27/07 au 03/08 /2013 – Conférence – L’humour dans l’Evangile

Conférence
de Maurice Zundel donnée au Caire le 18 avril 1961. Parution en librairie: Au miroir de l’Evangile éd. Anne Sigier (*)

Sommaire:

1/ Présentation

2/ L’humour doctrinal

3/ L’humour polémique

4/ L’humour pédagogique

1/ Présentation

L’humour est l’étincelle ou l’éclair, qui jaillit de la surprise du choc de notions ou de situations antagonistes rapprochées en court-circuit. Sa valeur dépend naturellement de la qualité de l’esprit. Il peut être caustique, mordant et finement ironique, comme le mot de Mgr Duchesne, à propos de saint Jérôme : « En Jérôme, le vieil homme ne se hâtait pas de mourir. » Il peut être amusant et aimable, comme le mot du même historien à Benoît XV. Comme Duchesne, en effet, manifestait au Pape son désir de quitter la ville éternelle, le Pape lui dit : « Mais, monseigneur, c’est absolument impossible, car vous êtes pour moi un des monuments de la ville éternelle. » A quoi Duchesne répondit : « Votre Sainteté a une manière exquise de me rappeler que je ne suis qu’une ruine. »

 

Il peut être du plus haut comique, dans une fusée de paradoxes, comme le mot de Mark Twain : « Nous étions deux frères jumeaux. Nous nous ressemblions tellement que personne n’arrivait à nous distinguer et nous-mêmes ne parvenions pas à le faire. L’un de nous deux mourut noyé. Je n’ai jamais su lequel. » Il peut être tragique comme le mot de César à Brutus : « Tu quoque, Brute, fili mi. » – « Toi aussi, Brutus, mon fils. »

 

Il peut colorer une pédagogie concrète qui procède par images, comme La Fontaine le fait si souvent : ramage, plumage, fromage : toute notre histoire de corbeau vaniteux. Le proverbe y recourt fréquemment : « Cheveux longs, esprit court. » « Femme bavarde, gouttière intarissable. »

 

Il est particulièrement savoureux quand l’interlocuteur est amené, sans le vouloir, à déclencher lui-même l’étincelle et se trouve ainsi gentiment mis dedans, comme Socrate en use constamment avec ses disciples.

 

Les Evangiles, contrairement à ce que l’on a coutume de penser, contiennent tous les genres d’humour avec une étonnante abondance, comme ils regorgent de paradoxes. Si l’on ne s’en aperçoit pas, c’est que cet humour n’apparaît jamais comme intentionnel. Les Evangélistes ne sont pas des auteurs qui cherchent à faire des mots et y prennent plaisir. Ils s’effacent complètement dans le respect et l’amour de l’acteur unique de l’histoire qu’ils racontent.

 

D’ailleurs, la destination culturelle de plusieurs de leurs récits leur imposait une sobriété incompatible avec les choses du langage, comme l’usage liturgique que nous faisons de leurs écrits, nous empêche de percevoir le jaillissement illuminateur des contrastes auxquels on devient sensible, dans la mesure seulement, où l’on retrouve, sous les mots, la saveur originelle de la vie.

 

La sobriété, d’ailleurs miraculeuse, de ces récits donne d’autant plus de relief à la vie profonde qui les anime. Et le caractère hiératique même de leur destination, fréquemment liturgique, rend plus sensible encore la puissance de ce courant intérieur.

 

Si nous nous mêlons aux auditeurs de Jésus, si nous nous replaçons dans leur situation et dans la sienne, nous reconnaîtrons, dans les textes, un humour d’autant plus saisissant qu’il semble moins concerté, et nous prendrons, de sa personne, une vue plus concrète et plus humaine que celle à laquelle nous sommes accoutumés.

 

Comme nous avons invoqué un grand nombre d’exemples, sans pouvoir les alléguer tous, il me paraît expédient, sans prétendre établir des catégories nettement tranchées, de les grouper sous trois chefs, en nous familiarisant, tour à tour, avec l’humour doctrinal, l’humour polémique et l’humour pédagogique, en prenant, d’ailleurs, les textes qui se lisent dans les éditions courantes et sans nous prononcer sur la question de savoir si la situation que nous qualifions d’humour émane de Jésus ou résulte de la manière dont les évangélistes rapportent ses paroles et racontent ses actions.

 

 

2/ L’humour doctrinal

 

L’humour doctrinal, par lequel nous commençons définit la mission de Jésus par une suite de contrastes qui nous permet de deviner l’idée qu’il s’en fait.

 

Un texte, particulièrement clair, nous est offert en Matthieu (11, 2-11) où nous est rapportée l’ambassade de Jean le Baptiste. Jean le Baptiste est en prison. Il atteint le terme de sa carrière. Il avait annoncé un jugement de Dieu, dans le style des prophètes qui représentaient, justement, le jour de Yahvé comme un événement à la fois miraculeux, foudroyant et catastrophique. Il s’étonne de la lenteur de Jésus, de ses atermoiements, il s’inquiète et il tient à s’informer : « Es-tu celui que nous attendons, celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? »

 

A cette question, Jésus répond avec une extrême discrétion, en alléguant les textes d’Isaïe qui correspondent exactement à la situation qui est la sienne : « Les boiteux marchent, les aveugles voient, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés. »

 

Après le départ des ambassadeurs de Jean, Jésus, pour éviter tout discrédit sur son précurseur, en fait un éloge indépassable : « Qui êtes-vous allés voir dans le désert ? Un prophète ? Oui, je vous le dis, plus qu’un prophète ; car entre tous les fils de la femme, il ne s’en est pas levé de plus grand que Jean le Baptiste. Et si vous voulez le savoir, il est Elie. Elie qui doit venir. » Cet éloge plafonne si haut qu’on se demande s’il est possible de le dépasser et, abruptement, voici que Jésus reprend : « Mais le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste. »

 

Donc, après avoir donné à son précurseur cet éloge indépassable, il pose les deux économies : l’Ancien et le Nouveau Testament, l’ancienne et la nouvelle alliance, en déclarant que le plus petit de ses disciples, en raison même de l’économie nouvelle à laquelle il appartient, est plus grand que Jean le Baptiste.

