Homélie
de Maurice Zundel à Lausanne en 1972. Dimanche de l’Unité. Publié dans « Ta Parole comme une source », page 154 (*)
On a fait observer dans un livre, avec raison, qu’un des grands obstacles à l’activité missionnaire de l’Eglise était précisément la division des Chrétiens. Cette division annule le témoignage de l’Eglise aux yeux de beaucoup. Comment une institution qui prétend pacifier le genre humain tout entier, et fonder une unité sans frontières, est-elle divisée en elle-même ?
Il n’y a aucun doute que l’unité est une des requêtes fondamentales de l’activité missionnaire de l’Eglise et que, d’autre part, on ne conçoit pas une Eglise qui ne soit pas missionnaire et qui n’accomplisse pas le testament du Seigneur : « Allez, faites disciples toutes les nations. » (Mt. 28, 19).
Mais tandis que l’œcuménisme se stimule lui-même, en vue précisément de la mission, le monde contemporain nous oblige à rénover toutes nos conceptions sur la mission dont nous avons dans l’esprit comme une image d’Epinal qui nous représente le missionnaire comme quelqu’un qui va chez les Sauvages, qui leur apporte la civilisation, la culture, le savoir-vivre et le catéchisme par dessus le marché, enfin, qui leur apporte tout parce « qu’ils n’ont rien. »
Ainsi leur arrivera-t-il de recevoir le salut d’un bienfaiteur et d’être soutenu par un autre pour les mêmes raisons. Cette image d’Épinal n’a plus cours aujourd’hui, parce que justement les peuples sauvages ne sont pas plus sauvages que nous, et parce que nous les avons scandalisés au dernier degré en nous payant le luxe, en 25 ans, de deux guerres mondiales.
Nous leur avons démontré que l’Europe, qui prétendait détenir les secrets de la sagesse, et qui avait certainement, du point de vue technique une avance formidable et merveilleuse, que cette Europe était pourrie par l’intérieur, qu’elle était incapable de se soutenir elle-même, et qu’elle était contrainte – ô honte suprême ! – de faire appel, contre des frères ennemis, à des peuples étrangers, à des peuples de couleur, précisément à ces peuples auxquels l’Europe prétendait apporter une civilisation.
Et comme l’Europe a été identifiée avec le christianisme ou le christianisme avec l’Europe, le christianisme est en train de pâtir de la manière la plus grave de ce discrédit que nous avons jeté sur nous-même.
S’il est donc désormais impossible d’aller en mission sous couleur de défricher des terres incultes, d’apporter une civilisation irremplaçable et une religion qui se fonderait sur un sol ingrat qu’aucune espèce de vie spirituelle n’aurait encore fécondé, c’est à la suite d’une erreur profonde. Il s’agit désormais de nous confronter avec les réalités, en songeant que tous les peuples qui accèdent ou qui ont accédé récemment à leur indépendance, ont vis-à-vis de nous, maintenant, un complexe de supériorité.
Ils ne nous sollicitent plus comme des pédagogues souhaités et attendus pour leur apporter la culture et la sagesse. Ils nous tiennent en suspicion et ils désirent nous voir les talons, beaucoup plus que de nous voir en possession de leur territoire.
J’ai entendu à Khartoum, le printemps dernier, le président du Sénégal, Léopold Senghor, un homme cultivé des pieds à la tête, parlant le français le plus pur, agrégé de l’Université, et que ses seuls mérites, car il est chrétien, c’est-à-dire appartenant à une faible minorité dans son pays, que ses seuls mérites ont porté au pouvoir. Un pouvoir d’ailleurs qu’il ne désire nullement garder, et qui lui a été conservé uniquement grâce à son rayonnement personnel, reconnu par tous. Ce grand poète noir nous parlait de la négritude comme d’un humanisme.
