un certain temps. Je pense à ce monastère qui a disparu aujourd’hui par suite de circonstances, de circonstances tout à fait matérielles, qui s’est transporté en Seine et Oise. Eh bien ! Dans ce monastère de la rue Monsieur, il y avait incontestablement une grâce de sacrement collectif, qui était tout à fait sensible. On venait de tout Paris, des gens comme Du Bos, comme Mauriac, comme d’autres dont je ne retiens pas le nom immédiatement, comme Isabelle Rivière, des acteurs, des actrices, des artistes, venant de tout Paris et d’ailleurs, dans cette chapelle qui était sans beauté, où l’on chantait d’ailleurs divinement, où l’on respirait le silence. Il était de toute évidence que ce monastère, en plein Paris, à côté du boulevard des Invalides, donnant sur les Invalides, presque en face de Saint François Xavier, il est une évidence que ce monastère n’attirait les gens que parce que ils y respiraient une Présence qu’ils ne trouvaient pas ailleurs. On sentait immédiatement que le silence n’était pas une consigne : qu’on tire la cloche et qu’on se mette en rang pour la procession liturgique, on cesse ces bavardages qui avaient rempli la sacristie jusque là. Non, c’est pas ça ! Il y avait là une centaine de religieuses qui vivaient le silence, et qui permettaient à leurs hôtes de le respirer.
[repère enregistrement audio: 15′ 36 »]
La grâce était tellement sensible que Isabelle Rivière qui s’est convertie à une messe de la rue Monsieur. Isabelle Rivière qui ne connaissait que les messes « grands fla-fla », des mariages mondains et des enterrements mondains, qui ne prenait pas cela au sérieux, bien qu’elle fût la sœur de Alain Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes. Isabelle Rivière lorsque elle participait à une messe de la rue Monsieur, elle éclatait en sanglots. Parce que elle a senti qu’il y avait là un événement capital, qu’il se passait quelque chose, qu’il y avait Quelqu’un, que c’était vraiment un événement. Elle en a été tellement pénétrée que elle est devenue une paroissienne assidue de la rue Monsieur, que ses deux enfants sont devenus bénédictins.
Il y a donc dans le monastère conçu comme une mission ecclésiale, un sacrement collectif qui thésaurise le silence et qui en fait don à l’humanité. L’abbé de Gethsémani, aux Etats-Unis, qui passait en Europe, en allant à Cîteaux, me disait que leur monastère avait essaimé jusqu’à cinq ou six fois, il était rempli de novices à craquer : ils étaient 200 au monastère ; alors il allait mettre les novices sous la tente, tellement ils abondaient ! Et ils avaient en permanence une cinquantaine de retraitants, ce qui suppose un échange prodigieux et indispensable dans cette Amérique surchauffée.
Il y a donc des hommes très nombreux qui ont un besoin absolument vital de se ravitailler dans un espace contemplatif, et de rencontrer le silence vivant de l’amour. C’est indispensable, de plus en plus indispensable à la vie d’aujourd’hui. Mais il faut le concevoir comme une mission ecclésiale. Et tous les ordres cloîtrés ont, en somme, la même mission d’être des jardins de Dieu dans l’humanité, des prises d’air sur la vie spirituelle, de telle manière que leur environnement, soit baigné dans leur silence et reconnaisse l’unique nécessaire.
Si les hommes d’Etat pouvaient passer 15 jours dans un monastère, en vivant vraiment la vie monastique comme des moines, associés à toute la vie des moines, dans un vrai monastère, les problèmes politiques changeraient d’allure ! Le fait, le fait de prendre un recul, le fait de pouvoir écouter, au lieu de parler toujours sous l’influence d’exigences passionnelles, le fait de pouvoir simplement écouter les mettrait immédiatement dans une perspective humaine. Que c’est leur rôle précisément de la vie monastique d’assurer, en son centre divin, puisque tout le personnalisme humain ne peut se constituer que par un personnalisme divin.
Il y a donc, il y a des œuvres d’enseignement que l’Église a pu assumer par suppléance qui sont peut-être moins nécessaires aujourd’hui. Il y a des pays sous-développés, il y a ce que le Père Gauthier nous présente comme un champ d’action illimité. Que il y ait donc des communautés qui soient indispensables pour assurer ces services collectifs et pour les assurer avec continuité, cela est évident. C’est sous cet aspect évidemment que l’Église s’intéresse à la vie monastique, qui émane de son essence, qui lui est indispensable à l’accomplissement du Corps du Christ, c’est à cet égard et sous cet aspect que elle la consacre, et la consacrant lui communique une mission apostolique.
Cette mission apostolique, si on l’entend précisément dans la perspective d’une finalité ecclésiale, naturellement, comporte la sanctification de ceux qui l’exercent, cela va de soi, mais comme la mission apostolique est commune à tous les membres de l’Église, ce n’est pas une différence spécifique. La différence spécifique, c’est cette œuvre commune qui ne peut être accomplie que, en communauté, et dans une stabilité qui en assure la continuité.
