Conférence-méditation
de Maurice Zundel lors d’une retraite à Ghazir au Liban. Edité dans Silence Parole de vie (p.146 de l’édition de 1990 et des réimpressions). (*)
« Ce livre, il faut l’écouter » indique l’éditeur dans le préambule de Silence Parole de vie. Alors voici la voix de Maurice Zundel.
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En Jésus, dit saint Paul, il n’y a pas le « oui « et [début enregistrement] le « non « en Jésus il n’y a que le « oui « . Il importe donc, et il importe essentiellement, de prendre toujours l’Évangile sous son aspect positif. Il s’agit toujours d’un plus, il s’agit toujours d’une promotion, comme dans la parabole évangélique : « Mon ami, monte plus haut ». (Lc 14,10)
L’Église, c’est précisément ce que nous avons à constituer. Nous avons à constituer l’Église, c’est-à-dire à continuer l’Incarnation et apporter au monde ce don unique, inépuisable, de la Présence et de l’Amour de Dieu. Comment est-ce que ce don, ce don infini, comment pourrions-nous le présenter ? Comme une menace, comme un interdit, comme une paralysie du génie, de la joie et de la liberté ? Il importe donc avant toute chose de ne pas restreindre le Christianisme à une entreprise de salut personnel, comme si nous étions sans cesse à calculer nos chances et à nous procurer un avenir contre des menaces dont Dieu serait pour nous la source. Tout dans le Christianisme est don, tout est amour, tout est catholique, tout est universel, et tout est accompli en faveur du monde entier. Et je voudrais précisément souligner ce soir, cette ordination communautaire de tous les sacrements.
On ne reçoit pas les sacrements pour soi, on reçoit les sacrements pour les autres, en faveur des autres, pour communiquer aux autres le don de Dieu, qui est Jésus. C’est donc dans cette lumière qu’il faut vivre et qu’il faut présenter les sacrements.
Si nous pensons au baptême, au baptême, nous serons tentés de dire que le baptême efface le péché originel et de nous en tenir là, en durcissant d’ailleurs l’enseignement de l’Écriture, et en donnant à croire que l’enfant est coupable, qu’il porte vraiment en lui un péché, ce qui n’est nullement le cas. Il n’y a dans l’enfant aucune culpabilité : il y a les conséquences d’un péché, c’est tout à fait différent. L’enfant ne porte aucun péché, mais les conséquences d’un péché.
Et ces conséquences consistent essentiellement dans la privation de dons surnaturels et préternaturels (**). Il n’y a en lui aucune culpabilité. Je suis toujours très gêné pour ma part en donnant le baptême, parce que quand on arrive aux exorcismes – que je dis toujours en latin, bien entendu à voix basse – comment, comment dire à une femme tout heureuse de sa maternité, tout émue de ce chef-d’œuvre qui s’est formé en elle, que son enfant est un enfant de colère et qu’il est sous le joug du diable ? C’est impossible. Ce serait la blesser dans les sources mêmes de sa tendresse.
Il vaut donc beaucoup mieux présenter le baptême sous l’aspect, qui est principal, d’une insertion du petit enfant dans la communion des saints. L’enfant par le baptême, va devenir le temple de Dieu, il va porter en lui tout le ciel, il va devenir un foyer de lumière pour le monde entier. Et alors qu’il n’est pas encore capable, lui-même, d’une prière consciente, il va être pour les autres une source de grâce et d’illumination. Qu’un tout petit enfant d’un jour puisse être ainsi le foyer rayonnant d’une Présencedivine, c’est justement cela l’aspect communautaire du baptême et son aspect essentiel. Car, finalement, être sauvé, de quoi faut-il être sauvé ? Mais de soi-même. Il faut être sauvé de son isolement, sauvé de sa claustration dans son égoïsme, pour devenir un don fait à tous, pour devenir une source, une origine, un créateur. C’est cela que le baptême va faire de ce petit enfant : à travers lui, un monde nouveau va surgir, à travers lui une grande lumière va se répandre dans le monde entier.
