Résumé : Vincent de Lérins, en 434, dans Le Commonitorium, édicte une règle de foi selon laquelle ce qui est proprement catholique est « ce qui a été cru partout, toujours et par tous. » Règle d’application difficile : comment garder le dépôt, problème de la perpétuité et du progrès.
La règle de foi de Vincent de Lérins
Repères historiques
L’œuvre de Vincent de Lérins se situe au lendemain du Concile d’Éphèse, à un moment où il n’est pas question de séparation entre Rome et Constantinople, et où l’Église d’Alexandrie vient de faire triompher la foi commune sous la vigoureuse direction de saint Cyrille qui est encore vivant à l’heure où Vincent achève l’ouvrage dont nous allons nous entretenir. C’est à ce titre de représentant d’une chrétienté encore relativement unie que celui-ci nous intéresse particulièrement.
Nous ne savons pas grand chose sur sa vie. Gennadius, prêtre marseillais, qui écrit dans la seconde moitié du 5ème siècle, nous apprend que Vincent, gaulois de nation, prêtre au monastère de l’île de Lérins – aujourd’hui presque en face de Cannes – composa, sous le pseudonyme de Peregrinus, un ouvrage contre les hérétiques, et qu’il mourut tous la règne de Théodose II et de Valentinien III, c’est-à-dire au plus tard en 450.
Vincent lui-même nous dit qu’après avoir été longtemps entraîné au triste et incohérent tourbillon de la vie séculière, il a enfin trouvé un abri en venant se cacher au port de la religion où, loin des villes et de la foule, il goûte, dans une cellule campagnarde, le repos du Seigneur. Nous ne savons rien de plus, sinon qu’il porte le titre de Saint et fut honoré comme tel par les moines de Lérins, d’où ses reliques furent enlevées à l’époque de la Révolution et disparurent sans laisser de trace.
Le Commonitorium
St Vincent de Lérins doit sa célébrité à un petit livre d’une centaine de pages, qu’il prétend modestement avoir écrit pour son propre usage, comme un simple commonitorium ou aide-mémoire, destiné à éclairer et affermir ses convictions. En réalité, il s’adresse à tous les chrétiens soucieux de maintenir l’orthodoxie de leur foi. L’ouvrage se compose de deux livres, dont le second a disparu et n’est plus représenté que par un résumé joint dans tous les manuscrits au premier livre. L’auteur donne lui-même l’année 434 comme celle où son écrit vit le jour.
La réputation du Commonitorium fut lente à s’établir. Elle monte en flèche à partir du 16ème siècle. Depuis cette époque, on en compte quelque soixante-douze éditions auxquelles s’ajoutent soixante-six traductions. Ce qui est fort honorable. Le 19ème siècle vit sortir quatorze éditions et vingt traductions. La dernière édition critique parut à Bonn, en 1906, par les soins de Rauscher. On s’étonne d’abord de la fortune d’un ouvrage qui emprunte la plupart de ses idées au « De prescriptione« de Tertullien et à divers traités de saint Augustin, dont l’auteur était contemporain, et l’on se demande – à première vue – comment Bossuet a pu voir en Vincent une des lumières de son siècle, et pourquoi la célèbre Assemblée du clergé français de 1682 a exalté son Commonitorium comme l’instrument le plus propre à nous faire discerner la véritable Église de Jésus-Christ.
L’adversaire de Vincent de Lérins
J’avoue que j’ai quelque peine à partager cet enthousiasme et que je suis un peu agacé par ses invectives contre la puanteur, l’âpreté, l’amertume, le poison, la scélératesse, la folie, le délire impie qui sont autant d’attributs des chiens enragés, des loups ravisseurs, des ministres de Satan enfin, que sont en réalité tous les chefs de file des hérésies qu’il combat.
Mais ce sont là des aménités où les théologiens ont trop longtemps excellé pour lui faire un grief du langage de la corporation. A une seconde lecture, on ne peut s’empêcher d’être frappé par la sincérité et le sérieux presque dramatique de ses préoccupations. Il faut qu’il sente le danger bien proche pour qu’il assume dans sa solitude le rôle si pressant d’avertisseur.
Rien ne nous indique cependant l’erreur contre laquelle il mobilise toute son érudition. Toutes les hérésies qu’il énumère appartiennent au passé, et si Nestorius vit encore, son sort vient précisément d’être réglé par le Concile d’Éphèse. On se perd en conjectures sur les motifs qui l’obligent à sortir du silence et sur l’identité véritable de l’ennemi contre lequel il dresse ses batteries.
