13-19/12/2012 – Habachi à St-Wandrille – 2ème conf: de l’anthropologie à la théologie

Par
René Habachi (1914-2003), ami de Maurice Zundel, professeur de philosophie, écrivain, ancien directeur de la division de philosophie à l’UNESCO. Deuxième conférence aux bénédictins de l’abbaye de Saint-Wandrille en Haute-Normandie en 1982. Vous trouverez la première conférence de la session, « un dialogue truqué », dans les textes récemment publiés.

 

De l’anthropologie à la théologie avec Maurice Zundel.

Ecoute de la conférence par René Habachi :

 

Toujours dans le premier thème abordé ce matin, « Le dialogue truqué », et c’est en cours de route – et je le signalerai – que je passerai à un second thème qui se nommera : « La dynamique humaine ».

 

Mais, pour en revenir à ce premier thème, où nous nous sommes arrêtés dans la distinction entre le moi-préfabriqué et le moi-origine, que Zundel appelle souvent également le moi-source, et plus tard qu’il appellera le moi-oblatif ; pour en revenir à ce moi-origine, source ou oblatif, il est clair que son opposition avec le moi-préfabriqué vient de ce que, il est essentiellement initiative partie de l’être humain, au lieu que subie par lui.

 

Et, à cette occasion, Zundel aimait beaucoup rapporter, et il l’a souvent fait dans ses conférences, le cri d’une femme pauvre qui se confiait à lui et qui lui disait : « Le grand malheur des pauvres, voyez-vous, c’est que personne n’a besoin de leur amitié ».

 

Vraiment l’être humain ne commence qu’avec le don, le don de soi. Et il n’est pas question, bien sûr, dans cette distinction entre moi-préfabriqué et moi-origine, de sous-estimer le moi-préfabriqué ou de le nier. Ce serait une hypocrisie que de vouloir s’absenter du terroir d’où l’on est né et qui nous constitue, qui nous monte jusqu’au niveau de la conscience et même parfois beaucoup plus haut. Et nous savons tous que ce que nous voudrions oublier ou négliger de nos instincts, de nos tendances n’attendra que l’occasion pour prendre sa revanche. Un moment de distraction, un moment de rupture de conscience, un moment d’émotion, et c’est tout ce que nous avons voulu ignorer de nous-même qui monte à la surface: Et donc, il ne s’agit pas du tout de le nier, à moins que l’on accepte de mener une double vie. Mais qui finira toujours par éclater d’une manière ou d’une autre, parce qu’il faudra bien que l’un de nos deux moi l’emporte sur l’autre.

 

Or le plus faible, le plus vulnérable, en général, c’est évidemment le moi-origine, qui n’est que commençant, alors que le moi-préfabriqué est déjà tout fait ; il est fait par tout l’héritage qui presse sur nous de toutes parts, par la puissance, par les pulsions qui montent à travers nos muscles et nos nerfs, et notre cerveau.

 

Il ne s’agit donc pas ici d’un dualisme qui mettrait d’un côté le corps et tout ce dont il est issu, et, de l’autre côté, un esprit vierge et neuf. Mais il s’agit bien de cet ensemble que nous sommes de moi-préfabriqué et de candidature à ce moi-origine dans lequel nous nous reconnaissons parce qu’il est né de nous, il est l’enfant de notre génie. Aussi bien, il ne s’agit pas de nier, d’ignorer, mais de convertir. Il s’agit de prendre tout ce paquet d’instincts et de puissances qui fait notre pesanteur, et de le lancer, en quelque manière, au-devant de nous, dans un geste donateur, en le réinventant, à partir de cette origine que nous sommes.

 

Le corps humain, finalement, quand on le resitue dans l’ensemble de l’évolution, c’est une fenêtre qui tient à tout ce grand corps du monde ; mais c’est une fenêtre ouverte sur l’infini. Et c’est par toutes les cellules de notre corps que nous avons à regarder l’infini et à devenir moi- origine. Et si je comprends bien, précisément, le moine, c’est celui qui a emporté tout son corps dans sa prière. Et dans quelle prière ? Dans sa prière de louange par surcroit, celle qui se désintéresse le plus, parce qu’elle a orienté, elle a apprivoisé tout ce qui en elle voudrait se refermer sur soi en moi-préfabriqué et qu’elle le fait battre des mains dans la louange. C’est-à-dire qu’elle s’oublie, dans un désintéressement total en s’appuyant sur tous ses déterminismes.

