29-31/10/2013 – Homélie – Naître de nouveau pour accomplir l’univers

Homélie
de Maurice Zundel à Lausanne en 1967. Publiée dans Ton visage, ma lumière, p. 67 (*)

 

Dans un livre déjà ancien : Aux fontaines du désir (1927), Montherlant se portraiturant lui-même comme le héros d’une immense aventure qu’il retraçait sans scrupule ; ne reculant devant aucune violence, devant aucune critique, comme preuve d’héroïsme, Montherlant constatait que, finalement, le jeu n’en valait pas la chandelle puisque, au retour de chaque aventure, il ne retrouvait que lui-même. Il se retrouvait lui-même et il se sentait attaché à lui-même par un cordon ombilical insécable. Alors, toutes ses aventures ne menaient à rien, puisque finalement elles le ramenaient à lui-même. Et ce « lui-même«  était si instinctif, si pathétique, qu’il ne faisait que le subir, et qu’il avait le goût du plaisir jusqu’à la nausée, si bien que dans Aux fontaines du désir, ses aventures ne signifiaient rien, puisque finalement elles ne lui permettaient pas de décoller de lui-même.

 

Et bien sûr, c’est déjà une grande chose que de découvrir cette infirmité qui nous affecte tous : d’être collé à soi, d’être lié à soi, de se subir soi-même, sans jamais pouvoir rien inventer de nouveau. Et c’est effectivement la situation de l’immense majorité des hommes d’être collés et d’être rivés à eux-mêmes, par un cordon ombilical insécable ; et, au bout de toutes leurs aventures, de se retrouver eux-mêmes, inchangés, tels qu’ils étaient au jour de leur naissance, portant le fardeau intolérable du déterminisme de choses toutes faites.

 

Il est bien clair que si la vie humaine se limite à cela, si nous ne pouvons pas sortir de nous-même, si nous sommes rivés à notre passé, il est bien évident que la vie humaine est dépourvue de toute signification.

 

Si la vie humaine a un sens, c’est en sortant de nous-même. Et il importe de bien voir que, si l’hérédité est capitale, tout le domaine de l’esprit, par contre, concerne une réalité qui n’existe pas encore consciemment dans notre expérience, une réalité qui ne peut exister que si nous la créons. Le mystère de l’esprit, c’est cela : c’est, d’une part, de pouvoir accepter une réalité toute faite derrière nous, et d’autre part, de ne pouvoir nous situer dans une réalité qui n’est pas encore mais qui doit être trouvée à partir de sa propre création.

 

Combien de savants ou d’hommes de laboratoire, tout au moins, peinent pour expliquer l’homme qui est derrière eux, l’homme préfabriqué comme nous le sommes tous au moment de notre naissance, et l’univers préfabriqué dans lequel nous nous situons inévitablement. Et il est intéressant d’imaginer les voies par lesquelles se sont constitués ces phénomènes irréversibles qui sont derrière nous, et auxquels nous ne pouvons rien changer.

 

Or, ces savants qui tracent un tableau de l’univers qui est derrière nous, nous passionnent certainement, mais il arrive très souvent qu’ils en restent là, qu’ils ne découvrent à la vie aucun sens, qu’ils voient dans notre existence simplement une somme incalculable de fatalités sans signification, et qu’ils alimentent le scepticisme des littérateurs qui touchent à tout, qui nous servent une philosophie à bon marché, en affectant de n’être dupes de rien.

 

En effet, on peut n’être dupe de rien si la vie se limite à ce tout fait, à ce préfabriqué. On n’a pas à être dupe, puisqu’on est sûr d’avance que l’existence n’a aucun sens.

 

Si, au contraire, on participe à cette magnifique révolte à laquelle nous invite Camus dans L’homme révolté, si l’on refuse d’accepter le monde tel qu’il est, et d’abord soi-même, si l’on comprend que toute la réalité humaine est en avant de nous et qu’il s’agit de la créer, alors nous entrons enfin dans la véritable aventure.

 

Il est certain que l’athéisme se nourrit de l’opposition à des religions qui regardent en arrière, et qui sont rétrospectives au lieu d’être prospectives. Il est évident que rien n’a d’intérêt si tout est déjà fait, comme le remarquait Goetz dans la tragédie de Sartre : Le diable et le Bon Dieu : « Si le bien est déjà fait, l’homme ne peut rien tenter que de mal », et encore : « Il y a bien peu d’originalité dans le mal qui, à toutes les époques, a déjà été fait ».