Une des hypothèses les plus troublantes est que l’adversaire qu’il vise n’est pas moins que saint Augustin lui-même, qui mourut en 430. L’enseignement du grand évêque d’Hippone sur le libre arbitre et la prédestination qui vouait à l’enfer la majorité du genre humain avait rencontré une vive opposition dans le midi de la Gaule qui fut, au cours du 5ème siècle, le bastion de ce que l’on a appelé le semi-pélagianisme.
L’adversaire le plus acharné des idées d’Augustin était Cassien, disciple de saint Jérôme et de saint Jean Chrysostome, qui initia la Gaule aux institutions monastiques de l’Orient. Un des partisans les plus actifs de Cassien était Fauste qui devint abbé de Lérins en 433. N’y a-t-il pas là une coïncidence ? Vous vous rappelez que le Commonitorium de Vincent est de 434. Ne seraient-ce pas ces opinions génialement personnelles d’Augustin qui apparaîtraient à Vincent comme des nouveautés dangereuses et troublantes contre lesquelles il importait de se tenir en garde ?
Les nouveautés, dangereuses tentations pour la foi
Sans doute, la personnalité d’Augustin était taboue. Il n’était pas question d’attaquer de front un Docteur illustre et vénéré qui venait de mourir. Mais on pouvait fort bien et sans danger, énoncer des principes, illustrés par des faits du passé entièrement étrangers à la querelle, des principes qui barreraient la route aux thèses augustiniennes. C’est à la vérité tout ce que l’on pouvait faire, en dépistant d’ailleurs les soupçons par quelques vigoureux coups de patte à Pélage et à ses disciples, dont Augustin avait si soigneusement poursuivi l’hérésie.
Il n’est pas du tout invraisemblable que Vincent eût cette intention derrière la tête, car d’une part, il considère comme la plus dangereuse tentation pour la foi les nouveautés introduites par des personnages éminents, dont l’autorité sert de caution à l’erreur, en adjurant ses lecteurs d’abandonner n’importe quel maître – fût-il saint et savant, fût-il évêque, ce qui s’applique parfaitement à Augustin – plutôt que la doctrine héritée des Apôtres, et d’autre part les règles qu’il donne ne doivent servir que pour se préserver des hérésies naissantes, au sujet desquelles l’Église n’a encore pris aucune décision.
On peut donc admettre que les débats sur la grâce et la prédestination qui agitaient la Gaule à cette époque, débats dans lesquels Augustin lui-même était intervenu une année avant sa mort, et auxquels avait pris part le propre abbé de Vincent, ne furent pas étrangers à la rédaction du Commonitorium. L’impossibilité de s’en prendre à l’évêque d’Hippone empêcha, fort heureusement, cet écrit d’engager une polémique qui l’eût discrédité, et assura une valeur permanente à un exposé qui pose et tente de résoudre un problème qui rebondit au commencement de notre siècle, avec plus d’acuité que jamais.
L’attachement à la tradition comme un devoir imprescriptible
Cette reconstitution hypothétique de la genèse de l’œuvre qui nous occupe ne doit scandaliser personne. Il était naturel que les thèses d’Augustin sur la grâce, qui restent discutées, parussent aussi dangereuses qu’elles semblaient déprimantes, et qu’un moine soucieux de tradition, entreprît de neutraliser, sur ce point, le crédit du grand évêque en rappelant que toute nouveauté est suspecte, d’où qu’elle vienne, par cela seul qu’elle est une nouveauté. Il serait parfaitement injuste de lui attribuer d’autre motif que son attachement même à la tradition qu’il défend. C’est la vie même de l’Église qui est en jeu pour lui, dans cette controverse où il ne s’engage que par le sentiment très vif d’un devoir imprescriptible.
Il n’a pas évidemment le génie d’Augustin, mais qu’importe le génie quand une vérité divine est remise en question et quand la foi de chacun est intéressée au débat. Il ne manque d’ailleurs pas d’intelligence, et il l’a fort pénétrante quand il s’enfonce à plein dans une explication. S’il n’écrit pas mal, il a beaucoup moins le souci de sa langue que l’évêque d’Hippone. Cela ne l’empêche pas d’ailleurs d’atteindre quelques formules très heureuses qui expriment nettement son point de vue.