 

Si nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont au-devant de nous. Et c’est à partir de cette perspective en avant de ce futur, cette dimension de l’avenir, que nous tirons avec nous le poids de notre passé et de nos déterminismes et que peu à peu, nous les ouvrons à une nouvelle aventure, née de nous, choisie par nous.

 

Sans savoir qu’il allait entrer dans le sujet, Flaubert disait cette chose admirable: « Pourquoi tenir à être quelque chose, quand on peut devenir quelqu’un ? »

 

Or, précisément; nous retombons tout le temps sur notre « quelque chose », sur cette volonté d’être un moi-préfabriqué, de revendiquer en son nom, d’entrer en compétition avec les autres et en conflit, alors que ce n’est que quelque chose, c’est à dire d’impersonnel, de neutre, qui n’est pas encore devenu quelqu’un.

 

Et vous connaissez ce mot merveilleux de Pascal, qui, lorsqu’il ironise, vous coupe les jarrets. Il dit ceci : « Il y a des reines de village », et c’est tout. Autrement dit, chacun se cherche un royaume et veut devenir roi ou reine de quelque chose. Moi, chaque fois que j’y pense, ça m’empêche de me prendre au sérieux.

 

Bien sur, qu’un conférencier, qu’un célébrant tout d’un coup se prenne pour quelque chose et se dise: « Ça y est, nous y sommes, j’y suis arrivé », et aussitôt il en oublie qu’il n’est pas encore devenu quelqu’un et qu’il n’est qu’en route vers quelqu’un. Il y a des « reines de village », il y a des reines du sourire, il y a des rois du plus beau muscle. Il y a à Dijon, où je donne mes cours de semaine, la reine des moutardes, et peut- être pas loin d’ici, il y a le roi du cirage, je ne sais !

 

Mais enfin, pour passer de quelque chose à quelqu’un et de l’individu que nous sommes à la personne qui est en voie de naissance il faut se déprendre de soi, se désapproprier de son moi-préfabriqué.

 

Et c’est pourquoi Zundel en vient à définir la personne de la manière suivante, dans son livre « Dialogue avec la vérité », que je n’ai pas ici. Il dit: « La personne est la manière unique dont chaque homme, prenant appui sur ses propres déterminismes, réalise son intériorité et sa générosité. » La personne est la manière unique. Unique, pourquoi ? Mais parce qu’elle sera nécessairement singulière, puisque chacun, prenant appui sur ses propres déterminismes, sur ce qu’il a en-lui de plus singulier, de plus individuel. Prenant appui sur ses propres déterminismes, réalise son intériorité, et sa générosité devient un espace ouvert devant lui-même.

 

Alors nous revient l’image du cône évoquée ce matin. Vraiment, l’homme est comme un cône qui repose sur sa pointe, mais dont la base s’ouvre infiniment devant lui-même.

 

– Le grand malheur des pauvres, voyez-vous, c’est que personne n’a besoin de leur amitié.

 

Et voilà où commencera mon deuxième thème, parce que, effectivement, nous ne faisons que commencer quelque chose : « la dynamique humaine ».

 

Car ce moi-origine est encore une chose bien fragile quand il se déclare. Et il se trouve en une position de faiblesse devant un moi- préfabriqué déjà très fort, plein de tous les dynamismes qui traversent le cosmos et qui aboutissent au creuset de la conscience. Il est donc vulnérable et il se laisserait retomber en moi-préfabriqué s’il ne trouvait un point d’attache au-delà de lui-même encore.

 

Evidemment, toute chute de sa part, comme un envol d’Icare qui retomberait sur lui-même, toute chute ne ferait que donner davantage de raison au moi-préfabriqué pour s’établir définitivement et dire : « Tu vois bien que tu faisais l’orgueilleux, tu faisais le vaniteux, tu voulais… »

 

Et peut-être est-ce l’une des raisons les plus profondes de la crise religieuse des années 60, de ce que tant d’efforts faits à travers les siècles pour témoigner de l’esprit – voyant que leur attache devenait imprécise, ce point d’appui au-delà d’eux-mêmes, devenait absolument imprécis, discutable, improbable – perdaient leur raison d’être et retombaient sur eux-mêmes dans la débâcle de tous ces moi-préfabriqués qui, chacun, a revendiqué à sa manière, de choisir son destin enfin humain, valable, viable, où chacun démontre sa virilité, sa sexualité, son humanité, comme si l’humanité avait déjà été atteinte par lui.