 

Il ne s’agit pas, bien entendu, d’opposer la sainteté du Baptiste à la sainteté chrétienne, mais bien l’économie nouvelle à l’économie ancienne. Nous sommes dans une nouvelle économie, dans une nouvelle alliance, dans un Nouveau Testament.

 

Ce texte nous émeut particulièrement, parce qu’il montre de la façon la plus claire que Jésus est conscient de la nouveauté absolue de son message et de sa mission. Il en est tellement conscient que, justement, il établit cette opposition abrupte entre Jean le Baptiste auquel il vient de décerner cet éloge suprême et le plus petit de ses disciples.

 

Si nous sommes dans une nouvelle alliance, dès lors, le sanctuaire de cette nouvelle alliance, ce ne sont ni les hauts-lieux, ni le temple, mais l’homme. C’est là une nouveauté incommensurable qui est révélée à la Samaritaine, sous la parabole de l’eau vive qui devient soudain, en Jean 4, 14, une source intérieure jaillissant en vie éternelle.

 

Le sanctuaire de la nouvelle alliance, c’est l’homme.

 

Le temple des Samaritains avait été détruit par Jean Hyrcan, un siècle auparavant. Celui de Jérusalem aura son tour, comme Jésus l’annonce en Marc 13, 1-2 et parallèles.

 

Mais, auparavant, Jean 2, 19 lui attribue, après l’expulsion des vendeurs du temple, que cet évangéliste place, contrairement aux synoptiques, au début de sa mission, ce propos significatif en réponse à la question : « Quel signe peux-tu montrer qui t’autorise à agir ainsi ? » – « Détruisez ce temple et je le relèverai en trois jours. » Jésus parlait en réalité, face au temple restauré par Hérode, du temple de son corps, qui devait être la pierre angulaire du sanctuaire que tout homme est appelé à devenir.

 

On saisit toute la puissance de ce raccourci, devant le temple de pierres si magnifiques dont l’appareil suscite l’admiration. Jésus entrevoit sa passion, il entrevoit le sacrifice dont il doit être la victime. Et son propre corps est le nouveau temple et la pierre angulaire du sanctuaire éternel, auquel tous les hommes sont appelés à concourir en devenant eux-mêmes, chacun pour sa part, le sanctuaire de la nouvelle alliance.

 

Puisqu’il s’agit d’ériger un nouveau temple qui est l’homme, Jésus dira plus tard en Matthieu (17, 24-27) que les fils du royaume, lui et ses propres disciples, sont exempts de la taxe du didrachme dont tout juif était redevable au temple de Jérusalem, en demandant, cependant, à Pierre de s’en acquitter pour tous les deux, afin de ne scandaliser personne, en tirant un statère de la gueule du premier poisson qui mordra à son hameçon.

 

Cette manière pittoresque de s’acquitter de l’impôt indique, précisément, une sorte de désinvolture à l’égard du sanctuaire traditionnel et montre bien que les jours de l’ancienne alliance sont comptés. Jésus, en tout cas, ne se sent pas lié aux institutions de l’Ancien Testament qui représentent, pour lui, un passé définitivement dépassé.

 

C’est pourquoi il échappe si librement à la lettre qui enchaînait l’orthodoxie des légistes et celle même des Esséniens, comme en témoignent les documents de la Mer Morte, en prenant la défense de ses disciples qui ont cueilli quelques épis le jour du sabbat, dans cette affirmation lapidaire rapportée en Marc 2, 27 : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. »

 

De même, il démasque l’impiété de l’israélite qui refuse d’assister ses parents, sous prétexte de consacrer ses biens au culte de Dieu (Mt 15, 5-6). Ou bien, il dénonce dans le même chapitre, au verset 11, l’hypocrisie des ablutions, avant le repas, des gens et des choses, quand ces ablutions ne sont accompagnées d’aucun souci de purification intérieure, dans cette rude apostrophe : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme, c’est ce qui en sort. »

 

Il faut en effet changer de cœur, changer de moi. Il faut naître de nouveau, pour voir le royaume de Dieu, comme il le dit en Jean (3, 3) au vieux Nicodème, docteur de la loi, qui vient lui rendre, la nuit, un prudent hommage : « Nul, s’il ne naît d’en-haut, ne peut voir le royaume de Dieu. »

 

Car, justement, ce royaume exige un regard dépouillé et limpide qui est seul capable d’accueillir la vérité, n’étant lui-même que cette vérité toujours offerte à l’homme et que ses ténèbres repoussent, comme le suggère le prologue de saint Jean et comme Jésus l’affirme, explicitement, devant Pilate en Jean (18, 37) : « Ainsi donc, tu es roi ? » – « Tu le dis, je suis roi, je suis né et je suis venu pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque se tient du côté de la vérité écoute ma voix. »

 

Il suffit de comparer cette déclaration, cette confrontation de Jésus avec Pilate, au récit que nous en donnent les synoptiques, pour marquer et pour rendre sensible la promotion. Dans les synoptiques, nous sommes encore dans un procès entre juifs : il s’agit de messianisme, il s’agit de la tradition des pères, que les autorités déclarent méprisée et méconnue par Jésus. Ici, nous sommes sur un plan universel. Il ne s’agit plus seulement de Jésus confronté avec le judaïsme, de Jésus et de la tradition des pères, il s’agit de toute conscience humaine, engagée dans le dialogue avec la vérité. « Je suis né, je suis venu pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque se tient du côté de la vérité écoute ma voix. »

 

Ainsi donc, cette royauté dérisoire, temporelle et nationale, dont on l’accuse de se targuer, il est le premier à la refuser et à la mépriser. Son royaume est universel, il est ouvert à toute conscience, à travers toute l’histoire, et chacun y accède au prix d’un engagement personnel qui le requiert tout entier. Il n’y a plus de privilèges, il n’y a plus de peuple élu. C’est une véritable révolution.