Ceci étant posé, il est évident que l’organisation, je veux dire la structure même de la vie monastique, en reçoit un éclairage très profond, parce que il ne s’agit plus de brimer les individus et de briser leur volonté, et de les sanctifier ? puisqu’ils se sanctifient par les moyens communs de la vie ecclésiale ? il s’agit de les rendre aptes à l’exercice de leur mission particulière qui est une mission apostolique. Et l’obéissance, en particulier, prend immédiatement l’aspect d’un envoi, d’une mission apostolique. Il ne s’agit pas de brimer les individus, de briser leur volonté, il s’agit bien plutôt d’en faire des hommes, de les charger de responsabilités. De les rendre capables d’exercer et d’assumer ces responsabilités, et une fois qu’on les leur a confiées, on leur laisse l’initiative de tout ce que comporte la fonction qui leur a été confiée, on n’intervient que pour coordonner ces responsabilités en vue du but qui est proposé à la communauté, et que l’Église consacre, précisément, en recevant les vœux de la communauté.
Et cette obéissance ainsi conçue, cette obéissance qui vous charge d’une responsabilité a le sens admirable d’une mission chaque fois reprise auprès du Seigneur.
Je ne m’envoie pas moi-même, je suis envoyé par le Seigneur c’est ce sens, me semble-t-il, qu’aurait l’obéissance monastique, si la vie monastique toute entière était conçue comme une mission apostolique, où l’on reprend de la main du Seigneur lui-même, l’envoi qui consacre la mission. Je pense que il y a une très grande importance à ceci. Je vais l’illustrer par un exemple qui est tout à fait infinitésimal :
Je me trouvais en Angleterre, et c’était au début de mon séjour. Je commençais à balbutier l’anglais. Et on est venu demander, j’étais dans un couvent de femmes à ce moment-là, on est venu demander si, on pourrait avoir un prêtre, un village de campagne, il n’y avait pas de prêtre pour le dimanche. C’était le samedi, il fallait donc décider immédiatement, et on n’en trouvait pas. On m’a demandé si je voulais m’en charger ! J’ai accepté. Je suis donc allé là-bas en fourbissant mon petit sermon : mon premier sermon anglais, que j’avais écrit avec beaucoup de soin. J’avais entendu les confessions, et le lendemain matin, comme j’allais dire la messe, et m’apprêter à faire mon petit sermon, je vois apparaître un dominicain irlandais, et qui était tout à fait imprévu. Je me suis dit : je ne m’en vais pas faire de cette messe un laboratoire d’expérience, je suis déchargé par le Seigneur lui-même ! L’auditoire n’aura pas à subir mon essai, il y a là un prêtre dont l’anglais est la langue maternelle, je m’en vais lui demander de prêcher. Il était très embarrassé, puisqu’il n’avait rien préparé, et moi j’étais un tout petit peu, un tout petit peu dépité de ne pas faire mon petit sermon. Mais je me suis dit que, voilà, c’était la mission, c’était la mission. Il ne fallait pas que ce soit de moi et que ce fût pour moi. Il fallait que ce fût pour l’Église et dans l’esprit de l’Église. Alors, puisque les circonstances me déchargeaient : je n’avais plus la mission. Et le dominicain au contraire, avait la mission, puisque il n’était pas préparé et que cela lui venait comme ça. Et il a fait un très beau sermon, dont la grâce lui a été donnée par cet échange.
[?] Il est très vrai que, il ne faut jamais s’introduire dans une chose dont on n’est pas chargé.
L’Église est une mission, c’est une mission apostolique. Nous sommes là uniquement les sacrements de Dieu. Nous avons la grâce tant que nous sommes les sacrements de Dieu. Quand nous commençons à nous livrer à des initiatives qui ne sont pas dans la ligne de la mission, nous sommes seuls ! Et s’il y a des erreurs, nous en sommes comptables. Et ça peut être très dommageable au Royaume de Dieu.
Si nous sommes dans l’exercice des sacrements parce que nous avons la mission, nous sommes sûrs de la grâce. Et même si nous sommes les instruments très élémentaires, elle passera quand même, parce que justement, nous sommes dans la mission et que la première condition de notre vie sacramentelle et de notre existence de sacrement, c’est justement la démission. La démission entre les mains du Christ.
Observons que l’obéissance comprise de cette façon, est une obéissance liturgique, c’est une obéissance hiérarchique, c’est une obéissance sacramentelle, c’est une obéissance apostolique. Alors elle est en plein dans la perspective ecclésiale. Et justement, parce que elle est apostolique, elle ne comporte pas ce grignotement de la vie, elle comporte l’entière confiance en ceux que l’on charge d’une fonction, en leur en laissant la responsabilité aussi longtemps que ils sont aptes à la remplir et qu’ils la remplissent effectivement. Et quand il y a besoin de re-coordonner les fonctions en vue de la mission dont la communauté est chargée, et bien on remet cela ensemble, on se consulte et on redistribue les charges. Mais toujours dans cette perspective apostolique qui nous met sous le regard et dans la main du Christ.
La Pauvreté aura le même caractère : la pauvreté, elle sera toujours entendue en esprit. Vous avez des quantités de religieux qui peuvent toujours recevoir : cela est toujours permis de recevoir ! Mais qui n’ont jamais la permission de donner. Alors qu’ils se trouvent devant une détresse, ils ne peuvent pas donner, parce que, ils n’ont pas la permission. C’est évidemment contraire à l’esprit de pauvreté. Il est évident que les couvents, comme tous les chrétiens, ne possèdent pas leurs biens, et ces biens sont à tout le monde. Et ça tombe sous le sens que, si un religieux, une religieuse, se trouve devant une misère qu’il faut secourir immédiatement, qu’ils en aient le moyen sans que la communauté n’en souffre un dommage mortel, il va de soi qu’ils puissent le faire. Cette espèce de consigne : jamais donner, mais toujours recevoir a quelque chose d’assez suspect !