« Au lieu de se contenter de la règle de foi traditionnelle, admise une fois pour toutes dans l’antiquité, dit-il des novateurs, il leur faut chaque jour du nouveau et encore du nouveau ! Ils sont toujours impatients d’ajouter quelque chose à la religion, d’y changer, d’en retrancher, comme si ce n’était pas un dogme céleste, auquel il suffit d’avoir été une fois révélé, mais une institution purement humaine qui ne peut être conduite à sa perfection que par de continuels amendements ou plutôt par de continuelles corrections. » (Commonitorium chapitre XXI)
Pour lui, la foi constitue un héritage intangible, qu’il faut accepter sans rien innover et transmettre intact : car il ne convient pas, écrit-il, que nous menions la religion où il nous plaît, mais bien que nous la suivions où elle nous mène. Aussi bien, ajoute-t-il, c’est une chose que vous ne réglez pas, mais sur laquelle vous vous réglez. C’est pourquoi il se propose de montrer « par quantité d’exemples », « à tous les vrais catholiques qu’ils doivent écouter les docteurs avec l’Église, mais non abandonner la foi de l’Église avec les docteurs ». (Chapitre XVII)
La question du discernement
Photin évêque de Sirmium, Apollinaire évêque de Laodicée, Nestorius évêque de Constantinople, au temps de Vincent, et plus anciennement, Origène le flambeau des flambeaux dont le crédit était infini, et Tertullien l’Origène des latins, ont sombré dans l’erreur et fait naufrage dans la foi. Nul n’échappe, en effet, aux pièges du prince des ténèbres, dès qu’il cède au goût des nouveautés, en substituant son sens propre au sens catholique qui relie infailliblement la foi à la tradition reçue des Apôtres.
Mais comment préserver ce sens catholique et lui garder toute sa puissance de discernement, en face d’opinions qui peuvent se réclamer du prestige des plus hautes lumières de l’Église ? Autrement dit, où est l’Église et quand avons-nous affaire à elle et non aux doctrines particulières et aux sentiments privés de tel ou tel docteur en veine de nouveauté ?
L’Écriture Sainte devrait assurément suffire à trancher tous les débats. Mais voilà : chacun l’interprète selon son sens propre. Autant de commentateurs, autant d’opinions. Il n’y a qu’un moyen de sortir de ce maquis : c’est de consulter la tradition de l’Église catholique. Mais justement, comment reconnaître avec certitude cette tradition, puisque même un évêque peut s’y tromper et nous tromper ?
La règle de foi de Vincent de Lérins
La règle de foi de Vincent de Lérins : ce qui a été cru partout, toujours et par tous, renvoie du présent au passé, puis à la majorité conciliaire, puis à l’unanimité des docteurs porte-voix de l’orthodoxie.
C’est à ce propos que Vincent de Lérins énonce la fameuse règle de foi qui est l’objet essentiel de son ouvrage : « quod ubique, quod semper, quod ab omnibus. » Ce qui est proprement catholique, c’est :
« Ce qui a été cru partout, toujours et par tous. » (chapitre II)
Formule magnifique dans sa concision, mais dont l’application, nous le verrons, est singulièrement difficile.
Voici l’ordre des préférences qu’elle implique. Dans le présent, préférer à une parcelle, à une coterie qui se détache de l’Église, à un membre gangrené, le corps dans son ensemble, c’est-à-dire : à l’opinion d’une secte, préférer la foi universelle, ce qui revient à opter pour la catholicité.
Mais si la contagion de l’erreur se répand partout et menace d’empoisonner l’Église tout entière à la fois, il faut alors préférer à la chrétienté actuelle l’Antiquité qui ne peut être séduite par aucune nouveauté étrangère. Ce qui revient à opter pour l’apostolicité, où la catholicité a sa source et sa règle. Mais si l’Antiquité n’est pas d’accord avec elle-même et qu’il y ait deux ou trois hommes – voire une ville ou une province – qui font schisme, alors il faut préférer, à leur témérité ou à leur ignorance, les décisions d’un Concile universel tenu au non de l’ensemble des fidèles. Ce qui revient à opter pour le consentement général. Mais si aucun concile n’a rien décidé, alors il faut préférer à une opinion isolée, l’accord des maîtres autorisés, l’accord des pères et des docteurs qui, en des temps et des lieux différents, ont donné, sur une question, un enseignement unanime.