Les Noirs, maintenant, et par la bouche d’un de leurs hommes les plus éminents, en face d’une race qui croyait avoir le monopole de la civilisation, rendent désormais témoignage à un humanisme autochtone, un humanisme qui a grandi sur leur propre sol, et qui non seulement ne nous doit rien, mais qui est parfaitement capable de nous enrichir.
Dans ces conditions, la mission doit prendre un visage tout à fait neuf, et pour employer une image que vous allez comprendre très aisément, désormais, l’Église missionnaire doit devenir une Eglise du silence.
Il ne s’agit plus de prêcher le Christ à des païens fétichistes, censés n’avoir aucune vie spirituelle. Il s’agit de se mettre au service des hommes, et de justifier notre présence par les services que nous serons capables de rendre, dans la mesure d’ailleurs, où ils seront acceptés.
Et je vois deux hommes, à titre d’exemple, qui ont magnifiquement compris ce changement profond et radical. D’une part, le Dr Schweitzer, et d’autre part, l’Évêque du Sahara, Mgr Mercier.
Vous connaissez cette légende, réelle d’ailleurs et magnifique, du Dr Schweitzer. Vous savez avec quelle humilité et quelle générosité il s’est mis au service des Noirs, sans avoir aucun projet de prosélytisme ni de conversion, voulant simplement implanter une présence humaine qui porterait, si elle le pouvait, le rayonnement du Christ, et qui, en tout cas, ne provoquerait aucun barrage et apparaîtrait comme un don de pure amitié.
Mgr Mercier, d’autre part, l’Evêque du Sahara, un apôtre magnifique, sait très bien, au milieu de la population musulmane où il réside, qu’il ne peut faire aucun prosélytisme, qu’il ne peut viser à aucune conversion, sans susciter les oppositions les plus graves et les plus dangereuses. Mais il sait qu’il peut rendre service, qu’il peut soigner les malades, qu’il peut prendre soin des lépreux s’il s’en trouve, qu’il peut présenter à ces hommes un visage humain, amical et fraternel. Et il estime que sa tâche est accomplie s’il réussit à fonder entre lui et ses auxiliaires et le peuple au milieu duquel il est établi un courant de vaste et profonde fraternité.
Il n’a plus besoin de parler du Christ. Il est souvent expédient et nécessaire de n’en plus parler. Il suffit de le vivre, et c’est assez beau.
Après tout, le Christ n’est pas une doctrine, le Christ n’est pas un langage, le Christ n’est pas un système, le Christ ne s’identifie pas avec la technique, d’ailleurs admirable, de notre civilisation limitée ; le Christ est une Présence d’Amour, une Présence de lumière, et comme le dit magnifiquement saint Augustin, le Christ est la vie de notre vie.
Eh bien, si le Christ est la vie de notre vie, il faut que cela se voie ! Et si cela se voit, il n’y a pas besoin que l’on en parle ! Si notre vie est transfigurée, si elle est énergie, si elle est universalisée par sa présence, n’importe qui serait capable de s’en apercevoir et d’en tirer les conséquences et les conclusions.
C’est donc en vivant le Christ, bien plus qu’en parlant de lui, que l’Eglise accomplira maintenant son apostolat missionnaire, et deviendra merveilleusement une Eglise du silence, une Église qui ne fera pas de bruit, une Eglise qui ne sera plus sous l’égide d’un drapeau national, une Eglise qui ne sera plus une sorte de colonialisme d’armée, une Eglise qui ne portera plus les signes de nos dissensions européennes, une Eglise toute pure, toute neuve, qui parlera toutes les langues, parce qu’on les parlera tout autour, une Eglise d’Amour et de fraternité.
Cette Eglise du silence, que doit être une Eglise missionnaire, elle nous sera d’autant plus chère que nous pourrons nous sentir nous-même, de plain-pied dans cette mission, car nous sommes tous missionnaires de par notre vocation, de par notre Baptême.
Nos âmes sont bien une terre à défricher, une terre beaucoup plus ingrate que les terres que nous attribuions autrefois à des Sauvages, qui nous ont donnés si souvent des exemples de dévouement, de grandeur et d’humilité.