 

Caïphe, le grand prêtre, Caïphe le comprend en Jean (11, 50), lorsqu’il engage le Sanhédrin à décider la mort de Jésus, « car il vaut mieux qu’un seul homme périsse, plutôt que tout le peuple. » Il a compris, obscurément, qu’entre Jésus et la tradition des pères, il n’y a pas d’accord possible et que, si le judaïsme est fondé sur la conviction qu’Israël est un peuple élu, les temps, désormais, sont révolus et il n’y a plus de privilèges, il n’y a plus de peuple élu. C’est, du moins, dans cette direction que va l’enseignement de Jésus. Caïphe le devine, il veut prévenir le danger en obtenant la condamnation de Jésus. Mais c’est en vain. Le temple sera détruit et rien n’en subsistera, comme une alliance nouvelle supplantera l’alliance ancienne.

 

Aussi, personne ne pourra se réclamer d’un privilège quelconque, comme le signifie en Matthieu (20, 1-16), la parabole des ouvriers qu’un propriétaire foncier envoie à sa vigne ou les ouvriers de la onzième heure qui reçoivent le même salaire que ceux qui peinent depuis la première heure, comme la vigne elle-même sera donnée à un autre peuple qu’Israël, dans la parabole des vignerons homicides en Matthieu (21, 43).

 

N’importe qui est appelé, n’importe qui peut entrer au festin des noces, pourvu qu’il ait la robe nuptiale, d’une sincérité toujours prête à répondre à l’invitation divine, comme le rappelle Matthieu (22, 12).

 

C’est pourquoi Jésus n’hésite pas, en Matthieu (8, 10), à canoniser la foi du centurion, qui est un étranger et un païen, comme il prend le parti de l’enfant prodigue en Luc (11, 32), contre la vertu renfrognée de son aîné, et le parti du publicain qui s’accuse, contre le pharisien drapé dans sa justice en Luc (18, 9-14), en annonçant en Matthieu (21, 32), aux représentants les plus officiels de la théocratie juive : « Les publicains et les courtisanes vous devancent dans le royaume de Dieu. »

 

Alors, à quoi sert de vouloir extraire une paille de l’œil du voisin, en étant soi-même aveuglé par une poutre, comme disent Matthieu et Luc dans le sermon sur la montagne, et de claironner ses aumônes – Matthieu (6, 2) –, en dévorant la maison des veuves – Marc (12, 40) –, alors que, devant Dieu, le sou d’une pauvresse vaut plus que tous les trésors – Marc (12, 48) –, car il est prélevé sur son nécessaire et il a le poids de son amour, qui est la seule porte ouverte sur le royaume, comme Pierre l’apprend à ses dépens, lorsqu’il tente de détourner Jésus de la croix et de l’orienter vers un messianisme facile et triomphant – Matthieu (16, 23) –. Ces mots terribles : « Arrière de moi, Satan », ces mots qui font suite à quelques lignes de distance en Matthieu (16,) à la promulgation du verset fameux : « Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise », forment un contraste encore plus saisissant, que celui souligné plus haut, entre Jean le Baptiste et le plus petit dans le Royaume des cieux.

 

Et, en effet, jamais l’humour n’atteint à quelque chose de plus abrupt, que cette opposition entre la promesse d’indéfectibilité faite à Pierre et cette rebuffade terrifiante : « Arrière de moi, Satan. » Pierre fragile, Pierre passionné, Pierre qui se porte toujours en avant, avec une générosité, plus spontanée qu’elle n’est éclairée, Pierre si sympathique, Pierre si timide, Pierre si émouvant, Pierre qui doit trahir et se repentir avec une si profonde sincérité, c’est Pierre qui doit remplacer le temple, tout au moins c’est lui qui doit être, après le départ de Jésus, la pierre visible sur laquelle tout l’édifice est fondé.

 

Mais, justement, s’il a reçu cette mission, comme il a reçu ce surnom de Pierre, il reste infiniment fragile dans son humanité et son indéfectibilité repose tout entière sur Jésus. Quand il est lui-même, il sera ce que nous sommes, un pauvre homme capable de toutes les trahisons et c’est, justement, ce que ce raccourci nous fait saisir d’une manière si abrupte : « Tu es Pierre et, en même temps, dès que tu retournes à toi-même, tu peux devenir Satan. »

 

Car, aucune fonction ne peut garantir l’établissement en nous du sanctuaire de la nouvelle alliance, parce que la nouvelle alliance fonde un lien mystique entre l’homme et Dieu. Dès que cette relation se dénoue, dès que cette intimité est rompue, tout homme – nous venons de le voir – tout homme, fût-il Pierre, peut devenir Satan.

 

 

3/ L’humour polémique

 

L’humour polémique qu’il est temps d’envisager maintenant, a souvent l’allure d’un piège socratique où l’interlocuteur est réduit aux abois. Son silence ou sa réponse découvrent, également, son jeu et la mauvaise foi de sa position. C’est ainsi que Jésus interroge dans une synagogue, le jour du sabbat : « Est-il permis de faire du bien le jour du sabbat plutôt que le mal ? De sauver une vie plutôt que de la tuer ? » Comme nous le lisons en Marc (3, 4).