La règle de Vincent renvoie ainsi du présent au passé, et dans le passé même nous oblige à faire un tri en opposant la minorité dissidente à la majorité conciliaire, ou en nous confrontant à défaut de celle-ci, avec l’unanimité des docteurs reconnus comme les porte-voix de l’orthodoxie.
Une règle d’application difficile
A la fin de son ouvrage, Vincent revient sur sa règle de foi en ramenant ses trois critères : universalité ou catholicité, antiquité ou apostolicité, et consentement général, à deux critères : l’accord de l’universalité et de l’antiquité.
Il montre qu’en fait le Concile universel tenu à Éphèse en 431, qui ne groupait que deux cents évêques, a pris le chemin le plus court pour rejoindre l’Antiquité et garantir la catholicité et l’apostolicité de ses décisions, en se bornant à établir, sur les questions disputées dans cette assemblée, l’accord de dix docteurs seulement, parmi lesquels saint Athanase d’Alexandrie, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile de Césarée, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise de Milan, tous évêques vers le milieu du 4ème siècle ou plus tard, ce qui n’est pas très ancien. Du 3ème siècle, il ne cite qu’un grand nom : saint Cyprien de Carthage. Il faut avouer que c’est peu, et l’on comprend que sa règle de foi, qui a fait l’objet d’innombrables discussions, ait été tirée en divers sens par les catholiques, par les protestants et par les anglicans qui s’en sont tous réclamés, en accordant tous – les uns contre les autres – que perpétuité est marque de vérité et variation signe d’erreur, quitte à se reprocher mutuellement leur nouveauté.
Leibniz écrit très justement à Bossuet que le critère de Vincent est beau et magnifique à dire, tant qu’on demeure aux termes généraux, mais quand on en vient au fait, on se trouve loin de son compte. Nous verrons dans un instant, quel élément nouveau Vincent lui-même a introduit dans ce débat, et comment il a rendu encore bien plus difficile l’application de sa règle de foi. Avant de faire ce nouveau pas, il est juste de rendre hommage à l’extraordinaire précision avec laquelle il a exprimé les doctrines catholiques de l’Incarnation et de la Trinité : celle-ci à l’occasion de celle-là, face au Nestorianisme que le Concile d’Éphèse venait de condamner.
Vincent, les doctrines catholiques de l’Incarnation et de la Trinité – l’évolution du dogme
Extrait du Commonitorium
« Mais l’Église catholique, qui possède sur Dieu et sur notre Sauveur la vraie doctrine, ne blasphème ni contre le mystère de la Trinité, ni contre l’Incarnation du Christ. Elle vénère une divinité unique dans la plénitude de la Trinité, et l’égalité de la Trinité dans une seule et même majesté. Elle ne confesse qu’un seul Jésus-Christ, non deux : un Christ tout à la fois Dieu et homme. Elle reconnaît en lui une seule Personne, mais deux substances ; deux substances, mais une seule Personne ; deux substances, parce que le Verbe de Dieu est immuable et ne peut se convertir en chair ; une seule Personne, de peur qu’en proclamant deux Fils, elle ne paraisse adorer une Quaternité et non une Trinité.
Mais il ne sera pas inutile d’expliquer ce point d’une manière encore plus claire et explicite :
En Dieu, il y a une seule substance, mais trois personnes.
Dans le Christ, il y a deux substances, mais une seule personne.
Dans la Trinité, il y a plusieurs personnes, non plusieurs substances : dans le Sauveur, il y a plusieurs substances, non plusieurs personnes.
Comment peut-il y avoir plusieurs personnes dans la Trinité, et non plusieurs substances ? Parce que, autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit. Et pourtant le Père, le Fils et le Saint-Esprit n’ont pas trois natures différentes, mais une seule et même nature.
Comment peut-il y avoir dans le Sauveur deux substances et non deux personnes ? Parce qu’effectivement, autre est la substance de la divinité, autre est la substance de l’humanité ; mais pourtant la divinité et l’humanité ne constituent pas deux personnes, mais un seul et même Christ, un seul et même Fils de Dieu , une seule et même personne d’un seul et même Christ, Fils de Dieu.