Mais notre peuple, c’est justement notre terre missionnaire. Il y a combien d’hommes, de femmes et d’enfants dans notre peuple qui ne savent rien de Jésus-Christ ou pour qui Jésus-Christ ne compte pas, qui n’ont jamais reconnu son visage, qui n’ont jamais été touchés par sa tendresse, qui n’ont jamais été ennoblis par sa Présence et qui sont justement le peuple que nous avons désévangélisé.
Et vis-à-vis de ce peuple si proche de nous, vis-à-vis de ces visages que nous croisons tous les jours dans la rue, il n’est pas question que nous exercions une forme quelconque de prosélytisme. Mais nous pouvons être pour eux l’Eglise des vivants, l’Eglise qui témoigne sans parler, l’Eglise toute transparente à Jésus-Christ, pour rayonner sa Présence et son Amour.
Et c’est vrai que l’on ne peut pas être chrétien sans être envoyé. C’est vrai que Dieu est la vie de notre vie. C’est vrai qu’il est la dignité même de notre personne qui est fondée sur cette communion avec Dieu, cet échange silencieux au plus intime de nous-même, avec cette Présence divine qui ne cesse de nous attendre.
Nous ne pouvons pas garder un tel trésor pour nous. Et nous n’avons aucun moyen de le communiquer autrement qu’en devenant nous-mêmes une présence réelle. Après tout, le Christ n’a-t-il pas traversé l’Histoire par une Présence silencieuse ? Les Cathédrales n’ont-elles pas été édifiées par cette Présence secrète du Seigneur que signale seulement à notre attention la petite lampe qui représente la flamme de notre adoration ?
N’est-ce pas cela qui nous émeut dans une église vide, en même temps que pleine d’une Présence qui ne fait pas de bruit et qui nous accueille toutes les fois que nous le voulons ? Et n’est-ce pas cela le sens de notre vocation : d’être nous-même une vivante cathédrale qui serait annoncée par cette Présence silencieuse et qui se signalerait en nous, qui devrait se signaler en nous, uniquement par cette flamme qui est l’amour de l’Homme fondé sur le don de Dieu au plus intime de nous ?
Voilà que l’œcuménisme prend une dimension infiniment concrète, voilà qu’il nous concerne, voilà qu’il nous requiert et que nous devrons changer de mission. Nous n’avons pas besoin pour l’atteindre de franchir les océans. Ici, maintenant, ce soir, à portée de notre main, à portée de notre cœur, nous pouvons exercer cet apostolat de missionnaire, sans violer aucune conscience, sans nous croire supérieur à aucune humanité : simplement en entrant à fond dans le silence du Seigneur et en apportant aux autres l’espace de son Amour et le sourire de sa bonté.
Toute la mission de l’Église du silence est susceptible de nous émouvoir. Et en effet, dans le monde d’aujourd’hui qui ne veut plus connaître de maître, qui refuse avec raison toute dépendance, il n’y a pas d’autre moyen d’accréditer la vie de Dieu que de vivre nous-même avec une telle plénitude, un tel rayonnement, et un tel bonheur, que tous ceux qui nous entourent, puissent en recevoir une mystérieuse contagion.
Dieu, comme dit notre Seigneur, est le Dieu des vivants. En lui, la mort même est vaincue, et si la mort est vaincue, comment la vie ne serait-elle pas transfigurée ?
Et voilà le dernier mot de l’œcuménisme dans l’Église du silence, c’est cela : laisser transparaître Dieu, sans rien dire, vivre l’agenouillement du Lavement des pieds à l’égard des plus conscients, sans aucune espèce d’attitude préconçue, vivre au milieu des autres la joie de notre humanité, sachant qu’en Dieu elle trouve son fondement, sa noblesse, sa grandeur, et son éternité, et que tout ce qui nous est demandé c’est de rendre la vie plus belle, et les autres plus heureux.
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Livre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »
Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages
ISBN : 2-89129-082-8