 

Cette question est le prélude à la guérison de l’homme à la main desséchée. Cette question reste naturellement sans réponse puisque les adversaires, devant cette mise en demeure, refusent de se découvrir.

 

Dans le récit parallèle de cet épisode en Matthieu (2, 11), Jésus pose la question si concrète : « Lequel d’entre vous n’ayant qu’une brebis, si elle tombe dans une fosse le jour du sabbat, ne s’efforcera de l’en retirer ? » Cette question, comme toutes les autres qu’il posera dans des circonstances analogues, ne comporte pas d’échappatoire.

 

« Lequel, par exemple, lequel est le plus facile de dire : tes péchés te sont remis ou lève-toi et marche » (Luc 5, 23). Le surgissement du paralytique, emportant son grabat, cautionnera une affirmation par elle-même invérifiable, celle qui a scandalisé ses interlocuteurs : « Tes péchés te sont remis. » – « Tout royaume, dira plus tard Jésus, tout royaume divisé contre lui-même va à la ruine. » (Mt 12, 25) Ce principe admis, comment l’accuser d’être un démon qui chasse les démons ?

 

Le chef d’œuvre de l’humour polémique est, cependant, peut-être, en Luc (10, 25-37), la parabole du bon samaritain où le schismatique détesté doit être reconnu par un docteur de la loi comme le modèle de la charité, alors que le prêtre et le lévite dévots se sont arrangés pour ne pas voir le malheureux gisant au bord de la route.

 

Quand on se rappelle la haine ancestrale entre juifs et samaritains, le mépris que les premiers avaient pour les seconds, qu’ils détestaient plus encore que des païens, la rivalité de leurs sanctuaires qui avait amené la ruine du temple samaritain sous le règne de Jean Hyrcan, il est impossible de ne pas voir dans le choix que Jésus fait de son héros, dans la parabole, une ironie à la fois très fine et très profonde, puisque c’est le docteur lui-même qui a posé la question : « A quoi reconnaîtrai-je mon prochain ? » Il doit convenir que, dans l’histoire, dans la parabole, c’est le samaritain qui, seul, a su reconnaître son prochain.

 

Cette conclusion qui fait du docteur celui qui est appelé à canoniser le samaritain, nous conduit à une situation un peu analogue à celle qui serait créée par quelqu’un qui donnerait un chef de cellule communiste, en exemple de vertu, à un prélat romain.

 

Notons d’ailleurs cette prédilection pour les autres castes. Nous avons noté la canonisation du centurion. C’est un étranger et un païen. Nous avons évoqué la révélation faite à la samaritaine au puits de Jacob, une des plus hautes de la nouvelle alliance. Nous rappelons que c’est le lépreux samaritain, dont Jésus remarque qu’il est le seul des dix guéris par lui qui revienne pour dire merci.

 

A cette prédilection pour les étrangers, pour les hérétiques, se joint tout naturellement l’amour extraordinaire que Jésus témoigne aux pécheurs et aux publicains, enfin, à tous ceux qui encourent le mépris public et qui sont regardés, avec dédain, par les docteurs et par les légistes.

 

Comment ne pas se souvenir de la pécheresse qui a oint les pieds de Jésus, qui a reconnu en lui l’amour dont elle avait soif, qui a bravé l’opinion, qui a scandalisé le pharisien et ses hôtes et que Jésus a si miséricordieusement canonisée, avec une touche si délicate, en racontant à Simon, son hôte, la parabole de l’homme qui a deux débiteurs, dont l’un lui doit 500 deniers et l’autre 50. Lequel des deux, lorsqu’il remet à chacun sa dette, lequel des deux l’aimera le plus ? Et se tournant vers la femme : « Beaucoup de péchés lui ont été remis, puisqu’elle a beaucoup aimé. »

 

C’est ce que la tradition gardera en attribuant, d’ailleurs, le nom de Marie-Magdeleine à la pécheresse, c’est ce qu’elle gardera : cette canonisation de la pécheresse, soudainement transformée, qui deviendra la plus grande des contemplatives, justement parce qu’elle a beaucoup aimé.

 

Il est impossible d’évoquer, d’ailleurs, cette admirable conversion, sans penser à la femme adultère et sans se souvenir de la parole qui a traversé les siècles : « Que celui qui est sans péché, lui jette la première pierre ! »

 

Il est évident qu’aucune accusation ne peut résister à cet appel direct fait à la conscience. Et l’évangéliste dont cet épisode, d’ailleurs, comme tout le monde le sait, est déplacé, qui n’appartient probablement pas originellement au texte de saint Jean, l’évangéliste conclut, quel que soit son nom : « Ils s’en allèrent tous, à commencer par les plus vieux » et, Jésus, se trouvant seul devant la femme adultère ne put que lui dire : « Personne ne t’a condamnée ? Moi non plus, je ne te condamnerai pas. » (Jn 8, 3-11).

 

Il resterait, pour traiter à fond de l’humour polémique, à envisager quelques débats de morale, de théologie et d’exégèse, comme le débat fameux sur le tribut à César. On connaît le piège tendu à Jésus par ses adversaires. Ou bien, il est tiède envers l’indépendance d’Israël qui est sous le joug romain ou bien, il est révolté contre le pouvoir occupant !