 

Il faudrait donc que ce moi-origine, pour pouvoir subsister et s’accroitre, puisse dialoguer avec un autre pôle que lui-même, avec un pôle qui soit plus que lui-même. Mais ce « plus que lui-même » n’est pas du tout étranger à notre cheminement. Il n’intervient pas tout d’un coup, comme un deus ex machina ; il est déjà postulé par l’éveil de l’homme en tant que sujet, en tant que révolté. Pour l’homme qui revendique sa dignité, il est déjà postulé parce que ces états n’existeraient jamais si déjà, il n’y avait pas une sorte de relation établie entre le moi-origine et ce « plus-que-lui » à l’intérieur de lui-même.

 

[Repère enregistrement audio : 15 ‘ 18’’]

 

Parce qu’enfin, être sujet, vouloir être un sujet, non pas un objet; un sujet, un être actif dans l’histoire, et non pas un objet malmené par le déterminisme historique – vouloir être un sujet, c’est être sujet pour. Un sujet qui ne serait qU’entouré d’objets et qui objectiverait la totalité des autres autour de lui s’enfermerait dans une citadelle de solitude désespérante. Régner sur la morale des choses est un règne qui désespère.

 

Et l’écrivain Montherlant, en se suicidant, nous prouve bien que cette solitude ne peut pas durer. Que vouloir être stoïcien, mais par respect humain, pour soi-même, pour être seulement soi-même un sujet, sans dialoguer avec un autre sujet, au plus profond de soi, voilà une démonstration par l’absurde de la nécessité, pour le moi-origine, pas de la nécessité, mais de l’existence dans le moi-origine, postulée par lui- même, de plus que lui à l’intérieur de lui.

 

Revendiquer sa dignité, c’est la même chose ; c’est qu’on veut être digne devant quelqu’un. Il ne s’agit pas d’être digne devant quelque chose. En vérité, l’homme a besoin d’être reconnu. Il a besoin de rencontrer un regard, qui l’apprécie en tant qu’origine, qui l’évalue. Et c’est à partir de ce moment-là qu’il recommence à respirer et à reprendre sa route dans la croissance de son moi-origine.

 

Il est donc postulé, mais, s’il existe, quelle peut être la nature de ce pôle intérieur au moi-origine ? Evidemment, Zundel est beaucoup trop attaché à l’homme, en cette première partie de son cheminement, pour tirer une définition ou une description de ce pôle intérieur, d’ailleurs que de l’homme lui-même, et donc de son anthropologie.

 

Pour que l’homme se délivre de son moi-préfabriqué, il faudrait que ce pôle intérieur à lui-même n’ait pas de moi-préfabriqué. Nous savons bien que nous refuserions de nous démettre, de nous déposséder de notre moi devant un autre moi sournois par crainte de devenir sa chose. Pour accroître notre intimité, c’est-à-dire cette zone inviolable en nous, et qui est notre bien le plus précieux, il faudrait que ce pôle intérieur soit d’une intimité infiniment plus creusée encore.

 

Pour devenir une intériorité, pour devenir quelqu’un, il faudrait que ce pôle soit beaucoup plus personnel que nous-même. Et enfin, pour museler nos déterminismes, pour les orienter, pour les chevaucher, il faudrait que ce pôle intérieur soit une liberté totale, sans déterminisme.

 

En dernière analyse, pour que nous devenions don, il faudrait que nous soyons devant un pôle, qui lui-même soit un don sans retour, un pur élan, qu’il soit la donation ou l’oblation en personne. Et c’est à partir de ce moment là que le moi-origine mériterait le qualificatif de moi-oblatif.

 

Autrement dit, la personne humaine ne peut surgir qu’en état de relation. La personne est essentiellement une fonction en relation.

 

Dans ce merveilleux livre, si clairement et si génialement écrit, qui s’appelle « Je est un autre », on trouve ce texte : « Il y a incontestablement des moments où l’univers passionnel, comme l’univers-objet de la science, s’ouvre et respire dans une immense liberté qui suscite justement l’émerveillement, pour un instant tout au moins, le don total de nous-même. Combien de savants qui ne nomment pas Dieu sont par bonheur aimantés par ce souci de ne pas tricher, par cette volonté absolue d’être fidèles à toutes les exigences de leur recherche ! Combien donnent secrètement et silencieusement leur vie à la vérité qui est leur source d’émerveillement Vous avez tous fait, j’en suis sûr, une expérience de ce genre. St Augustin témoigne de la sienne, et il l’exprime magnifiquement dans un verset que vous savez par cœur, mais qu’il est bon de relire à cause de sa beauté: « Tard je t’ai aimée, beauté si antique et si nouvelle, tard je t’ai aimée, et pourtant tu étais dedans et moi dehors, où je te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés que tu as faites. Tu étais avec moi, c’est moi qui n’étais pas avec toi » [citation répétée] – On ne peut mieux dire, continue Zundel, et dans un langage plus universel, plus simple, plus fort et plus profond, on ne peut mieux dire cette expérience décisive, où l’homme naît à soi, où l’univers s’ouvre et respire dans la liberté, et où l’on passe du dehors au dedans. Car c’est là, justement, la caractéristique essentielle de cette expérience chez cet homme de génie, issu d’un père païen et d’une mère chrétienne, qui a erré à travers tous les systèmes, qui a lu tous les livres et qui, tout grand artiste et tout grand écrivain qu’il soit est incapable de dominer sa sensualité.