De même que, dans l’homme, la chair est une chose et l’âme en est une autre, et il n’y a cependant qu’un seul et même homme, âme et chair tout à la fois. Chez Pierre ou chez Paul, autre chose est l’âme, autre chose est la chair : il n’y a pourtant pas deux Pierre, chair et âme ; il n’y a pas un Paul âme et une autre chair, mais un seul et même Pierre, un seul et même Paul, constitué par la double et diverse nature de l’âme et du corps.
De même il y a, dans un seul et même Christ, deux substances ; mais l’une est divine, l’autre humaine ; l’une procède de Dieu, son Père, l’autre de la Vierge, sa mère ; l’une est coéternelle et égale au Père, l’autre temporelle et inférieure au Père ; l’une consubstantielle au Père, l’autre consubstantielle à la mère. Et cependant, il n’y a qu’un même Christ dans l’une et l’autre substance.
Il n’y a donc pas un Christ-Dieu et un Christ-Homme ; l’un incréé et l’autre créé ; l’un impassible, l’autre passible ; l’un égal au Père, l’autre inférieur au Père ; l’un né du Père, l’autre de la mère. Il n’y a qu’un seul et même Christ, Dieu et Homme ; c’est le même qui est à la fois incréé et créé ; immuable, impassible, et muable, passible ; égal au Père et inférieur au Père ; né du Père avant le temps et engendré de la mère dans le temps ; Dieu parfait et homme parfait ; Divinité suprême en tant que Dieu, Humanité complète en tant qu’Homme. Je dis : Humanité complète, puisqu’elle possède à la fois l’âme et la chair : mais une chair véritable semblable à la nôtre, directement reçue de sa mère ; une âme douée d’intelligence et ayant la faculté de penser et de raisonner.
Il y a donc dans le Christ : le Verbe, l’âme, la chair ; mais tout cela ne forme qu’un seul Christ, un seul Fils de Dieu et, pour nous, un seul Sauveur, un seul Rédempteur. Un seul, non par je ne sais quel mélange corruptible de divinité et d’humanité, mais par une entière et spéciale unité de personne. Et cette union ne convertit ni ne transforme une substance en l’autre – ce qui est proprement l’erreur des Ariens – : mais plutôt elle les assemble toutes deux en une, de telle sorte que, d’une part le caractère unique d’une seule et même personne subsiste toujours dans le Christ, et d’autre part la qualité propre à chaque nature se maintient éternellement. Et ainsi jamais Dieu ne commence à être corps, et à aucun moment le corps ne cesse d’être corps.
L’exemple de la condition humaine peut aider ici à me faire comprendre. Ce n’est pas seulement dans le présent, mais aussi dans l’avenir que chaque homme se composera d’une âme et d’un corps ; et cependant jamais le corps ne se changera en âme, ni l’âme en corps. Chaque homme étant destiné à vivre sans fin, nécessairement dans chaque homme la différence des deux substances subsistera sans fin. De même, dans le Christ aussi, il faut maintenir que la propriété particulière de chacune des deux substances subsistera éternellement, sans néanmoins que l’unité de la personne en soit altérée ». (chapitre XIII ) (1)
Effort toujours plus affiné de compréhension
Le français rend mal la concision du latin. M. de Labriolle donne un petit échantillon de traduction plus littérale : « Dans la Trinité, il y a celui-ci et celui-là ; mais non pas ceci et cela ; dans le Sauveur, il y a ceci et cela ; mais non pas celui-ci et celui-là. » etc. Celui-ci et celui-là répondant à la notion de personne ou subsistance et ceci et cela répondant à la notion de substance ou nature.
On se rend compte par-là que l’intelligence de Vincent était capable de manier avec une grande clarté les subtilités les plus déliées, et qu’il était loin d’être un barbare en face de l’évêque d’Hippone.
On voit aussi que s’il entendait se tenir fermement au dépôt de la foi transmis par les Apôtres et l’Église, il n’entendait nullement exclure un effort toujours plus affiné de compréhension. Et c’est justement par là surtout que son Commonitorium a retenu l’attention, tout spécialement à notre époque, car Vincent est le premier théologien qui ait envisagé une vie et une évolution du dogme, qui ait conçu que la perpétuité n’excluait pas le progrès, et qui ait exprimé à quelles conditions ce progrès ne constituait pas une variation, ne contredisait pas à la perpétuité. Et il l’a fait dans des termes si bien équilibrés que le Concile du Vatican les a insérés littéralement dans la constitution de Fide au chapitre IV.