 

Jésus élude le piège, avec un humour admirable, en demandant à ses interlocuteurs : « De qui est l’effigie et la légende du denier qu’ils lui présentent ? » Elles sont de César. « Puisque vous acceptez la monnaie de César, c’est que vous reconnaissez son autorité. Rendez donc à César ce qui est à César. »

 

Le baptême de Jean constitue un épisode, peut-être plus difficile, puisqu’il se place, dans les synoptiques, après l’expulsion du temple ou plutôt après l’expulsion des vendeurs du temple, que ces évangélistes situent à la fin de la carrière de Jésus. A la question : « Par quelle autorité fais-tu cela ? » Jésus répond par une autre question : « Le baptême de Jean était-il du ciel ou des hommes ? » Comme le peuple tient Jean pour un prophète, les docteurs refusent de répondre, ce qui permet à Jésus de garder le silence sur la question qui lui était posée. « Par quelle autorité fais-tu cela ? »

 

Un autre débat plus abstrait, plus savant aussi sur le Dixit Dominus en Matthieu (22, 44) : « Comment David peut-il, en esprit, appeler le Messie qui est censé être son fils, comment peut-il l’appeler « mon Seigneur », en disant dans le Psaume 110 : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : assieds-toi à ma droite. » Ce débat, lui aussi, n’amène aucune conclusion.

 

Un dernier exemple est emprunté au débat sur la résurrection, engagé par les sadducéens qui la nient et qui, pour mettre Jésus dans l’embarras, présentent le cas d’une femme qui a eu sept maris, tous frères, tous morts avant elle, en demandant duquel elle sera la femme, au jour de la résurrection ? Jésus répond simplement qu’au jour de la résurrection, il n’y aura plus de mariage et que, par conséquent, la question ne saurait se poser.

 

Ces joutes polémiques, où l’humour abonde, comme nous venons de le voir, sont destinées davantage à soustraire les humbles, prêts à accueillir le royaume avec un cœur d’enfant, à l’influence des doctrinaires qui sophistiquent la religion (Lc 18, 17). Elles ne sont pas destinées à convertir ceux-ci, dont la malveillance éclate, avec un humour parfait, dans le récit de Jean (9), qui nous décrit minutieusement l’interrogatoire de l’aveugle-né par les pharisiens incapables de digérer sa guérison.

 

 

4/ L’humour pédagogique

 

L’humour pédagogique que nous abordons, maintenant, nous fournit aussi un nombre impressionnant d’exemples infiniment instructifs.

 

Prenons, d’abord, en Luc (5, 6) la pêche miraculeuse. Nous sommes, précisément, dans un milieu de pêcheurs qui connaissent leur métier. Pierre a reçu Jésus dans sa barque. Jésus a parlé à la foule massée sur le rivage et, ayant terminé son discours, il demande à Pierre de prendre la haute mer et de jeter son filet. Pierre, qui a pêché toute la nuit avec ses compagnons sans rien prendre, Pierre observe que la pêche nocturne ayant été infructueuse, celle accomplie en plein jour, ne saurait donner davantage de résultat.

 

Contrairement à son attente, les filets se remplissent de poissons jusqu’à se rompre ou presque. Les barques sont emplies jusqu’à couler ou presque et Pierre, se sentant devant un événement inexplicable, devine quelque chose de surnaturel. Il se jette aux pieds de Jésus : « Seigneur, retirez-vous de moi qui ne suis qu’un homme pécheur » et Jésus, souriant, conclut l’épisode en lui disant : « Désormais, tu seras pêcheur d’hommes. »

 

C’est un métier que Pierre ne connaît pas encore et il était bon, justement, de lui donner par une leçon de choses, le sens des limites, même dans son propre métier, car, désormais, celui auquel il doit se livrer exige d’autres lumières qui ne sont pas les siennes et il n’y pourra réussir qu’en se laissant conduire. « Désormais, tu seras pêcheur d’hommes. »

 

Un épisode plus difficile à situer, qui est sans doute, comme le figuier stérile, une parabole en action, est celui des porcs ou plutôt du possédé de Gérasa. Tout le monde se rappelle cette rencontre avec le démoniaque auquel Jésus demande son nom et obtient la réponse pittoresque : « Je m’appelle… ou nous sommes légion. » Cette réponse est suivie d’une supplication où les esprits qui sont censés habiter le démoniaque demandent, pour demeurer dans la région, de n’être pas expulsés, de pouvoir émigrer dans les porcs, et en reçoivent, d’ailleurs, la permission.

 

Il est impossible de nous faire, par cet épisode, une idée précise de ce que Jésus lui-même pense de cette situation. Nous savons que les maladies mentales de cette époque étaient rendues solidaires d’une possession démoniaque. Jésus, sans doute, accepte les données du temps, comme celles du langage et guérit, en tout cas, l’homme en proie aux mauvais esprits. Il le délivre de ses ténèbres et de sa folie et la guérison apparaît d’autant plus parfaite que les porcs se précipitent dans le lac et s’y noient.

 

Qu’est-ce que tout cela veut dire ? En tout cas, cela veut dire qu’il faut se garder d’une fréquentation avec les ténèbres et ceux qui en sont les suppôts et que, peut-être, pour des gens qui se réclament de la loi comme pouvaient être les propriétaires du troupeau de porcs, il vaut mieux lui être fidèle, la loi interdisant l’élevage des porcs et la perte du propriétaire étant, peut-être, un moyen de le ramener à la sincérité et à la fidélité à la foi qu’il professait.

 

Jésus vient d’agir, ici, comme un prophète, en entrant dans le jeu des circonstances et en se servant d’elles comme d’une leçon de choses : « Fuyez les ténèbres, soyez sincères avec vous-mêmes, devenez des fils de lumière. » Ce sera le meilleur moyen d’échapper aux ténèbres et à toutes les manifestations désordonnées dont elles sont la suite en nous.