La pauvreté doit être évidemment, dans le sens de la mission apostolique, qui consiste, précisément, à donner le Christ aux hommes, et à se donner pour le donner. Nous avons vu ce qu’elle comporte. Elle est commune à tous les chrétiens, et elle assure ici la mission monastique dans la mesure où, justement, elle doit être une de nos préoccupations de tout ce qui empêcherait cette œuvre qui est un sacrement collectif, de s’accomplir.
Mais je pense, c’est ce qui me paraissait important, c’est d’insister sur le caractère ecclésial, sur la mission ecclésiale de la vie monastique, de la vie consacrée, et de la reformer précisément en fonction de cette mission apostolique, en séparant nettement le souci de la sanctification personnelle, et en la remettant à la vie commune de l’Église, et en spécifiant bien que les engagements pris concernent la mission ecclésiale. Alors en donnant à cet engagement l’interprétation que comporte une mission adressée à des adultes qui sont responsables et qui doivent pouvoir prendre leurs responsabilités comme des êtres majeurs. Il serait singulier qu’on les ait admis au couvent, et qu’on les ait admis à la profession, si on n’avait pas confiance en eux.
Si on leur donne, au contraire, une large perspective, ils donneront le meilleur d’eux-mêmes. Parce que quand on a une responsabilité, on est théoriquement stimulé à la remplir le mieux possible. Un contrôle rigoureux, qui émiette la vie et qui remet toujours en question la bonne volonté du sujet, le rend passif ; puisqu’il ne doit prendre aucune initiative, il attend que, on le mette en mouvement.
[Repère enregistrement audio : 29’ 53’’]
Ceci a engendré des crises très graves.
Je me rappelle cet Institut hospitalier où la mère supérieure ? qui s’est maintenue 30 ans au supériorat, je ne sais comment : une trentaine d’années malgré tous les droits canons – et bien cette supérieure, une femme excellente d’ailleurs et très simple, paysanne qu’elle était, mais elle voulait absolument, absolument, être tout, partout ! Elle avait toutes les clefs, toutes les clefs de la maison ; à tel point…
[Interruption de l’enregistrement audio]
…qu’une de ses religieuses, se sentant comme dans une prison, contracta une claustrophobie…
[Reprise de l’enregistrement audio]
…très grave. Si bien qu’un soir elle s’enfuit, elle s’enfuit. Et heureusement, elle eut la bonne pensée de se réfugier chez un médecin catholique qui comprit immédiatement son cas et qui, après l’avoir calmée, la ramena à son orphelinat. Et sa fugue ne fut pas connue. Mais comme ces brimades ne cessaient de se produire, elle fit une méningite et elle mourut. Certainement que si elle avait pu respirer dans un cadre plus humain, quelles que fussent les intentions de la supérieure, elle aurait pu s’épanouir et donner ce qu’elle avait à donner.
Je pense que si l’on veut, actuellement, remettre sur la forme les instituts religieux, il faudra le faire dans cette perspective : une mission ecclésiale, une mission apostolique comportant des responsabilités et, justement, un développement d’ailleurs gracieux, c’est à dire à base de vie surnaturelle, un développement de la personnalité.
Maintenant pour votre propre communauté, vous êtes, destinés au sacerdoce. Vous êtes destinés à la vie paroissiale, à évangéliser le peuple chrétien, à l’assumer comme prêtres. Comment se situe votre institut, votre fondation, héroïque, difficile, et je crois très nécessaire. En ce sens que la vie paroissiale exige naturellement la sainteté du prêtre, le prêtre devrait se sanctifier. Il devrait être prêtre et moine tout à la fois, comme le pensaient, au 17ème siècle, les fondateurs de ces sociétés de prêtres : Saint Sulpice, les Lazaristes ou les Oratoriens. Ils pensaient que la vocation de prêtre est une vocation de sainteté et qu’il suffit de vivre le sacerdoce purement pour avoir une vie très rigoureusement chrétienne.
Si bien que ces Société n’ont pas de vœux, en tous cas les Sulpiciens et les Oratoriens n’ont pas de vœux. Les Lazaristes ne les ont acquis que plus tard, sauf erreur. Dans la pensée de leurs fondateurs, c’étaient des Sociétés de prêtres qui, au moment même de leur sacerdoce, devaient vivre une vie religieuse intense et parfaite. Il suffit de voir les premiers fondateurs de l’Oratoire ; des gens comme Bérulle, de Condren, étaient des colosses de sainteté, n’est-ce pas. Leurs écrits comportent une consécration, révèlent une consécration à Dieu d’une ampleur, et d’une profondeur et d’une nouveauté assez extraordinaire.
Mais en fait, dans la vie des paroisses modernes, où il y a plusieurs prêtres, ce rassemblement de prêtres est souvent assez médiocre. Il n’y a pas de liens entre ces prêtres, ils sont juxtaposés. Ils ont ou bien leur ménage à part ou une popote commune, mais ils n’ont pas de liens spirituels entre eux ou très peu. Ils sont très pris ; ils sont répandus dans le monde extérieur. Et ils risquent de devenir des fonctionnaires, des fonctionnaires. Des gens qui ont un pouvoir, mais un pouvoir ? Qui sont comme des sorciers : les sorciers du ciel ! Qui ont un pouvoir, et en raison de ce pouvoir, ils sont accrédités et ils sont nourris par les laïcs qui ont besoin de leur médiation.