Voici la phrase décisive, pour autant qu’elle peut être rendue du latin : « Il faut donc que croissent et que progressent avec une riche intensité, suivant le niveau des âges et des siècles, l’intelligence, la science, la sagesse de chacun et de tous, de chaque homme et toute l’Église : pourvu que ce soit toujours dans la même ligne, c’est-à-dire dans la même affirmation, dans le même sens, dans la même pensée. » (Chapitre XXIII)
Vincent explique, avec un grand luxe d’images, qu’il entend signifier par là : une évolution organique, que le fruit sorte de la graine, que la forme se dégage du germe, que la corps adulte déploie toutes les virtualités du corps enfant, mais qu’il y ait toujours identité du type, comme l’homme et l’enfant – pour différents qu’ils puissent paraître – ne laissent pas pourtant d’être un seul et même être. « Le propre du progrès étant, précisément, que chaque chose s’accroît en demeurant elle-même » (Chapitre XXIII), et commentant Paul à Timothée : « Que signifie : « Garde le dépôt ? Garde-le », dit-il, à cause des voleurs, à cause des ennemis, de peur que pendant que les gens dorment, ils ne viennent semer l’ivraie par-dessus le bon grain de froment que le Fils de l’homme a semé dans son champ. « Garde le dépôt », dit-il. » (Chapitre XXII)
Garde le dépôt
« Qu’est-ce que le dépôt ? Un dépôt, c’est ce qu’on vous a confié, non ce que vous avez découvert ; ce que vous avez reçu et non ce que vous avez inventé vous-même ; une chose qui ne dépend pas de l’invention personnelle, mais de la doctrine ; qui n’est pas d’usage privé, mais de tradition publique ; une chose qui vous est venue et qui n’a pas été créée par vous ; dont vous n’êtes point l’auteur, mais dont vous devez être le simple gardien ; dont vous n’êtes pas l’initiateur, mais le sectateur ; une chose que vous ne réglez pas, mais sur laquelle vous vous réglez.
« Garde le dépôt », dit-il : conserve à l’abri de toute violation et de tout attentat le talent de la foi catholique. Que ce qui vous a été confié reste chez vous pour être transmis par vous. Vous avez reçu de l’or ; c’est de l’or qu’il faut restituer. Je ne veux pas que vous substituiez une chose à une autre. Je ne veux pas qu’au lieu d’or, vous me présentiez impudemment du plomb ou frauduleusement du cuivre ; je ne veux pas ce qui ressemble à l’or, mais de l’or authentique.
Ô Timothée, ô prêtre, ô interprète, ô docteur, si la faveur divine t’a accordé le talent, l’expérience, la science, sois le Béséléel [architecte] (2) du tabernacle spirituel ; taille les pierres précieuses du dogme divin ; sertis-les fidèlement, orne-les sagement, ajoutes-y de l’éclat, de la grâce, de la beauté ; que par tes explications, on comprenne plus clairement ce qui auparavant était cru plus obscurément. Que grâce à toi, la postérité se félicite d’avoir compris ce que l’antiquité vénérait sans le comprendre. Mais enseigne les mêmes choses que tu as apprises ; dis les choses d’une manière nouvelle, sans dire pourtant des choses nouvelles. » (Chapitre XXII)
Le vrai critère
Il est facile d’être sensible à cette ferveur et de comprendre l’intérêt de cette solution qui allie si aisément perpétuité et progrès. Mais peut-être soulève-t-elle autant de difficultés que la fameuse règle de foi discutée plus haut. Car comment reconnaître le germe d’une doctrine et la continuité de son développement à travers vingt siècles où, à propos du même sujet, négations et affirmations se sont entrecroisées jusqu’à la décision finale par un concile ou par un pape.
N’est-ce pas cette décision, en fait, qui établit la continuité du germe et de l’état adulte qui permet de relier l’un à l’autre ?
C’est-à-dire le vrai critère, le seul efficace, du développement de la croyance comme de la foi, n’est-ce pas, en fin de compte, le magistère ordinaire de l’Église, ou le concile universel effectivement ou virtuellement réuni sous la conduite, toujours aussi à tout le moins virtuellement impliquée, de Pierre et de ses successeurs.