Et il y a de cela une magnifique illustration dans l’exemple d’Emmanuel Mounier, le fondateur de la revue Esprit . Cet admirable chrétien, dont la petite fille aînée, Françoise, avait été à six mois, à la suite d’un vaccin mal administré, avait été, en proie à une encéphalite, une encéphalite qui la priva pour toujours de l’usage de la raison. Et ce petit enfant, cette petite fille, dont les yeux étaient toute lumière, étaient toute joie, étaient tout sourire, ses yeux s’éteignirent ; il n’y eut plus la moindre réaction, elle était absente, ensevelie dans cette nuit.
Et Mounier, qui était un homme de génie, était évidemment particulièrement sensible à cette condamnation terrible qui devait priver son enfant pour toujours de l’usage de la raison. Et il pensa avec sa femme, il pensa à tous les enfants abandonnés dans le monde, à tous ceux qui ont une raison, mais empoisonnée par le mal et par le vice, à tous les enfants qui n’ont pas de foyer, qui ne connaissent pas le climat d’amour qui régnait dans sa propre maison. Alors il proposa à sa femme d’offrir, d’offrir cette épreuve pour tous les enfants abandonnés et de redoubler d’amour envers cette petite fille et de communiquer avec elle à travers la Trinité. Puisqu’elle portait Dieu dans son âme depuis son baptême, elle n’en demeurait pas moins le temple de Dieu, et à travers le cœur de Dieu un message pouvait s’échanger. Et finalement, cette petite fille devint le tabernacle devant lequel il venait s’agenouiller pour faire oraison, car en elle il retrouvait tout le ciel, en elle il adorait la Trinité Sainte.
Le baptême fait donc de l’enfant véritablement une source de grâce pour le monde entier. L’enfant redevient une origine, et c’est par-là que le péché originel est vaincu, qui a été précisément le refus d’être une origine, le refus de se communiquer, le refus de prendre en charge l’humanité et l’univers. Eh bien dans le baptême, le petit enfant est chargé du monde entier, et devient une source de grâce pour tout l’univers. C’est pourquoi il ne faut pas retarder le baptême pour ne pas priver le monde de cette richesse et de cette source de grâce.
La confirmation cela va de soi, la confirmation qui correspond dans notre vie à la Pentecôte où les Apôtres sont envoyés, la confirmation, cela va de soi, nous ordonne aux autres, nous confère la mission d’évangéliser silencieusement le monde entier, de vivre le Christianisme, non pas pour nous, mais pour les autres.
Et nous pouvons l’illustrer par cet exemple admirable emprunté au Maquis de Dieu : le Père Georges, que j’ai eu le privilège de rencontrer et qui est, était médecin avant d’être prêtre, fit partie durant la guerre en Slovaquie d’un maquis qui combattait le nazisme. Il était là au titre de médecin, et on ne savait pas qu’il était prêtre. Quand les armées russes s’approchèrent de l’Occident et purent rejoindre ces formations slovaques qui étaient du même côté que la Russie contre Hitler, les armées russes encadrèrent ces formations slovaques et invitèrent une partie des officiers slovaques à se rendre à Moscou ; et ce prêtre, dont on ignorait la qualité de prêtre, fut invité comme les autres à titre de médecin militaire.
Et il put à Moscou se promener tout à son aise, comme il parlait russe parfaitement, étant Croate d’origine. Il se trouvait un jour dans une église – vous vous rappelez peut-être cet épisode – quand il vit un petit garçon de 8 à 9 ans et il lui dit : « Mais comment ? Tu vas à l’église ? Et tu es chrétien ? » – « Mais oui » dit le petit garçon. Et le prêtre lui dit : « Mais qui t’a appris, qui t’a appris ta religion ? Qui t’a appris ta religion. » Et il dit : « Un de mes camarades . » – « Et ce camarade de qui a-t-il appris sa religion ? » – « D’un camarade . » – « Et ce camarade ? » – « De sa grand-mère . » Et le petit garçon ajouta : « Voyez, j’ai cinq doigts à ma main, je suis chargé d’instruire cinq de mes camarades, et chacun à son tour instruira cinq de ses camarades . » Et le prêtre lui dit : « Mais comment, tu n’as pas peur de la police ? » – « Mais non ! » – « Mais la police peut te mettre en prison . » – « Eh ! bien, qu’est-ce que ça fait ? » – « Mais la police peut te tuer, peut te tuer ! . » – « Qu’importe , dit le petit garçon, elle ne peut pas tuer le Christ que je porte en moi . »
[Repère enregistrement audio : 14’ 45’’]
Et vous connaissez cet autre exemple magnifique d’un petit Chinois qui arrive un dimanche devant son église, et les gardes rouges sont là qui barrent le passage. L’église est fermée. « Qu’est-ce que tu viens faire ici ? L’église est fermée, le prêtre est en prison, il n’y a plus d’Église, il n’y a plus… . » – « Comment , dit le petit garçon, comment il n’y a plus d’Église ? Mais l’Église, c’est moi . »
Nous voyons donc des enfants, des enfants vraiment confirmés dans la foi, qui ont vraiment reçu les grâces de la Pentecôte, et qui savent qu’ils sont chrétiens pour évangéliser et pour fonder le Corps du Christ où l’Incarnation se poursuit.