 

Il aurait fallu lui répondre qu’il s’agit, au contraire, de créer un monde qui n’est pas encore, qui sera un monde de lumière et d’amour, un monde de liberté, où Dieu pourra enfin se situer. Remarquez que l’Apôtre saint Paul, dans une de ses pensées si profondes, au 8ème chapitre de l’Epître aux Romains, nous montre la Création gémissant, « gémissant dans les affres de l’enfantement, soumise à la vanité, malgré elle, et attendant la révélation de la gloire des fils de Dieu » (Rm. 8,21-22)

 

Qu’est-ce que cela veut dire ? Mais justement que le monde n’est pas encore, que la vraie création est en sursis, qu’elle est en avant de nous, et que par conséquent le vrai Dieu ne sera connaissable qu’au moment où cette véritable création sera accomplie. Et, si cet aboutissement peut sembler déjà réalisé dans la Bible ou dans les catéchismes, c’est dans la mesure, justement, où la Bible et le catéchisme sont parfois rétrospectifs, dans la mesure où l’on nous ramène à un passé dépassé, et où l’on ne nous montre pas les perspectives qui sont celles de l’Evangile, et auxquelles l’Apôtre saint Paul se rapporte dans une vue très profonde, lorsqu’il nous présente l’univers justement comme attendant la réalisation de l’amour. C’est quand nous serons accomplis, quand nous aurons conquis notre liberté, quand nous serons créés nous-même dans la lumière de l’éternel Amour, c’est à ce moment-là que le monde commencera d’exister authentiquement, et que Dieu en apparaîtra comme le Créateur.

 

Il est lui-même un Créateur qui veut agir uniquement par nous, parce que, justement, l’injonction de l’esprit ne peut se porter que sur la liberté et sur l’amour ; le vrai Dieu est Esprit, et il n’est connaissable justement que par ceux qui entrent dans cette merveilleuse aventure d’une création toute neuve, qui doit jaillir à chaque instant de nos mains et de nos cœurs.

 

C’est donc bien en avant de nous qu’il s’agit de regarder et de mettre en œuvre tous les dons de l’esprit. C’est en avant de nous qu’il faut chercher Dieu. Dès que le monde est pris comme un faisceau de déterminismes, dès qu’il est pris en arrière, dès qu’il est pris en nous, hommes charnels, Dieu ne peut pas en répondre, il ne peut pas en être le Créateur parce que, justement, Dieu est tout Amour, et que le seul lien possible entre lui et nous est un lien d’amour.

 

Il faut donc que nous entrions nous-même dans ce mariage qu’il veut contracter avec nous, pour que nous devenions nous-mêmes. Et le monde dans lequel nous sommes enracinés physiquement, ce monde, si nous devenons pleinement nous-même, pourra alors se réaliser dans sa liberté, dans son intériorité et dans son éternité.

 

Laissons donc les mots faire leur bruit, laissons donc les mots passer, chez ceux qui prétendent n’être jamais dupes. Ne nous laissons pas influencer par les touche-à-tout d’une littérature qui ne soit pas authentiquement fondée sur une création humaine. Ne nous laissons pas trop impressionner par les savants qui regardent en arrière, puisque, a priori, la vie de l’Esprit est uniquement en avant de nous-même.

 

Notre jeunesse, a dit le psalmiste, se renouvellera comme celle de l’être ; selon les premiers mots de la liturgie eucharistique : « J’irai à l’autel de Dieu, du Dieu qui réjouit ma jeunesse » (Ps. 43,4). Nous sommes donc ici en pleine nouveauté, nous sommes invités à entrer enfin dans cette création qui est remise entre nos mains et nous saurons que c’est dans la mesure où chaque jour, dans ce nouvel émerveillement, nous mettrons la main à la pâte, dans la mesure où chaque jour nous rendrons la vie plus belle, les hommes plus heureux, que nous serons acteurs de l’Evangile éternel et que nous pourrons envisager la connaissance de Dieu comme une éternité fidèle, correspondant d’ailleurs à ce que l’Evangile appelle « la nouvelle naissance« .

 

Et c’est bien ainsi, quand notre Seigneur s’adresse à Nicodème, ce docteur de la Loi qui a lu tous les livres, qui a commenté tous les versets traditionnels… Il lui rappelle que cela n’est rien et que, finalement, « il faut naître de nouveau » (Jn. 3,3).

 

Recevons donc cet appel de Jésus : « Il faut naître de nouveau » et n’oublions jamais que le véritable univers, que l’homme authentique, que le Dieu Esprit et Vérité, se situent toujours en avant de nous…

 

(*) TRCUSLivre « Ton visage, ma lumière, 90 sermons inédits »

Publié par les éditions Mame, Paris, 2011. 510 pages

ISBN : 978-2-7289-1506-4

http://www.fleuruseditions.com/livres/zundel/