 

Sa caractéristique essentielle, donc, est qu’à trente ans, il naît enfin à lui-même, en constatant que jusqu’alors il a été dehors, qu’il a subi sa vie, qu’il a été agi, qu’il a été porté par l’univers, qu’il ne s’est jamais porté lui-même, qu’il a été simplement le jouet des forces inconscientes et aveugles. Et, bien sûr, s’il prend conscience qu’il était dehors, c’est qu’il se trouve soudain dedans, au cœur d’un univers où il ne subit plus ses déterminismes, où il n’est plus esclave de l’univers passionnel, plus esclave du monde-objet, plus esclave de son moi complice, parce qu’il est jeté dans un monde de lumière et d’amour, au contact d’une présence qui le délivre et le comble tout à la fois, cette Présence qu’il appelle la « Beauté si antique et si nouvelle« . Et maintenant il connaît qui il est, et maintenant il existe authentiquement, et maintenant il est devenu vraiment homme, dans ce dialogue avec un Autre, où il expérimente ce que Rimbaud a si parfaitement exprimé sans savoir peut-être tout ce que ce mot recouvrait : « JE EST UN AUTRE ».

 

Il a trouvé l’Autre, en effet, au plus intime de lui-même, l’Autre majuscule, l’Autre qui l’attendait, ·l’Autre qui patientait, l’Autre qui ne le contraignait pas, l’Autre qui ne lui imposait pas sa présence, l’Autre qu’il découvre enfin dans le même temps qu’il se découvre lui-même, comme une relation vivante à cet Autre, comme une offrande d’amour en laquelle toute sa vie s’accomplit. Et il en éprouve un tel bonheur qu’il ne peut assez exprimer la joie de sa délivrance. Dieu est la Vie de sa vie, Dieu est plus intime à lui-même que le plus intime de lui-même, tellement présent qu’il ne peut retenir ce cri: « vivante sera désormais ma vie toute pleine de toi ».

 

Pour le moment, nous ne pouvons pas encore nommer cet Autre. Mais l’important est ici, de prendre ce virage, avec Zundel, du dehors au dedans. S’il y a un moi-origine qui est postulé, et si ce moi-origine doit survivre et croitre, c’est qu’il ne peut être en dialogue avec un autre, un pôle intérieur à lui-même, qui n’ait pas de moi-préfabriqué, qui soit une intimité sans borne, qui soit une intériorité infinie, qui soit une liberté sans déterminisme, et qui soit un don, un élan, qui soit un don en état d’élan, si l’on veut, et qui soit au-dedans de l’homme.

 

Mais cela ne suffit pas de dire les choses ainsi, cela dessine une courbe idéale. Encore faut-il voir si on peut la vivre. Et Zundel tente d’en suivre le pas à pas à travers des expériences humaines. Spécialement des expériences enveloppées par l’expérience englobante qu’est la connaissance. Car il ne voit pas comment un être humain pourrait devenir moi-origine sans la [mot ou mots manquants] personne a pour pôle intérieur, bien sûr, l’amour.

 

S’il s’agit d’abord de l’art, il faudrait distinguer l’œuvre d’art de l’artiste, et aussi de l’amateur ou du visiteur qui vient admirer l’œuvre. L’œuvre d’art par elle-même, d’abord, sous toutes ses formes, c’est de la matière libérée de son chaos, ordonnée, orientée par l’artiste vers un centre intérieur qu’on ne peut saisir de nulle part et qui habite l’œuvre partout. « Une sorte de vérité du dedans », dit le sculpteur Rodin. Et vous vous rappelez votre étonnement devant le penseur de Rodin, lorsque votre regard rencontre d’abord son genou qui pointe et que le regard suit la courbe de la jambe qui remonte vers l’épaule et qui redescend sur toute la longueur du bras et qui arrive jusqu’à la main où repose enfin le front du penseur. Et votre regard a fait une sorte de mouvement circulaire autour de ce tas de pierre pour aboutir enfin à ce centre au dedans qui donne sens à tous les muscles et à toute l’épaisseur de la sculpture. Vous avez accédé à cette vérité du dedans. Et désormais, n’importe quelle partie de la sculpture dit le penseur, elle dit la même chose parce qu’elle est orientée vers une finalité, une intention.