L’Eucharistie, cela va de soi, est par excellence le sacrement ecclésial, puisque c’est par l’Eucharistie que le Corps Mystique est à la fois signifié et engendré. Comme le dit admirablement un grand théologien protestant, ce qu’il y a de plus proprement chrétien dans les assemblées des premiers croyants apparaît, apparaît dans le but même du culte qui n’a d’autre sens que l’édification du Corps du Christ. Le Corps du Christ Ressuscité doit prendre forme dans l’assemblée des chrétiens. C’est pourquoi, dans l’Église primitive, le point culminant de tout culte est la célébration du repas dans lequel le Christ est présent au milieu des siens. L’Eucharistie, qui est le foyer de la présence ecclésiale, est un perpétuel appel à se donner à toute l’humanité et à prendre charge de l’univers.
Et on peut illustrer cela de la manière la plus émouvante : dans un hôpital de Paris, en 3ème classe, là où sont les pauvres, il y a une salle où 60 ou 80 femmes sont logées ; les lits se touchent presque. […?] Les femmes, du matin au soir, disent des saletés, sont infâmes, ignobles. Et, parmi elles, il y a une chrétienne, une chrétienne convaincue, admirable, qui souffre – silencieusement de cette promiscuité. Et elle demande à communier.
Seule, seule au milieu de ces femmes qui ricanent ; elle reçoit l’Eucharistie, pour elles. Et, à peine, l’aumônier a-t-il le dos tourné et la porte s’est-elle refermée sur lui, que sa voisine prend son pot à eau et l’inonde pour voir la tête qu’elle va faire. Alors la femme, qui vient de communier, lui dit : « Je te pardonne, parce que tu ne sais pas . » Comme ce mot est noble ! Comme il est admirable ! « Je te pardonne parce que tu ne sais pas . » Elle savait, elle, qu’elle avait un immense privilège de connaître le Christ, de vivre dans le coeur de la très Sainte Trinité, d’être reliée à la Communion des saints et de pouvoir faire de sa souffrance une offrande rédemptrice. Et cette communion, tout naturellement, elle l’avait faite devant ses compagnes hostiles, elle l’avait faite pour elles, tout heureuse de communiquer cette Présence et de supporter n’importe quoi en raison de ce privilège qui s’exprime dans ce mot magnifique : « Je te pardonne, parce que tu ne sais pas . »
Et le même Père Georges, dans Le Maquis de Dieu nous raconte comment, au retour de Russie, fut prisonnier à Prague, battu à coups de chaînes pour avouer un complot catholique inexistant, comment il a trouvé dans sa prison une quarantaine d’hommes, qui font partie de l’Action Catholique, et qui sont là simplement parce qu’ils refusent de dénoncer un complot inexistant. Ils sont là simplement par fidélité à la vérité et à l’amour, et ils se retrouvent, et la chaîne d’amour s’affirme en eux. Et le Père Georges célèbre la messe au coeur d’une nuit, grâce à la complicité d’un gardien catholique, et les hosties sont mises dans le pain, dans la ration quotidienne, et chacun se communie en mangeant le pain de la prison. Et ainsi toute une Église silencieuse, rédemptrice, où la présence eucharistique circule comme le foyer d’une présence universelle. Une Église silencieuse se constitue dans la prison, en attestant justement que le Chrétien n’est pas chrétien pour lui, mais qu’il l’est pour le monde entier.