Mais ce pouvoir qui émane d’un Dieu pharaon, d’un Dieu extérieur, d’un Dieu tout-puissant dont ils sont les délégués, ce pouvoir ne leur donne pas toujours l’enthousiasme de leur ministère. Ils ont pu commencer par quelque chose de très fervent, puis ça s’use, et puis, s’ils vivent en ménage, avec une servante ou s’ils vivent en popote avec les confrères avec lesquels ils n’ont pas de liens spirituels, ils ont des conversations qui ne mènent à rien. Ils se vident, même au sein de leur pseudo communauté et ils risquent fort d’aboutir simplement aux gestes rituels et de ne plus faire rayonner sur les fidèles l’essentiel : qui est le témoignage d’une Présence vécue. Après tout, cela est l’unique nécessaire !
De coup, tous ces pouvoirs deviennent de la magie, et tous ces sacrements deviennent inefficaces si ils ne sont pas sertis dans un témoignage qui est le rayonnement d’une Présence vécue. Si bien que pratiquement, l’activité sacerdotale risque de tourner à quelque chose de très extérieur, en groupant les gens, en les agglutinant dans des œuvres, dans des manifestations qui ne les engagent pas profondément, qui ne les convertissent pas, qui leur donnent une bonne conscience, mais sans les faire passer par la nouvelle naissance. Et qui, en extériorisant de plus en plus la vie chrétienne comme une manifestation de masse, risque de compromettre profondément le Royaume de Dieu.
Le Royaume de Dieu ne peut se construire que du dedans. Le Royaume de Dieu a besoin de la Présence actuelle de Jésus-Christ. Et cette Présence, elle ne peut se produire que dans la réalité d’une vie consacrée. Si bien que, pratiquement, si l’on veut arriver à une vie sacerdotale féconde et commune, comme il est indispensable, dans une grande paroisse, si on veut arriver à une vie sacerdotale commune, il faut qu’elle devienne communautaire, sous un aspect ou sous un autre, mais il faut qu’elle devienne communautaire, qu’il y ait un lien spirituel. Qu’il y ait un accord spirituel et qu’il y ait aussi une continuité, il ne faut pas que à chaque changement de vicaire, tout soit bousculé !
Je pense que, par la force même des exigences consubstantielles du sacerdoce, il y a comme un appel justement à faire de la communauté sacerdotale une communauté religieuse. Ce que saint Augustin a réalisé à Hippone, avant même son épiscopat. Et je pense que c’est dans cet esprit que votre communauté a été amenée à se constituer, et s’il plait à Dieu, à durer autant que je le souhaite. Cela me parait très important que la vie paroissiale ne s’extériorise pas, que le prêtre ne se laïcise pas, dans le mauvais sens du mot. Je comprends, bien sûr, la vocation d’un prêtre ouvrier, c’est admirable ! Mais quel dépouillement, nous le voyons bien, quel dépouillement rigoureux il faut pour l’accomplir ! Ce sont des vocations, elles aussi, qui correspondent nécessairement à la finalité ecclésiale au premier chef, mais la vie des paroisses est aussi nécessaire. Et si les paroisses doivent sanctifier, si elles doivent être des foyers de vie chrétienne authentique, il faut naturellement que la communauté des prêtres soit d’abord un foyer de vie authentique. Et ceci est impossible s’il n’y a pas une vie spirituelle commune, et cette vie spirituelle commune ne tiendra pas s’il n’y a pas une stabilité, elle ne tiendra pas, je ne vois pas un éclair de bonne volonté, de générosité. Il faut que la communauté vraiment vive, vive, se retrempe, se recueille, qu’elle ait les moyens d’écouter, d’écouter, de respirer Dieu et de communiquer cette respiration.
Parce que il est certain que ce ne sont pas nos sermons, surtout comme nous les entendons, cette espèce de cours d’instruction religieuse que sont les sermons, ou ce commentaire, vaille que vaille, d’un Evangile qui n’a pas été étudié profondément, qui n’a pas été situé sur le terrain, qui n’a pas été revécu, qui n’a pas été pensé non plus en fonction des événements ? parce que, enfin, les gens qui viennent à l’Église, ils ont une semaine, une semaine où ils ont été astreints aux travaux indispensables, à l’aménagement de leur maison, à l’éducation de leurs enfants, et aux gré de leur vie. Ils se posent des problèmes, la vie leur en pose, l’éducation de leurs enfants leur en pose, leur fidélité conjugale leur en pose. Ils sont là, le dimanche. Qu’est-ce que nous avons à leur dire ? Nous ne pouvons leur dire qu’une chose : ce qui pourra jaillir de leur cœur en réponse à la question qu’ils sont. Il est absolument impossible de parler sans s’asseoir à la place des gens auxquels on s’adresse.
Il est dimanche, c’est dimanche, c’est un dimanche d’hiver, ou c’est un dimanche d’été ou un dimanche de printemps ou un dimanche d’automne. C’est dimanche à 7 h du matin ou à 8 h ou à 7 h du soit : ce n’est pas la même chose ! S’il a plu toute la journée ce n’est pas la même chose que si il a fait grand beau toute la journée. Les gens apportent une autre structure, une autre psychologie, une autre attente. Il faut se mettre dans leur âme, dans leur cœur, dans leur sensibilité, dans leurs soucis, s’assoir à leur place, se dire mais qu’est-ce que je voudrais entendre si j’étais ces gens à 5 h du soir, le 19ème dimanche après la Pentecôte, après la pluie ou après le soleil. Qu’est-ce que je voudrais entendre ? Inutile de faire un cours et de les enquiquiner avec une théologie qui nous lasse, qui nous ennuie, nous ne pouvons rien tirer de nous-même.