 

Claudel, à sa manière, dans « Les Muses », de dire ceci : « au grammairien, dans mes vers, ne cherche pas le chemin mais le centre ».

 

Ainsi, dans l’œuvre d’art, la matière passe infiniment la matière.

 

[Repère enregistrement audio : 30 ‘ 00’’]

 

Dans un livre, que je n’ai pas apporté, qui s’appelle « L’hymne à la joie », Maurice ZUNDEL dit : « l’œuvre d’art, d’un coup d’aile, ouvre au silence de la contemplation, où le regard lui-même est devenu sanctuaire ».

 

Mais pour que, une œuvre d’art naisse ainsi, il a fallu que l’artiste – et c’est de lui que nous allons parler maintenant – lui-même connaisse un moment où tout entier rassemblé en son dedans, tout entier unifié, puisse engendrer une unité aussi resplendissante. Il n’est évidemment pas question de sous-estimer le talent et la technique, et il en faudra de plus en plus pour les futures œuvres d’art, pour utiliser les nouveaux matériaux et les nouveaux moyens et les nouveaux instruments.

 

Il n’est pas question de nier les exercices du pianiste et toutes ses gammes, mais enfin, pourquoi se paie-t-il le luxe de cet effort, sinon pour se libérer lui-même de son chaos, de ses résistances ? Une œuvre unifiée, s’il ne délivre pas de sa propre subjectivité et de son narcissisme pour se mettre précisément en état d’écoute. Il entend venir, il reçoit un message né de lui mais de beaucoup plus loin, et de plus profond que lui. Et il s’exprime parce que, précisément, le courant est en train de passer. Vraiment, à ce moment-là, le poète peut dire: « Je est un autre ».

 

Mais ce n’est pas seulement dans le moment créateur que l’artiste se délivre de sa subjectivité et qu’il ne cherche pas à faire de son œuvre une chose utilitaire, un objet. Nous savons tous qu’une œuvre d’art, ça ne s’apprécie pas – ça s’apprécie pour les besoins d’un marché, d’une société – mais que ça a un prix infini, et l’artiste le sait. Mais il ne le sait pas seulement dans le moment créateur dans le moment de la création. C’est toute sa vie qui se porte, ou qui essaie de se porter, à ce niveau où il oublie son moi-préfabriqué, et même son talent, pour n’être plus que courant qui passe.

 

Nous connaissons tous nos déceptions devant un artiste narcissique qui s’apprécie lui-même, qui est heureux de mettre sa signature au bas de son œuvre. Au Moyen Age, les artistes ne signaient par leurs œuvres. Nous savons tous également que, dans ce pianiste qui est en train de nous remuer par sa polonaise ou sa sonate, si tout à coup il prend conscience de lui-même et sent la salle vibrer au rythme de ses mains, et qu’il a envie de faire vibrer plus spécialement telle note mineure parce qu’il sait que cela va provoquer la foule, et qui se rend compte que toutes ces oreilles qui l’écoutent et tous ces visages tout tournés vers lui et en suspens, et qu’il est en quelque manière le maître de la situation, nous savons bien qu’à partir de ce moment où tout d’un coup il se referme sur lui-même, le courant ne passe plus. Et l’on a un artiste merveilleusement talentueux et l’on dit : c’est un technicien, c’est un gymnaste du clavier, mais ce n’est pas un artiste. C’est qu’en fait, il est tombé du ciel où l’avait conduit son inspiration.

 

Et ceux qui parlent en s’écoutant eux-mêmes tombent dans le même panneau ; ils sont finalement plus attentifs à la forme qu’à ce qu’ils essayent de communiquer. Au témoignage d’Anna-Magdelena Bach, Jean Sébastien sanglotait au long de la composition de la « Passion selon Saint Matthieu ». Il fallait que toute sa vie se porte au niveau de ce qu’il exprimait, pour pouvoir à la fois composer les paroles et rédiger cette extraordinaire musique. Parce que, finalement, c’est en lui-même que l’artiste réalise sa plus belle œuvre d’art. Le, poète est un saint s’il met l’œuvre en son âme.

 

Je me rappelle d’un vers entendu quand j’étais jeune, mais je ne sais pas de qui il est : « Le poète est un saint s’il met l’œuvre en son âme ».