 

Le style de Jésus comporte, lui aussi, un certain humour, sensible dans ses oppositions rapides. « Si vous demandez ou plutôt si un enfant demande à son père un oeuf, lui donnera-t-il un scorpion ? S’il lui demande du pain, lui donnera-t-il un serpent ? » (Lc 11, 12)

 

Un autre exemple de ce style si vivant et si rapide : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas une pierre pour reposer sa tête. » (Mt 8, 20) – Ceci dit pour écarter un disciple qui, sans doute, présume de ses forces et cet autre, au contraire, pour engager un disciple à ne pas regarder en arrière et à se mettre immédiatement au service du royaume de Dieu : « Laisse les morts enterrer leurs morts. » (Mt. 8, 22).

 

Comment oublier et ne pas retenir ce mot si savoureux, dit à Marthe qui s’agite en réclamant l’aide de sa sœur : « Tu t’agites pour beaucoup de choses. Il en faut très peu : une seule. » (Lc 10, 41).

 

Nous retrouvons l’humour pédagogique dans l’épisode de Lazare. Tout au début, ce mot qui retentit comme une première antienne : « Lazare se repose, je vais aller le réveiller. » (Jn 11, 11). Il s’agit, en réalité de la mort, mais c’est une mort guérissable. Et c’est pourquoi Jésus en parle comme d’un sommeil.

 

Nous retrouverons, plus tard, cet épisode de la résurrection. Nous pouvons maintenant situer un texte où l’humour est présent, quoique avec discrétion.

 

C’est celui où Jésus répond à la demande de Pierre sur les récompenses qui attendent les disciples qui ont tout abandonné pour le suivre. Jésus leur promet le centuple en cette vie, avec des champs, des maisons, des mères, des frères et des sœurs… et des persécutions, ce qui semble annoncer que, si le centuple leur est promis, c’est au sens spirituel qu’il faut l’entendre beaucoup plus que d’une gloire temporelle, comme celle qui figure en Matthieu (19, 28) : « Vous siégerez sur douze trônes, jugeant les douze tribus d’Israël. »

 

Cela a pu être dit à un moment où Jésus n’avait pas encore éclairé ses disciples sur le caractère intérieur et spirituel du royaume et où il était nécessaire de les encourager à le suivre, en s’appuyant sur les espérances, encore très matérielles et très limitées, qui les avaient engagés, précisément, à reconnaître en lui celui que l’on attendait.

 

Il n’y aura plus d’illusions possibles à se faire lorsque Jésus, dans les derniers jours de sa vie, les confrontera avec la réalité du royaume dans cette scène incomparable du Lavement des pieds (Jn 13, 1s). Il n’y a plus de ménagements à garder désormais. Il faut les amener à reconnaître la dure réalité, celle qu’ils auront à vivre dans les heures qui vont suivre : l’agonie, la condamnation, la crucifixion et il faut, autant que possible, les amener à consentir à cette défaite mystérieuse qui doit être la source du salut.

 

Car, c’est à ce renversement prodigieux qu’ils doivent assister, c’est avec lui qu’ils doivent se familiariser et, puisque tout est perdu, puisque les heures sont comptées, puisque le Nouveau Testament va être scellé dans sa mort, Jésus tente, une dernière fois, avec tout l’élan de son amour, réduit en quelque sorte aux abois, il tente, une dernière fois, de les amener à comprendre et à consentir.

 

Il se ceint d’un linge, il met de l’eau dans un bassin, il s’agenouille devant eux. Il faut qu’ils découvrent ce royaume de Dieu qu’ils ont à devenir. Il faut que s’éclaire, en eux, ce ciel dans lequel on ne peut entrer, parce qu’il est intérieur à l’homme lui-même. Il faut devenir le ciel, comme il faut devenir le royaume mais, pour entrer dans ce secret, il faut comprendre qu’une nouvelle échelle des valeurs est ici promulguée. Il ne s’agit plus de dominer, il ne s’agit plus d’affirmer sa puissance en écrasant.

 

Dieu perd ce visage de pharaon, ce visage de despote, ce visage de maître qu’il a eu si souvent à travers l’histoire. Le visage de Dieu se révèle comme le visage de l’amour : le plus grand, c’est celui qui donne le plus ; le plus grand, c’est celui qui est le plus dépouillé ; le plus grand, c’est celui qui donne tout ; le plus grand, c’est celui qui n’a rien ; le plus grand, c’est celui qui est absolument incapable de rien posséder ; le plus grand, c’est celui qui n’a pas de sujets, celui qui ne peut entrer en rivalité avec personne, parce qu’il est éternelle communication. Jésus à genoux, c’est tout cela.

 

Voilà la grandeur de Dieu. Dieu est à genoux devant l’homme. Dieu peut être à genoux devant l’homme sans déchoir car, justement, il ne s’agit pas d’être au-dessus, mais d’être au-dedans et, pour être au-dedans, il est impossible de forcer et de contraindre la liberté. Il s’agit d’ouvrir le cœur, d’en desceller la pierre, de faire jaillir l’amour. C’est ce que Jésus tente, c’est ce qu’il n’obtient pas.

 

C’est pourtant ainsi qu’il révèle, de la manière la plus pathétique, la vraie nature de la nouvelle alliance, ce lien mystique qu’elle veut établir entre l’homme et Dieu dans cette réciprocité d’amour, en dehors de laquelle rien ne peut être accompli. « Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus. Encore un peu de temps, et vous me verrez. » (Jn 16, 16).