La Pénitence a elle-même, comme tous les sacrements, une ordination communautaire : on ne se confesse pas pour soi mais pour les autres, pour les autres. En effet, comme disait Élisabeth Leseur : « Toute âme qui s’élève élève le monde, mais toute âme qui s’abaisse aussi, abaisse le monde. » En péchant, c’est-à-dire en collant à nous-même, nous empêchons la Présence de Dieu de circuler, nous interceptons le courant ; nous péchons contre l’homme, comme nous péchons, nous péchons contre Dieu. Et le sacrement de pénitence, en passant par la communauté, en recourant à la médiation de l’Église, offre justement à la fois notre aveu et notre réparation à Dieu par la communauté. Et ainsi, on se confesse à l’homme autant qu’à Dieu, car le prêtre représente à la fois le Fils de Dieu et le Fils de l’Homme, il représente à la fois Dieu et l’humanité.
Et c’est justement pourquoi, s’il est vrai qu’un acte d’amour, un acte de contrition parfaite, nous remet toujours et instantanément en état de grâce, à supposer que nous l’ayons perdu, il reste à nous confesser pour réparer à l’égard de la communauté, pour nous mettre devant la communauté dans notre vérité, pour ne pas usurper une place qui n’est pas la nôtre, pour combler cette brèche que nous avons causée, pour restituer notre collaboration à la Communion des saints.
C’est là l’aspect magnifique de la confession, de nous constituer en état de vérité et de sincérité à l’égard de la communauté humaine, que nous avons blessée par nos fautes, en lui retirant le bénéfice de la lumière et de la présence de Dieu. C’est sous cet aspect qu’il faut présenter la confession, comme un don de la vérité, de la sincérité et de l’amour envers les autres.
Dans La Puissance et la Gloire , justement Graham Greene nous montre le prêtre martyr, le prêtre qui va être fusillé le lendemain de sa capture, racontant à l’officier de police toute sa vie sans rien cacher ni de ses fautes ni de son héroïsme, dont d’ailleurs il ne s’est jamais aperçu.
Et l’officier, qui est un fanatique de la révolution, est touché de cette sincérité. Il voudrait faire quelque chose pour lui et le prêtre martyr lui dit : « Mais une seule chose, amenez-moi un prêtre pour que je puisse me confesser . » – « Impossible, il n’y a pas de prêtre dans le pays . » – » Mais si, il y en a un, il y en a un : c’est celui qui s’est marié. Il peut toujours m’absoudre, il est toujours prêtre et il a toujours droit d’absoudre un mourant ».
Bien que le martyre soit le baptême – rien n’est plus assuré, puisque l’Église n’hésite jamais à canoniser les martyrs sans demander des miracles, quand le martyre est vraiment établi – il veut se confesser justement pour restituer à l’humanité toute la vérité de sa vie et de son amour, et aussi pour rappeler à ce prêtre qui a trahi qu’il est toujours prêtre et qu’il a toujours le pouvoir de donner le Christ et qu’il est à plus forte raison appelé d’abord à en vivre. Cette confession dernière sera une dernière aumône faite à l’humanité et à son confrère. En fait, le prêtre marié refuse – ou plutôt sa femme l’oblige à refuser – et le prêtre meurt dans son baptême de sang.
[Repère enregistrement audio : 29’ 26’’]
L’extrême-onction a ce même caractère. L’extrême-onction nous appelle à faire de notre mort un acte communautaire, à faire de notre mort un don, une offrande pour toute l’humanité. Comme le baptême insère le petit enfant dans la Communion des saints, l’extrême-onction veut nous apprendre à faire de notre mort un acte libre, non pas une chose que nous subissons, mais un consentement d’amour au bénéfice de tous, comme la mort de saint François est une apothéose, et la suprême offrande d’amour. C’est dans cette lumière qu’il faut présenter l’extrême-onction comme la dernière, la plus parfaite, la plus libre offrande de soi au profit de tous.