L’infaillibilité pontificale
Il est intéressant de constater que Vincent de Lérins qui signale à propos du re-baptême des convertis baptisés dans l’hérésie, l’attitude romaine toujours contraire à cette pratique, et qui dit explicitement : « le pape Etienne, de bienheureuse mémoire, qui occupait le siège apostolique, y fit opposition avec ses autres collègues [les évêques] mais plus qu’eux néanmoins : car il estimait, je pense, qu’il devait surpasser tous les autres par le dévouement de sa foi autant qu’il les dominait par l’autorité de sa charge » (Chapitre VI) ne tire de cette affirmation aucune conséquence.
Voilà, à ce qu’il semble, une claire profession de la prééminence du siège apostolique de Rome. Et pourtant, Vincent n’en déduit nullement la conclusion qui triompha au concile du Vatican dans la définition de l’infaillibilité pontificale. Il ne pouvait prévoir où le germe aboutirait. Ce qui montre bien que l’identité du germe et de son développement ne peut être sensible qu’à la foi et que toute preuve purement historique échouera toujours à l’établir, dans un perpétuel duel du pour et du contre, avec des résultats si imprévus que ce fut précisément au nom de la règle de foi de Vincent de Lérins – ce qui a été cru partout, toujours et par tous – que le chanoine Dollinger répudia, comme une nouveauté, l’infaillibilité pontificale et se sépara de Rome pour fonder l’Église vieille catholique.
Le problème perpétuité et progrès
Vincent ne pouvait sans doute mieux faire qu’il n’a fait et il garde le très grand mérite d’avoir explicitement posé le premier, le problème perpétuité et progrès. L’a-t-il bien posé ? C’est une autre affaire. « Un dogme céleste », comme il dit, peut-il évoluer ? Est-il susceptible de progrès ? Toute la question est de savoir ce que l’on entend par dogme et par progrès et évolution dogmatique, or rien n’est plus difficile à préciser.
Une comparaison nous aidera peut-être à deviner de quoi il s’agit. Comment sait-on que l’on sait en physique ou en mathématique ? En vertu d’une clarté indicible qui met en notre raison sécurité et bonheur. Voilà l’invariant qui coïncide avec l’assentiment inconditionné que l’esprit donne à toute proposition qui lui parait évidemment vraie : un certain Jour où l’intelligence – tout ensemble – retrouve sa Source et se repose dans sa Fin. Mais ce Jour n’est lié à aucune formule. Toutes les formules y tendent. Aucune ne l’exprime.
Ce Jour qui illumine tout homme venant en ce monde, pour la foi chrétienne, est Jésus, le Verbe fait chair. Et l’Église, c’est encore lui : « Je suis Jésus que tu persécutes » (Actes 9:5). Et le dogme, c’est Lui qui se dit. C’est là l’invariant : Dieu se dit, comme un homme se livre dans une confidence d’amour. Mais cette confidence de Dieu n’a de sens que si les mots où il se dit impriment en nous le Jour de Dieu, le Jour qui est Dieu. Autrement, ce sont des mots. La foi dans la Parole de Jésus, comme dans l’Eucharistie, entend Jésus. Les mots sont devenus sacrements.
L’évolution du dogme, c’est le langage qui devient toujours plus transparent à la Personne divine, le confident prenant toujours davantage le pas sur la confidence.
L’évolution du dogme, ce n’est rien d’autre que l’intériorisation croissante des idées et des mots qui expriment cette confidence pour que nous soyons jetés toujours plus immédiatement au cœur de l’Amour. L’évolution du dogme, c’est le langage qui devient toujours plus transparent à la Personne divine, le confident prenant toujours davantage le pas sur la confidence. Et le critère de cette évolution, c’est l’approximation toujours plus dépouillée, toujours plus libre des limites humaines, de cette Présence dont l’amour seul peut identifier le visage. C’est pourquoi, en fin de compte, l’unité de la chrétienté ou le véritable œcuménisme ne pourra se rétablir que dans le silence de l’Amour.
(1) Commonitorium, traité de Pérègrinus, chapitre XIII, 1 à 15. Traduction Labriolle, p.51-56.
Sur internet : http://www.patristique.org/sites/patristique.org/IMG/pdf/vincent.pdf
(2) Béséléel ou Betzalel, architecte du Tabernacle ; fils d’Uri. (Exode 31:1-6 et généalogies des Chroniques.)
Date de publication sur le site : 06/02/2013 – 19/07/2017</p