 

Désormais, les heures sont comptées. Jésus n’ignore rien de ce qui l’attend. Et c’est pourquoi, quelques jours auparavant, avant cette suprême révélation de la grandeur divine, dans l’humilité infinie du Lavement des pieds, au banquet où figuraient Lazare et Marie, au banquet où Marie répand le parfum précieux dont le prix, selon Judas, aurait pu être donné aux pauvres avec plus d’à propos, il a pu dire : « Laisse… Elle l’a fait pour ma sépulture. » (Jn 12, 7).

 

Jésus est seul, il n’a pas fait un seul disciple. Il est seul au jardin de l’agonie. Jean lui-même est endormi et voici que Judas, à la tête des émissaires du Sanhédrin, pénètre dans le jardin.

 

Alors, suprême humour, ce mot si douloureux de Jésus aux apôtres endormis : « Eh bien ! Désormais, dormez et reposez-vous » (Mt 26, 45), comme il va dire à Judas : « C’est donc par un baiser que tu trahis le Fils de l’homme. » (Lc 22, 48).

 

Quand tout aura été accompli, quand la pierre du tombeau aura été descellée, quand Jésus sera ressuscité des morts, quand Thomas voudra vérifier cette résurrection, en mettant ses doigts dans les plaies du Seigneur, Jésus le laissera faire. Il l’invitera même à le faire, pour conclure dans ce mot, lui aussi plein d’humour : « Bienheureux ceux qui ont cru et qui n’ont pas vu » (Jn 20, 29). Tu as voulu vérifier ? Cela ne servait à rien. Justement, la résurrection est un mystère de foi comme la mort elle-même.

 

La mort de Jésus est une mort intérieure, une mort d’identification, une mort qui doit tarir en nous les sources de la mort. Jésus est mort d’une mort qui était notre mort, d’une mort unique.

 

Sa résurrection, elle aussi, est unique. Ce n’est pas avec les mains qu’on a pu la vérifier, c’est en vivant sa vie, c’est en s’identifiant avec lui, c’est en reconnaissant en lui le prince de vie, c’est dans « la lumière de la flamme d’amour » qui est la foi que toutes ces choses doivent être découvertes et reconnues.

 

Puis, la résurrection est le signe de Jonas, ce n’est pas un signe qui est lisible pour ceux qui ne sont pas dans le secret de la confidence. C’est, aussi bien, pourquoi Jésus ne se présente pas aux autorités. Il ne confond pas ni Caïphe, ni Pilate qui se seraient mépris sur sa résurrection, comme ils se sont mépris sur sa personne. La résurrection demeure un secret de la communauté et qui doit être lu justement dans la lumière de la foi et de l’amour.

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Nous pouvons situer enfin deux ou trois exemples encore de cet humour dont les Evangiles nous ont gardé la trace si vivante et si émouvante en rappelant, en particulier, deux épisodes, ces deux épisodes bien connus.

 

Celui de la résurrection de la fille de Jaïre. Le père de l’enfant est venu au devant de Jésus, il a supplié le maître de guérir sa fille. Quand Jésus arrive à la maison de Jaïre, l’enfant est morte, les pleureuses sont installées, remplissant la maison de leurs cris. Jésus écarte tout ce monde bruyant, il ne permet l’entrée de la chambre mortuaire qu’aux parents de l’enfant et à ses trois disciples préférés, Pierre, Jacques et Jean. Il prend la petite fille par la main. Elle se lève dans l’allégresse de ses douze ans et, tandis que les témoins stupéfaits demeurent sans mouvement, Jésus les ramène à ces données de common sense, il les ramène au terre-à-terre de la vie quotidienne en disant : « Donnez-lui à manger. »

 

Et ce mot, justement, ce mot banal, ce mot quotidien qui éteint l’éclat du miracle, nous donne immédiatement la mesure du surnaturel, dans l’esprit de Jésus. Il ne s’agit pas de s’émerveiller devant des faits physiquement vérifiables, mais de voir dans le miracle, un événement-avènement, de voir dans le fait physique, avant tout, le signe d’une Présence que l’on ne peut reconnaître qu’intérieurement lorsqu’on s’ouvre à elle, lorsqu’on l’accueille en soi, lorsqu’on devient ce royaume qui est au-dedans de nous.

 

La résurrection de Lazare donne lieu à une situation analogue. Tandis que Lazare sort du tombeau, tout enveloppé de ses bandelettes et que les témoins, beaucoup plus nombreux, sont saisis d’un émerveillement qui leur interdit, également, tout mouvement, Jésus intercepte, en quelque sorte, leur admiration par ce mot de common sense : « Déliez-le, délivrez-le de ses bandelettes. »

 

Et ce geste, qui va les occuper naturellement, va les détourner aussi de cette espèce d’admiration qui ne va pas jusqu’aux profondeurs de l’esprit et leur suggérer un miracle bien plus étonnant encore, justement, qui est cet appel à la vie éternelle, laquelle rejaillit en nous du fait de notre intimité avec Dieu.

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Bien sûr que tous les mots où l’humour de Jésus pourrait nous devenir sensible n’ont pas été recueillis dans la brève revue que nous venons d’en faire. Jésus l’a dit : « Si les enfants se taisent, les pierres crieront. » (Lc 19, 40). Mais qu’importe le cri des pierres elles-mêmes, puisque, comme l’avait dit Jean Baptiste : « Dieu peut faire jaillir, Dieu peut susciter de ces cailloux eux-mêmes, une postérité à Abraham. » (Mt. 3, 9).

 

Et justement, ce mot du Baptiste, comme le mot de Jésus : « Si les enfants se taisent, les pierres crieront », ce mot nous ramène à ce royaume intérieur dont Jésus est la source et la révélation. Et tout cet itinéraire que nous avons parcouru était précisément destiné à mettre en valeur, à nous rendre sensible la conscience aiguë, parfaite, profonde, constante que Jésus avait de la nouveauté de son message et de sa mission.