Dans un camp de concentration, en Allemagne, une femme est invitée à monter sur la charrette – je l’ai connue à Paris – est invitée à monter sur la charrette qui conduit au four crématoire, qui conduit d’abord à la chambre à gaz. Elle sait qu’elle ne reviendra plus. Une religieuse, qui est là dans le camp avec elle, lui dit : « Est-ce que ça vous aiderait que je monte avec vous ? » – « Oui, oui, oui ça m’aiderait . » Et elle monte avec elle et elle non plus n’est pas revenue. Mais elle est allée pour l’autre, elle est allée mourir pour l’aider à mourir, en faisant de sa mort une suprême offrande.
Comme cette autre religieuse, dans un avion qui a capoté et qui a pris feu ; et heureusement les passagers ne sont pas encore atteints par les flammes, mais il faut se hâter, se hâter : le feu gagne, le feu gagne ! Le réservoir d’essence a pris feu, on se hâte vers les issues. Un jeune homme est là qui veut passer, la religieuse se trouve en même temps que lui, elle s’efface pour le laisser passer, elle est prise par les flammes, elle reste dans le feu. Le jeune homme, qui a été sauvé parce qu’elle s’est effacée dans cette seconde décisive pour le laisser passer, a compris le sens de cette offrande. C’est cela l’extrême-onction. Non pas épouvanter les gens en leur faisant penser au jugement ! Que redouter de cette Mère, de cet amour infiniment maternel de Dieu ? Mais leur présenter l’extrême-onction et nous la présenter à nous-mêmes comme l’appel à faire de notre mort un acte de vie, un acte libre, un acte de suprême consentement dans une totale offrande de nous-même pour toute l’humanité, toute l’humanité et tout l’univers.
Le mariage, cela va de soi, a une ordination communautaire, le mariage dont saint Paul dit qu’il est le signe qui représente et qui réalise le mystère de l’Église. Le mariage se situe explicitement dans le mystère de l’Église, qu’il perpétue en donnant à Dieu constamment, en donnant à Dieu cette humanité de surcroît dont il a besoin pour continuer son incarnation.
Et ici nous pouvons penser aux parents de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, qui avaient projeté, vous le savez, un mariage virginal, un mariage blanc comme on dit, et qui ont fini par comprendre qu’ils avaient à offrir à Dieu cette humanité de surcroît et qui, en effet, ont appelé la vie, ont été des créateurs de la vie avec Dieu pour lui donner ces cinq enfants qui lui ont tous été consacrés et parmi lesquels il y a sainte Thérèse de Lisieux. Il m’arrive de prier ce Père Martin, de le prier aussi, de le prier en pensant que c’est par lui que la petite Thérèse a été élevée, qu’il a été presque sa mère puisque sa femme était morte quand Thérèse était toute petite et que c’est sa paternité comme la maternité de sa femme qui a été la première origine de cette sainteté, puisque le mariage pour eux était explicitement ordonné à offrir à Dieu une humanité de surcroît.
Il n’y a pas besoin de dire que le sacerdoce est ordonné aux autres, cela va de soi. Et justement l’expérience la plus émouvante pour le prêtre, c’est cette paternité universelle qu’il retrouve partout. Quel émerveillement de constater que partout on demande à un prêtre, non pas d’où il vient, non pas quel est son nom, sa nationalité, mais on lui demande simplement s’il est prêtre ; et s’il est prêtre, on lui confie les derniers secrets que l’on ne dit à personne, pas même à soi-même, parce que en lui on cherche la paternité de Dieu.
Rien n’est plus émouvant, aussi indigne que l’on soit, d’être ainsi le sacrement d’une paternité universelle où il n’y a pas de frontières de peuples, de classes ni de races, parce qu’on est là uniquement pour les autres, parce qu’on est ordonné à la personne de Jésus-Christ, parce qu’on est prêtre en état de pauvreté, pour être dépouillé de soi et revêtu de lui.