Il s’agit de réinveter, en fonction de leur appel, de réinventer le Seigneur, de le redécouvrir à nouveau, et de ne leur parler que dans l’enthousiasme d’une découverte que nous venons de faire. Si vous n’êtes pas dans le coup vous-même, vous allez réciter une leçon, en fonctionnaire, et cela n’atteindra personne. Vous aurez accompli votre métier, vous n’aurez rien fait pour répondre à l’attente humaine, qui est l’attente de Dieu dans l’homme.
Rien de plus désastreux n’est-ce pas que ce sermon qu’on entend sept fois le même dimanche répété par le même homme ! C’est une espèce de répétition mécanique n’est-ce pas. Au fond c’est une leçon, une leçon qu’on donne, qu’on administre, qu’on est chargé de distribuer parce que on est le fonctionnaire dominical. On ne peut entrer en contact avec la vie que si on est à l’écoute de la vie, que si on a vécu les événements de la semaine que ces gens ont vécus dans l’univers, dans leur milieu, dans leur quartier, avec leurs soucis. De manière – même si on ne peut pas nommer les événements – ils sentent que, on a pensé, qu’on a souffert, qu’on a vécu, qu’on a aimé, qu’on a réagi avec eux. Et que, on a trouvé dans le cœur du Seigneur la réponse qu’ils sont venus chercher.
Il faut qu’ils repartent de là rechargés de Dieu, du sentiment que Dieu est en pleine actualité, et que c’est lui qui est la réponse. Si on est répandu au dehors, en laïc tout le temps, n’est-ce pas, le plus laïc possible, n’est-ce pas, se confondre avec les autres laïcs [?] avec un maillot ou je ne sais quoi, n’est-ce pas, de façon à effacer aux yeux de tous qu’on est prêtre. Si on veut faire absolument comme eux pour être à la page : on n’a plus rien à leur donner.
Si nous ne sommes pas à l’écoute de Dieu, si nous n’avons pas une part contemplative dans notre vie, nous nous vidons au contact des autres, nous vidons nos nerfs [?], nous perdrons notre équilibre, et nous n’avons plus rien à donner.
Il est absolument indispensable que notre ministère soit le rayonnement d’une Présence. Ça l’emporte sur tout. Ce qui importe, ce n’est pas que les gens reçoivent les sacrements, ce n’est pas que ils entendent une prédication qui les ennuie et qui leur bourre l’esprit d’un nationalisme [missionnarisme?] stérile. C’est qu’ils rencontrent Quelqu’un. Qu’ils rencontrent Quelqu’un ! Ce Quelqu’un qu’on reconnaît toujours sans le connaître jamais ! Qu’on reconnaît immédiatement à ce fait que il crée un espace et qu’il apporte la liberté !
Or il est bien sûr que ce n’est pas en fourbissant notre mémoire de notions toutes faites, en récitant une théologie qui est limitée, qui est occidentale, qui est réduite à une Somme de saint Thomas délayée, et encore à la troisième puissance ! Ce n’est pas cela qui va nourrir les gens. Ce qui peut les nourrir, c’est une vie authentique qui, en reprenant des mots quels qu’ils soient, les chargera d’une Présence. Nous sommes dans un dialogue nuptial, et une vie nuptiale ne s’alimente pas avec des mots ! Les mots peuvent, bien sûr, exprimer cette vie si elle existe ! Mais ce ne sont plus des mots alors ce sont des présences, ce sont des personnes, ce sont ces sacrements.
C’est dans ce sens que la vie sacerdotale se stérilise, se stérilise d’une façon lamentable quand elle n’est pas à base de contemplation. Et il ne s’agit pas du tout justement d’apporter des mots, des mots mystiques, ce n’est pas ce que j’entends, ce n’est pas cela. C’est quelque chose qui ne peut pas être feint, c’est quelque chose qui ne peut exister que dans l’authenticité de la vie.
Les gens qui nous reçoivent, les gens qui viennent nous voir, ils nous font crédit. Ils font crédit à notre ordination, ils pensent que nous sommes des hommes de Dieu, ils espèrent qu’ils vont rencontrer Dieu en nous, que nous leur donnerons la réponse de Dieu. Si nous-mêmes n’écoutons pas Dieu, qu’est-ce que nous pouvons leur donner ? Comment est-ce que nous pourrons nous effacer ? car c’est là l’essentiel ? La réponse que nous devons leur donner, ce n’est pas une chose tirée d’un manuel, c’est une réponse que nous ne pouvons tirer que de notre démission. Il faut que nous soyons à l’écoute de leur cœur, que nous comprenions ce qu’ils sont en état de recevoir, quelle est vraiment au-delà des mots qu’ils disent, leurs difficultés profondes, jusqu’à ce que nous soyons en communion avec le plus profond d’eux-mêmes par le plus profond de nous-même. Mais nous n’aurons même pas, l’idée de le faire si nous ne sommes pas nous-mêmes à ce niveau de silence où on l’atteint, ou l’on est en contact avec Dieu. C’est absolument capital. Les gens ne seront pas ravitaillés par ce que nous leur dirons, mais par ce que nous sommes.