 

On est tenté de penser que la lecture des Evangiles est une chose facile. On oublie que les Evangiles contiennent, comme la géologie de la terre, des couches différentes, des niveaux différents, selon l’auditoire auquel Jésus parle, selon l’époque à laquelle Jésus parle et que, de toutes manières, Jésus était déterminé par les espérances de son temps, par la manière dont ces espérances étaient répandues dans le peuple et dans le cœur de ses disciples eux-mêmes.

 

Il ne pouvait pas leur parler, il ne pouvait pas les rassembler, il ne pouvait pas les attacher à l’œuvre qu’il allait leur confier sans s’appuyer sur leur attente, sans faire appel à leurs espoirs, tout en leur donnant une orientation nouvelle qui devait, peu à peu, les conduire à une vie entièrement nouvelle, à celle qui s’exprime au Lavement des pieds, à cette conception qu’ils ne comprendront, d’ailleurs, et qu’ils n’assimileront que dans le feu de la Pentecôte, que, désormais, les temps sont révolus, qu’il n’y a plus de peuple élu, qu’il n’y a plus de privilèges et que Dieu est un Dieu intérieur dont l’homme est le sanctuaire.

 

Et cette étude que nous venons de faire, cette étude, d’ailleurs, si sommaire, si fragmentaire et si imparfaite de l’humour dans les Evangiles, a ceci, justement, de particulièrement émouvant, que cet humour nous permet de saisir un des aspects les plus profonds de la conscience humaine de Jésus.

 

La patine liturgique qui s’est posée sur les Evangiles, cette habitude que nous avons de les lire comme des textes cultuels, sans leur enlever toute leur puissance de vie qui ne cesse de courir sous les mots, cependant, nous détourne généralement d’y être attentifs ; et l’itinéraire que nous venons de parcourir était destiné, précisément, à nous donner un sens plus aigu de cette nouveauté de l’Evangile, de cette nouveauté du message et de la mission de Jésus et de la conscience qu’il avait de cette nouveauté.

 

A travers les divers niveaux d’esprits auxquels il s’adresse, à travers les divers niveaux de temps auxquels il parle, pendant lesquels il parle, à travers aussi l’expérience de l’Eglise qui est sensible dans les textes évangéliques, qui n’ont pas été rédigés tous à la même époque et qui donnent lieu à une intelligence plus profonde, à une promotion, en quelque manière spirituelle, dans la compréhension du message et de la mission de Jésus, en tenant compte de tous ces facteurs, nous sentons parfaitement bien qu’à travers toute son histoire, à travers toute sa carrière publique, Jésus a été parfaitement sensible à l’opposition entre ce qu’il avait à faire et à dire, et la tradition dans laquelle il était visiblement et inévitablement inséré.

 

Il fallait accepter ces données. Il fallait en même temps les transformer. Il fallait s’appuyer sur ces espoirs. Il fallait en même temps les dépasser. Il fallait attirer les disciples selon leur attente et, en même temps, il fallait les préparer à ce dépouillement suprême qui sera le mystère de la croix. Il fallait les préparer et préparer le monde à accepter que la victoire divine fût promulguée dans la défaite et que c’est dans la mort que nous eussions à puiser la vie.

 

Et, parce que Jésus était si parfaitement conscient de cette opposition, parce qu’il en usait, d’ailleurs, avec une admirable prudence, parce qu’il ne voulait rien briser, parce qu’il ne voulait pas ajouter au ferment révolutionnaire de son temps, en provoquant un mouvement politique qui eût été catastrophique pour sa mission, c’est en raison de tout cela, de cette conscience aiguë, de ces circonstances si complexes, de toutes ces nuances exquises qui sont sensibles dans sa parole et dans son humour, c’est à cause de tout cela que nous pouvons deviner l’immense solitude de Jésus-Christ.

 

Plus il avance vers la consommation de sa carrière, plus il est seul. Et le Lavement des pieds l’atteste, comme le sommeil de ses intimes au jardin de l’agonie.

 

Finalement, il n’aura pas fait un seul disciple avant que tout soit consommé. C’est bien seul qu’il s’enfoncera dans son agonie. C’est seul qu’il rendra le dernier soupir dans cet immense cri d’abandon.

 

Et, même ressuscité, il ne convaincra par ses disciples, qui chercheront des témoignages sensibles, voire sensoriels et qui ne comprendront pas le sens et la portée de cette vie à laquelle ils ont été si intimement associés, jusqu’à ce qu’ils naissent, de nouveau, dans le baptême de feu de la Pentecôte.

 

Il importe donc, quand nous lisons l’Evangile, de nous ouvrir à toute cette nouveauté, d’écouter les battements du cœur du Christ, d’entrer dans sa solitude et, à travers et au-delà de la patine liturgique, de bien saisir cette immense révolution qui se prépare silencieusement, qui explose, à certains moments, à travers un humour, qui tamise la radicale nouveauté du Nouveau Testament.

 

Devant cette nouveauté, les disciples reculeront. Devant elle, tant de chrétiens reculent encore, puisqu’il s’agit d’admettre, finalement, que la grandeur de Dieu est dans sa générosité, que la grandeur de Dieu est son amour, puisqu’il est tout amour et que le sceau du Nouveau Testament et la clef de la nouvelle alliance n’est pas autre chose que la divine pauvreté.

 

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(*) TRCUSLivre «  Au miroir de l’Evangile  »

Textes choisis et présentés par le père Gilbert Géraud

Publié par les Editions Anne Sigier

Parution : février 2007

253 pages

ISBN : 978-2-89129-491-1