C’est ainsi qu’est tout le Christianisme : toujours un don fait aux autres. Et je voudrais évoquer, précisément, dans le sens de cet altruisme, de ce mouvement essentiel vers l’autre, la renaissance de la foi dans un ami de Verlaine que j’ai connu dans son grand âge. Et cet homme extrêmement érudit, cet homme était détaché de la foi depuis sa première communion. Il ne pratiquait pas, bien que sa femme fût admirablement fidèle et lui portât constamment le rayonnement de Dieu. Il ne pratiquait pas, mais il était respectueux, en homme intelligent qu’il était, de l’attachement des autres aux pratiques ecclésiales.
Et il me disait : « Croire à l’immortalité de l’âme, je le voudrais bien. Ce serait trop facile, ça correspond tellement à un désir, mais je m’en défends pour ne pas céder à un sentiment et pour ne pas abonder dans mon propre sens . » Et voilà qu’un jour il me dit qu’il était préoccupé, préoccupé de l’âme de son père, qui était mort il y avait très, très longtemps. Et ce père, il l’avait beaucoup aimé, et il avait gardé de lui un souvenir toujours vivant. Et voilà que soudain il était inquiet pour son père, et qu’il me demandait, lui, ce vieillard : « Qu’est-ce que je puis faire pour lui ? Est-ce que vous voudriez dire une messe pour mon père ? » Et je me souviens de cette messe à laquelle il assistait de toute sa présence et de tout son recueillement, pour son père.
A quelque temps de là, il était bien proche lui-même de sa mort, la même inquiétude revenait plus sensible. Il me disait : « Mais que puis-je faire encore pour mon père ? » Je lui dis : « Voulez-vous que nous récitions ensemble le Notre Père ? Je vais le dire et vous le répéterez après moi . » Et ce vieillard, qui croyait ne pas croire, croyait pour ainsi dire pour un autre, il croyait pour son père, et il récita pour la première fois depuis cinquante ans le Notre Père pour son père. C’est ainsi qu’il retrouva, sans même s’en douter, le contact qui devait lui permettre de recevoir à peu de jours de là l’extrême-onction où sa vie deviendrait une dernière offrande d’amour.
C’est bien cela, vous le voyez : la religion ne peut pas être, ne peut pas être un calcul, une société d’assurances, d’assurances pour soi-même, elle ne peut être qu’un don permanent fait aux autres, un don fait, permanent, fait à toute l’humanité. Et c’est pourquoi il ne faut pas cesser de communier, même si on est dans l’aridité la plus absolue, parce qu’on communie pour les autres, on se confesse pour les autres, on est baptisé pour les autres, on est confirmé pour les autres, on se marie pour les autres, on est prêtre pour les autres.
La religion doit être une Fête-Dieu, une Fête-Dieu, pour toutes, pour toutes les créatures. Et, si l’on pouvait définir la sainteté d’une façon brève et positive, où il apparaîtrait qu’en suivant Jésus il n’y a que le oui, que le oui, et non pas le non, que Jésus nous ouvre toutes les portes, toutes les portes de la lumière, de la grandeur et de la liberté, et qu’un chrétien, c’est celui qui donne au monde le visage de la Beauté divine et de l’éternel Amour, je dirais : « La sainteté, c’est la joie des autres . » La sainteté, c’est la joie des autres.
Au fond, au fond, si nous pouvions nous rendre le témoignage que nous sommes pour les autres, autant qu’il est en nous, autant que cela dépend de nous, une source de joie du matin au soir, nous pourrions être sûrs d’être les disciples de l’Évangile, qui est la Bonne Nouvelle.
Alors, demandons cette grâce et inscrivons dans notre mémoire et inscrivons dans notre coeur cette brève définition toute positive : « La sainteté, c’est la joie des autres ».
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(**) Préternaturel. Terme provenant du latin médiéval praeter naturalis , au-delà de la nature. Les phénomènes préternaturels se situent entre l’ordre naturel et le surnaturel qui n’appartient qu’à Dieu. Le préternaturel désigne par rapport à l’homme, les performances ou actes supérieurs à tout pouvoir humain que nous pouvons réaliser dans l’ordre de la nature à condition de recevoir l’aide d’une entité supérieure mais qui n’est pas dans l’ordre surnaturel.
(*)
Livre « Silence Parole de vie »
Publié par Anne Sigier, Sillery, septembre 2001, 250 pages
ISBN : 2-89129-146-8