C’est ce que nous sommes qui va creuser au-dedans d’eux-mêmes ? si nous vivons au niveau de la Présence divine – qui va creuser ce vide où ils le rencontreront. C’est dans ce vide secret de l’amour où ils s’offriront à lui, comme un espace où il pourra répandre sa vie.
C’est dans ce sens que, vous le sentiez, votre Fondation et votre communauté peut constituer, en effet, une mission ecclésiale et apostolique. C’est l’appel à la réalisation d’un sacerdoce qui renonce et qui refuse d’être un fonctionnarisme magique, et qui sait que tout le dehors doit être pris par le dedans, et que ces sacrements qui d’ailleurs ont une ordination communautaire, et veulent constituer l’agape, l’Église comme l’Amour, comme la Charité, tous ces sacrements ne seront reçus comme tels que si ceux qui les communiquent, ceux qui les administrent, ceux qui les confèrent sont eux-mêmes dans le coup !
Tout ce qui relève de la vie personnelle est un secret d’amour, finalement. C’est le mystère de la personne, où toute lumière est contenue, c’est la personne qui est la lumière, non pas la raison, c’est la personne. Cette lumière de la personne, c’est elle qu’il faut atteindre, car c’est à cette lumière de la personne que l’Evangile s’adresse.
L’Evangile n’est pas un système, il n’est pas une doctrine, il est une Présence. La Présence la plus personnelle qui soit puisque c’est le personnalisme divin de la Trinité Sainte qui se communique à nous par l’humanité de Jésus.
Comment atteindre la personne sinon en nous personnalisant nous-même divinement ? C’est la condition première de notre ministère, c’est la condition fondamentale, et sa fécondité dépend rigoureusement de cette identification avec le silence de Dieu, le silence qui est Dieu. Et c’est du fond du silence que toute action féconde doit partir, et c’est en demeurant dans le silence que l’action garde sa dimension humaine et divine, et porte l’infini. Tout le monde le sent d’ailleurs. Les gens qui se convertissent, justement qui échappent à la superstition des œuvres, les gens qui se convertissent le font toujours sous le coup d’une Rencontre, d’une rencontre avec la Présence de Dieu incarné dans quelqu’un qu’il habite.
Alors, je pense que votre fondation se situe dans cette ligne, je crois qu’elle répond à un besoin capital de la vie ecclésiale, parce que le sacerdoce finira par courir de très grands dangers chez ces célibataires vieux garçons qui n’ont aucun cadre matériel, qui n’ont aucune popote commune, où à laquelle ils participent sans aucun lien, qui bohément [?] chacun de leur côté, sans une coordination rigoureuse, qui finissent par ne plus oser parler de Dieu : ça a l’air d’être bigot ! Qui ne parlent de Dieu finalement qu’en chaire, parce que c’est le métier, qui entre eux, ne parlent que de choses sans aucune consistance et souvent tout à fait idiotes enfin, des plaisanteries d’un goût plus ou moins douteux, parce qu’ils n’osent pas mettre en commun, ce qu’ils ne vivent plus finalement.
Alors, ils sont prêtres juste en face des laïcs, dans la fonction sacramentelle et rituelle qu’ils exercent. Mais ce sont des hommes. Ils ont aussi besoin de se ravitailler, ils ont besoin d’affection, ils ont besoin de croire, ils ont besoin d’enthousiasme. Ça ne peut pas les enthousiasmer ! Et si un jour ils s’en vont, s’ils le peuvent, ils abandonnent tout, ce n’est pas étonnant ! Récemment un prêtre de Paris s’est jeté à la Seine. Et il avait concerté son suicide enfin, il l’avait concerté, en demandant pardon d’avance, il l’avait concerté parce qu’il était malheureux. C’est évidemment un cas pathologique, mais cela montre l’isolement, le dénuement d’un homme qui n’avait aucune communauté ni humaine ni divine, vivant un sacerdoce qui est de plus en plus extérieur à cette zone profonde de la personne, ne se sent plus en équilibre.
Voilà il me semble ce qu’il faut retenir, la mission du monastère, la mission de la communauté, toujours une mission ecclésiale, et toujours une mission apostolique. Elle n’a de sens que, précisément, comme mission apostolique. La vôtre a ce caractère d’urgence absolue. Parce que rien ne serait plus dangereux pour la vie chrétienne que les paroisses rassemblant simplement les gens qui cherchent un réconfort, ou plutôt un confort spirituel, qui cherchent à se donner une bonne conscience et, à croire qu’ils constituent tout de même un peuple élu malgré leur médiocrité.
Il faut qu’ils sentent, au contraire, que ce n’est pas cela. Que, l’Église leur apporte quelque chose d’essentiel, quelque chose qui renouvelle toute la vie. Et quelque chose qui corresponde à ce que notre Seigneur appelle la nouvelle naissance. C’est vrai, c’est la nouvelle naissance ou rien, absolument. [?] Mais si nous devons apporter la nouvelle naissance, il faut d’abord qu’elle s’accomplisse en nous, que nous soyons des nouveaux nés, comme dit l’épître de Quasimodo, des nouveaux nés. Que nous ayons toute la richesse du nouveau-né, toutes ses potentialités, et que nous apportions au monde cette figure enthousiaste enthousiasmante d’un Amour infiniment attendu et enfin rencontré.
[Quelques mots en aparté.]
Je voudrais en peu de mots, envisager le problème de la révélation, de la révélation. Et la première question que je me poserais est : Y a-t-il un peuple élu ?