 

Et j’avais entendu un matin, au monastère de Quévy, ce psaume 48 (et je l’ai tout de suite noté, en ce temps-là), qui dit : « J’exposerai sur la cithare mon énigme », où les sons ne devenaient plus que l’expression d’une intériorité infinie, et où c’est la présence de cette intériorité qui donnait tout le sens à la cithare.

 

Et maintenant, s’il ne s’agit plus de l’œuvre d’art ni de l’artiste, mais de l’amateur, celui qui est invité à cette fête de l’art. Evidemment, ses sentiments ne se réduisent pas à une simple satisfaction esthétique. Il n’est pas seulement caressé par les couleurs ou les sons. Mais s’il est happé par l’œuvre, s’il est alerté comme d’un appel qui viendrait de l’œuvre elle-même, c’est qu’il est en contact avec une personne. Et ce contact le délivre de son moi, sur l’invitation, précisément d’un autre délivré de son propre moi. Il entre en dialogue avec l’intériorité de l’artiste à travers l’intériorité de l’œuvre d’art. Et c’est alors que peut commencer vraiment la contemplation, puisque contempler ce n’est pas posséder, mais c’est se donner, être délivré de soi, être pris par, entrer en ex-tase.

 

Nous avons tous connu des moments absolument privilégiés, dans un concert de musique, par exemple, en écoutant une belle chorale, ou un enregistrement, si le chef d’orchestre a été magistral et si les instruments ont fait tout ce qu’ils ont pu. Nous connaissons ce moment de la fin où la dernière note s’est tue, mais où nous tous, nous aussi nous plongeons dans un grand silence avant que n’éclate la salve des applaudissements. Ce moment du silence, c’est le moment privilégié où tous les auditeurs ont oublié leur moi, où ils sont tous à la rencontre de quelque chose qui les dépasse, où aucun ne pense : « je suis gêné par mon voisin de droite ou de gauche ; je suis embarrassé par quelque chose, par le poids de mes vêtements, ou n’importe quoi »; tous les moi sont effacés. Ce silence signale, justement, l’effacement des moi au bénéfice de la rencontre avec la beauté.

 

Je voudrais vous lire une petite page de « Quel homme et Quel Dieu », où Zundel raconte sa propre visite, à la page 143, de la chapelle des Médicis à San Lorenzo. Et il dit ceci :

 

« La chapelle des Médicis, qui conserve quelques-uns des plus beaux Michel-Ange, est pour moi l’écrin d’un souvenir particulièrement précieux.

 

Nous y avions cherché refuge un matin, un ami et moi, pour nous reposer de la fatigue des musées, dont la visite nous avait épuisés. Nous ne désirions plus rien voir, tant nos yeux étaient repus des chefs-d’œuvre qui foisonnent dans cette métropole des beaux-arts. Nous étions seuls et silencieux, assis en face des tombeaux de Laurent et de Julien, et satisfaits de trouver un lieu où détendre notre lassitude.

 

Cela n’empêchait pas mes regards de se poser sur l’ensemble sculptural qui respirait dans cet espace assez grand pour le contenir. Et, peu à peu, je fus envahi par la beauté qui émanait de ces figures, intériorisées par un prodigieux recueillement, comme une présence qui me libérait très doucement de moi-même. Son emprise était si paisible qu’elle excluait toute exaltation. Je me perdais de vue dans l’émerveillement où j’étais suspendu et mon admiration elle-même se détachait de moi pour adhérer à elle, pour elle et par elle, comme si je devenais moi, en elle.

 

Je suppose que tout le monde a fait un jour une expérience analogue et éprouvé cette joie d’être soi dans un autre, à la fois transcendant et intérieur à soi, qui est, en somme, la rencontre du sacré et la découverte de la liberté comme libération ».

 

Parce qu’en vérité l’œuvre d’art, l’artiste et l’amateur – au sens fort du terme – sont ici appelés tous les trois – au-delà d’eux-mêmes – vers un troisième terme qui est précisément la beauté. La beauté qui n’est pas une chose qu’ils définissent, qui n’est épuisée par aucune œuvre, chacune en est une approche, plus ou moins désespérée. Une réalité qui dépasse toutes ses incarnations, et en laquelle cependant se rencontre le regard de l’œuvre, de l’artiste et de l’admirateur, et en plus, en laquelle se rencontrent les admirateurs de tous les temps, comme si elle avait une sorte de réalité intemporelle.

 

Pas un artiste n’a jamais dit: « J’ai rencontré aujourd’hui la Beauté », pas plus d’ailleurs – nous allons le voir tout à l’heure – qu’un savant ne dira : « J’ai rencontré la vérité ». Mais ce qu’il quête, c’est un reflet, c’est une réfraction de cette Beauté.