Y a-t-il un peuple élu ? La thèse que je défends c’est qu’il n’y a jamais eu de Peuple élu. Que c’est une erreur d’avoir envisagé le peuple d’Israël comme un peuple élu. On nourrit l’antisémitisme précisément de cette élection présupposée. Il n’y a jamais de peuple élu : il y a une Église élue, c’est tout à fait différent. Et ce que j’entends par là, vous allez le comprendre immédiatement, si vous pensez au sens du sacrifice d’Abraham.
Le sacrifice d’Abraham – et précisément dans cette perspective – ce n’est pas la descendance charnelle qui reçoit la mission, c’est la descendance spirituelle. Ismaël est le fils d’Abraham : il n’est pas chargé de la mission. Isaac est le fils d’Abraham : il est chargé de la mission mais il a été racheté, récupéré par le sacrifice d’Abraham. Il a été ré-engendré par le sacrifice d’Abraham.
C’est cette lignée, n’est-ce pas, née du sacrifice, née de l’esprit, qui reçoit la mission. Ce sera la thèse de saint Paul d’ailleurs, aux Romains : l’Israël de Dieu, c’est l’Israël de la foi, ce n’est pas l’Israël de la chair. Et Jean-Baptiste dira « de ces cailloux, Dieu peut susciter des enfants à Abraham. Ne croyez pas que c’est parce que vous êtes enfants d’Abraham que vous échapperez au jugement. Dieu peut susciter des fils d’Abraham de ces cailloux ! » (Mt 3,9) Donc ce n’est pas la postérité charnelle qui crée le Peuple de Dieu, c’est la postérité spirituelle. C’est l’héritage de la foi. C’est pourquoi saint Paul peut argumenter : « Mais Dieu n’est pas infidèle à ses promesses, parce que l’Israël de Dieu continue, l’Israël de Dieu, c’est l’Église. » (Rm. 11,1)
Alors, je pose justement en thème que, il y a une Église pré-chrétienne, mais non pas un peuple élu. Et que la mission des prophètes c’était justement d’empêcher cette identification de la religion avec une nation. « Ne dites pas le Temple, le Temple. Le Temple ne vous protègera pas ! Tant que vous n’accomplirez pas la justice, le Temple ne vous protègera pas. Ne pratiquez pas les sacrifices, j’en ai horreur ! Commencez par protéger la veuve et l’orphelin, par accomplir la justice. De vos sacrifices, je me bouche les narines », n’est-ce pas, leur dit Dieu dans Isaïe (1 sq.) parce que ce n’est pas cela !
En Europe, on fait une confusion – comme les chrétiens qui ont identifié la chrétienté à l’Europe jusque dans les hymnes liturgiques n’est-ce pas : « Reléguez les ennemis loin des frontières chrétiennes ». Comme s’il y avait des frontières chrétiennes. Comme si la chrétienté était un ghetto qui appartint à une race ou à un continent. L’Europe chrétienne, oui ; on voit bien ce qu’elle a fait ! Il y a une Église qui est universelle, mais elle n’est pas européenne, ni d’un autre continent !
Mais tout de même, il y a un Israël de Dieu qui n’est pas l’Israël de la chair, qu’il faut appeler donc une Église, une Église qui n’est pas la seule, bien entendu. Jusqu’aux origines du monde, il y a une Église pré-chrétienne, mais cette Église qui a été répandue sur toute la terre par les révélations qui n’étaient pas encore universelles, qui s’adressaient à chacun, qui étaient régionales, cette Église commence à prendre une signification spécifiquement universelle, c’est la mission d’Abraham. Qui est justement chargé de préparer, de préparer cette évangélisation du monde entier qui s’accomplira dans sa postérité spirituelle : dans le Christ-Jésus.
Il me semble que Dieu ne peut pas avoir deux visages. Il n’y a pas deux Dieux. Il n’y a que ce Dieu qui est le Dieu trinitaire et qui a toujours eu le même visage : le visage de l’Amour, qui est le visage de la Pauvreté. Qui est le visage de la démission et de l’humilité. S’il n’a pas ce visage dans l’Ancien-Testament ce n’est pas de son fait, c’est du fait des hommes.
Nous disons « Parole de Dieu », nous disons : « Parole de Dieu ! … Parole de Dieu », nous lisons la Bible sans la comprendre. Nous la livrons au public, nous exhortons les gens à la lire. Et nous y voyons que le plus sage des rois avait 700 femmes et 300 concubines ! C’est curieux tout de même que la sainteté du roi Salomon, devant laquelle bavait d’admiration la reine de Saba, se soit manifestée par cette magnificence : 700 femmes et 300 concubines ! Et le « Saint » roi David prenait comme « couverture » la Sunamite, cette belle jeune fille, qui le réchauffait quand il est devenu gâteux.
C’est une manière de « sainteté », évidemment, qui n’est pas très courante dans le christianisme ! Honni soit qui mal y pense, il n’y a pas…, dans l’esprit du temps, je n’y vois aucun inconvénient ! Mais évidemment, ça suppose un niveau qui n’est pas le niveau chrétien. Alors que tout cela nous est raconté sans sourcillement n’est ce pas, sans sourcillement, ce sont les conseillers de David qui l’engagent à prendre cette belle Sunamite, n’est-ce pas ! Et c’est habituel : le roi peut disposer de tout, n’est-ce pas ? Et c’est encore un honneur d’ailleurs pour cette femme qui rempli ce rôle !
Nous voyons au chapitre 11 du premier livre de Samuel, au chapitre 15 plutôt, nous entendons Samuel donner à Saül l’ordre d’aller massacrer les Amalécites et de faire de leur pays une terre brûlée en la vouant à l’anathème. L’anathème est connu, n’est-ce pas, Josué en a usé, vous vous rappelez : [fin de l’enregistrement de la cassette en notre possession] l’anathème, la maladie attribuée à Dieu dans de nombreux exemples.
? Plus d’enregistrement, mais notes d’auditeur –
Nous croyons que nous ne sommes plus dans la pensée de Dieu, mais dans des pensées bien humaines (psaumes de malédiction).
La Révélation est une Parole adressée à l’homme, elle le prend où il est pour l’amener plus loin. Parole de Dieu, mais Parole adressée à des hommes. Le Livre de Job témoigne de l’insuffisance de la connaissance de Dieu en son temps, il pose le problème du mal sans le résoudre, il attend la Révélation.
Parole de Dieu adressée à des hommes, conditionnée par eux et limitée par eux ?
La Bible entend nous mettre en présence de Quelqu’un. La Bible est encore le Sacrement de la Présence de Dieu, elle oriente le regard vers la Révélation de Dieu. Ni livre d’Histoire, ni livre de Sciences, elle est le Sacrement de Quelqu’un : Jésus-Christ incarné imparfaitement dans les prophètes, apparaît pleinement au sommet de la Révélation. Dieu a assumé la Pauvreté dans les prophètes, les psalmistes, il a accepté de figurer sous cet aspect imparfait, sous ce vêtement qui le défigurait, pour amener les hommes à la pleine connaissance. Quelle distance entre les deux Testaments : le Baptiste est le plus petit dans le Royaume, est plus grand que le plus grand des prophètes.
Tout ce qu’il y a d’imparfait dans cette Révélation n’est pas de Dieu mais de l’homme.
La pauvreté : Au temps de Jésus, les conditions matérielles étaient autres, et il semble difficile d’identifier Jésus avec le prolétaire. La pauvreté bien comprise doit aboutir à la suppression de la pauvreté.
Il faut réfléchir sur le sens de la propriété.
« La femme pauvre » : « La grande douleur des pauvres c’est que personne n’ait besoin de leur amitié. La suprême douleur est ce mépris dont les pauvres sont entourés. Personne ne s’arrête chez nous ! »
« Nous, les pauvres, nous avons aussi un cœur à donner, nous ne sommes pas seulement un estomac ! » La suprême exigence est leur dignité.
La propriété semble être un espace de sécurité pour être un espace de générosité. Je ne peux pas être source de générosité si je suis écrasé par des conditions matérielles.
Le fondement de la propriété semble être : la pauvreté selon l’esprit. Cette possibilité de se donner. Cette pauvreté exige une sécurité suffisante, le nécessaire, pour être libre de se donner. Cette sécurité, il est impossible qu’il devienne source, créateur si l’homme n’a pas cette pauvreté évangélique qui est le fondement du droit de propriété. Un monastère doit être pourvu du nécessaire pour ne pas avoir à y penser. Tous les hommes ont droit à ce nécessaire : condition pour qu’ils soient hommes. Ce droit de propriété ne me concerne pas seul, mais tous les autres.
La biologie n’a aucun droit : si l’homme revendique des droits, c’est en tant que personne. Le droit de propriété fermé sur soi est mort. Ce qui me suffit pour l’exercice de ma liberté de personne appartient de droit aux autres qui ne possèdent pas cet espace de sécurité nécessaire à leur développement. Le droit de propriété comporte forcément cette ouverture aux autres qui appelle une redistribution des biens.
Le propriétaire administre un bien commun, il n’en a pas l’usage, car cela appartient en justice aux autres. L’ordination communautaire est à la base de la distribution des biens.
Quand des personnes ne peuvent pas exercer leur dignité de personne, il faut redistribuer les biens. Le droit de propriété est donc révolutionnaire par essence… vers la redistribution.
Cela vaut aussi bien pour le bien privé que pour le territoire national. La propriété doit être constamment révisée en fonction de la situation humaine.
La seule façon de prévenir le communisme, c’est de réaliser les réformes qu’il préconise, mais au nom de l’Esprit.
Si l’homme est un esclave, la liberté politique est un leurre ; s’il est un irresponsable dans l’usine, comment serait-il responsable dans la cité ?
Tous doivent commencer au même service, et monter ensuite les échelons dans l’entreprise. La seule chose qui, aujourd’hui, intéresse l’ouvrier, c’est son salaire, il semble désintéressé de la marche de l’usine.
Il est normal que celui qui a de plus grandes responsabilités touche un plus grand salaire, à condition qu’il y ait une promotion possible et que chacun puisse, s’il en est qualifié, accéder à ces responsabilités.
Cette égalité au départ est indispensable, chacun doit pouvoir se qualifier par son travail et ses capacités. Il ne doit plus y avoir de « patrons », dans le sens d’aujourd’hui, mais des chefs.
Chacun doit être propriétaire de tout ce qui lui est nécessaire pour vivre en « homme ».
Il faut, à la fois, supprimer la pauvreté et la richesse, sauver les patrons et les ouvriers.
Nous pouvons envisager tous les problèmes humains dans cette exigence de libération pour un personnalisme.
Ce sont les blessures de l’Amour : il n’y a que l’Amour qui puisse les guérir !
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