 

Et c’est pourquoi la Beauté est métaphysique; elle est métaphysique en sa nature, mais elle est métaphysique en ses effets parce qu’elle nous apporte aussi un supplément d’être. Notre moi-origine, entre temps, s’est accru, s’est ouvert au-delà de lui-même. Il nous a permis de nous rejoindre, de nous rejoindre nous-même à l’infini de nous-même.

 

On pourrait en dire beaucoup plus long sur cette expérience de l’art. Mais il est intéressant de noter que celle de la science va à sa rencontre.

 

Il est évident que pour Zundel il ne s’agira pas du tout de déprécier la science. Il sait que c’est l’œuvre capitale, aujourd’hui, du génie humain et qu’elle draine tant d’énergies que vraiment elle doit représenter une valeur pour l’homme. Et cette science, il la connait à travers des biologistes comme Rémy Colin, comme Jean Rostand, et cette épistémologie de la science, il la connait à travers Bachelard, essentiellement.

 

Mais très souvent, il parle aussi d’Einstein et d’Oppenheimer. Et je sais que Zundel passait des nuits à lire des livres de science, parce qu’il voulait en comprendre le secret; il a même passé quatre ans à faire des mathématiques les plus récentes, de manière à déchiffrer des livres de mathématiciens.

 

[Repère enregistrement audio : 45‘ 00’’]

 

Et cela sans doute en valait la peine parce que la science ne peut pas se contenter d’être un enregistrement ou une mise en connexion de faits, ou une· simple ‘prise de possession de la nature par l’homme. Toutes ces lois qui réussissent et toute cette technologie, Zundel l’appelle des vérités-briques, les vérités qui ne sont que des briques. Parce que, au-delà de ces vérités-briques, le savant cherche autre chose, comme le pense Einstein, précisément: « Il y a dans l’univers une intelligibilité ».

 

Il y a non pas des vérités-briques, mais une sorte de vérité-personne. Il y a quelqu’un qui se dit et non pas quelque chose à travers le monde. Et la science est en quête de cette vérité-personne. Autrement, comment expliquer le désintéressement de toutes ces équipes de savants, aujourd’hui, dont le nombre est aussi grand que tous les savants depuis le début du monde jusqu’au XXème siècle ? Comment expliquer leur désintéressement, qui les jette dans leurs laboratoires et dans leurs expériences les plus audacieuses, au péril de leur vie, à travers la solitude et l’angoisse, s’il n’y a pas une valeur supérieure qui les provoque au-delà d’eux-mêmes ? Et ce désintéressement est garanti du fait que la science vise une intersubjectivité, c’est à dire un consensus de tous les autres savants. Il faut donc pouvoir parler le langage le plus impersonnel.

 

Bien sûr, Zundel sait que la science, aujourd’hui, est fortement critiquée du point de vue de son anthropomorphisme, c’est à dire que le savant projette ses propres idées et ses propres images sur la nature et qu’en vérité il ne saisit pas la vérité mais de la vérité. Mais cette coopération des énergies humaines et de leurs ressources avec les ressources de la nature est d’autant plus, en quelque manière, intéressante, parce qu’elle prouve ce corps-à-corps de l’homme et du cosmos. Sans compter que cet anthropomorphisme est, en quelque manière, naturel; l’homme connait comme il est, à la mesure de ce qu’il est. Et nous savons tous par ailleurs que pour Thomas la connaissance se mesure à l’être. Sauf que l’ambigüité qui pervertit la science est celle-ci : c’est que, on a pensé que l’intelligence était donnée toute faite à l’homme et qu’elle n’était plus à personnaliser, qu’elle n’était plus à humaniser. Au point de départ, l’homme apparait avec une intelligence neutre, un moyen de comprendre, un moyen anonyme, qui est capable de tout, du pire et du meilleur. Mais l’intelligence n’appartient vraiment au moi-origine que dans la mesure où elle entre dans ce grand dynamisme de l’auto-création de soi, dans la mesure donc où elle se personnalise, où elle devient liberté en le savant lui-même.

 

Et l’on a oublié par surcroit que si l’homme est vraiment le sommet de l’évolution, c’est qu’il est comme la dimension spirituelle du monde. Ce n’est pas l’homme qui se penche vers la nature pour trouver des solutions, c’est la nature qui prie l’homme de l’accueillir et de trouver en lui une issue et une solution.

 

Et donc, deux conséquences en ressortent. D’une part on ne peut pas se contenter de trouver des formules qui répondent à tout, sauf aux questions de l’homme. Pas plus qu’il n’est question de transformer l’homme en objet, puisque, précisément, au moment même où on ne fait que l’objectiver, on l’exorbite de lui-même et on méconnait sa dimension d’intériorité. C’est sans doute l’honneur du savant Oppenheimer, qui a collaboré à l’énergie atomique, d’avoir refusé sa coopération après Hiroshima. Quand il a vu que sa science se retournait contre l’homme, il s’est vu défiguré lui- même. Première conséquence.

 

Et deuxième conséquence, c’est que le savant pervertit son propre regard posé sur le monde, si lui-même n’est pas en train de devenir personne, si lui-même n’est pas en train de devenir moi-origine. Car comment libérer la nature sans libérer l’homme de lui-même ? Comment délivrer la nature de son opacité si lui-même, le savant, est obnubilé par lui-même ? Et pour affranchir la pensée, il faut affranchir l’homme total, l’homme tout entier. Le savant, comme nous tous, tient à être considéré comme une fin, non pas comme un moyen. Comment accepterait-il que sa science serve à transformer les êtres humains en moyens ? Il tient à être un sujet, comment accepterait-il que la vérité scientifique se dégrade en objet ?

 

Parce qu’enfin le cosmos attend de trouver sa promotion en l’homme. Le cosmos attend d’être personnalisé à travers le regard humain.

 

Et chaque fois que le savant sera moins qu’une personne, ses vérités deviendront des vérités-briques et des vérités dangereuses. Parce que, vraiment, on ne fait la vérité qu’en devenant soi-même vrai. Néanmoins, ce qui provoque la science et les savants de génération en génération, c’est que, précisément, ils pressentent une vérité-personne au-delà de tous leurs efforts et de toutes leurs formules. Et c’est ceci qui les amène à retoucher indéfiniment les vérités, à ne jamais les prendre comme définitives. Et les théories bousculent les théories déjà existantes. On dit qu’une théorie met cinq ans à mourir, aujourd’hui. Mais précisément parce qu’à travers toutes ces théories, il y a autre chose que l’intelligence humaine est en train de chercher.

 

Jean Rostand qui n’était pas croyant, dit : « Ce qui est passe toute intelligence ». Et Einstein, de son côté, parle de sa profonde conviction « d’une raison supérieure se révélant dans l’incompréhensible univers ». Et il ajoute: « Voilà mon idée de Dieu ». C’est ce pôle qui l’attire à travers sa science et sa spécialité et les moyens que lui offre sa science.

 

Ainsi donc les savants cherchent toujours une vérité au-delà de leurs formulations provisoires. Et cette Vérité, comme la Beauté, tout à l’heure, est métaphysique. Elle est un centre où se rejoignent tous les savants. Chacun d’eux travaillant dans sa spécialité, dans son secteur, est comme happé vers un centre qui est la Vérité à travers toutes les vérités. Comme s’ils étaient aimantés par une Présence qui se dit à travers l’univers et que le géologue Pierre Termier a admirablement décrite quand il parle de la joie de connaitre. Récemment, Michel Serres, qui est un professeur de philosophie en Sorbonne, et qui est un incroyant – il le déclare lui-même dans cette interview que j’ai lue cet été, et j’ai tout de suite repris sa proposition – Il disait : « je ne sais pas trop bien ce que c’est que la sainteté, puisque je ne suis pas croyant, mais enfin on a une expérience de ce que sont les saints. Eh bien, je dis ceci que le savant futur devra être une espèce de saint ». Parce qu’il devra, précisément, tenir compte de toute la portée de sa science et que cette portée ne peut être aujourd’hui bénéfique – puisque la portée est devenue cosmique, universelle – elle ne peut être bénéfique que si, il s’agit d’un savant qui lui-même s’est personnalisé, a posé un regard de personne. Il dit, lui, « une espèce de saint » absolument désintéressée de soi et happée par le bien commun, par le bien de la totalité. C’est magnifique comme aveu.

 

Résumant tout cela, Maurice Zundel, dans le « Dialogue avec la Vérité », (un livre que je n’ai pas non plus ici), à la page 66, dit: « La ferveur des savants ne peut s’expliquer sans la rencontre d’un Autre en face de qui le don surgit comme le plus haut accomplissement de soi ».

 

Nous parlerons demain du troisième vecteur : les relations interpersonnelles. Et je pense que demain, après la fin de la matinée, nous sortirons de l’anthropologie, et demain soir, nous entrerons, comme l’itinéraire l’indique, en théologie avec la faiblesse de mes moyens qui ne suit pas un théologien.

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