Philosophe libanais, René Habachi est né en Egypte en 1914. Ami d’Emmanuel Mounier, de Maurice Zundel et de Teilhard de Chardin, il a occupé à Paris le poste de directeur du département de philosophie à l’Unesco. IL a été longtemps professeur , il a partagé ses activités entre l’écriture et les conférences jusqu’à sa mort en janvier 2003. Il a parlé de Zundel dans ses livres, des articles de revue et des retraites.
1 – Croyez-vous en l’homme ?
2 – Anthropologie zundélienne
3 – La dynamique de la personne
4 – Ni immanentisme ni extrinsécisme
5 – Transcendance de la « Personne » en Jésus-Christ
6 – Apparaître ou Transparaître ?
1 – Croyez-vous en l’homme ?
Quelle est la place de l’homme dans la pensée de Maurice Zundel ? Centrale, bien que l’homme ne se suffise pas à lui-même. Par sa philosophie, qui baigne dans l’existentiel sinon dans l’existentialisme; par son engagement dans l’actualité, lui qui propose des solutions au chômage aux Présidents Roosvelt et Mac Donald; par ses goûts littéraires, lui qui écrit sur Camus, Montherlant, et qui fréquente Charles Du Bos ; par son apostolat, lui qui doit prendre son auditoire à partir de ses préoccupations quotidiennes, l’homme semble être le point de départ de sa réflexion.
L’Évangile, tel que vécu par lui, et pas seulement annoncé, le ramène à l’homme qui est le pivot autour duquel tourne la vie de Jésus-Christ. Enfin, son don de sympathie, cette ouverture d’un cœur sans frontières qui lui fait porter la douleur des autres comme une blessure de son propre cœur, tout cela ne s’affirme-t-il pas dans le titre d’un de ses livres « Croyez-vous en l’homme ? » dont l’interrogation est déjà un appel à la grandeur et à la noblesse humaine ? On serait alors tenté de déduire que lorsque, passant de l’homme à Dieu, de l’anthropologie à la théologie, Maurice Zundel se contente de trouver dans la foi la réponse aux questions de l’homme, comme si les réponses de la foi étaient préfabriquées ou du moins l’homme, comme si l’homme pré-ajustées aux questions ne pouvait rencontrer la personne de Jésus-Christ sur la ligne de son propre devenir; comme si Jésus-Christ était simplement l’homme porté à sa plénitude ; comme si en l’homme pouvait se déchiffrer la possibilité de Jésus-Christ. Enfin, on pourrait penser que de l’anthropologie zundélienne à la théologie le mouvement est continu et sans rupture. Cela s’appellerait de l‘Immanentisme, en impliquant la non-radicale transcendance de
Avec beaucoup de fermeté, Maurice Zundel a répondu à cette question. Il est capital de la repérer dans ses écrits, sans pour autant altérer sa foi en l’homme qui fixe le porche de sa recherche. N’est-ce pas d’ailleurs cette passion pour l’homme qui l’inscrit dans la pensée contemporaine ? S’il emprunte si souvent des citations à Nietzsche ou à Rimbaud ou à J-P. Sartre ou à Marx, c’est qu’il sympathise avec leur revendication pour l’homme – sans jamais cependant se rallier à leur humanisme. Si la pauvreté lui revient incessamment comme une hantise jusqu’à en déchiffrer le paradigme en Dieu, c’est qu’il sait que la misère dresse un barrage insurmontable à la possibilité d’être un homme. Il veut sauver l’homme avant tout. Et c’est pour le sauver qu’il reconnaît simultanément l’absolue transcendance de Jésus-Christ. Il n’est pas immanentiste sans pour autant glisser vers un extrinsécisme [théorie dont les éléments viennent du dehors] qui ferait de
2 – Anthropologie zundélienne
On peut dire, je crois, que le premier ressort dialectique qui déclenche l’itinéraire zundélien est celui du « JE » et de l’« AUTRE ». L’Autre, c’est une valeur d’abord innommée mais qui trouvera son nom dans une seconde étape. Le « Je-Moi » c’est l’homme, chacun de nous, tel que ce moi est remis à lui-même en son point de départ avant toute intervention vraiment personnelle. Précisément, encore faut-il qu’il advienne comme personne alors qu’au départ il n’est qu’un individu anonyme.
Ce trajet de l’individu à la personne (par quoi Maurice Zundel appartient depuis toujours au courant personnaliste), il l’a résumé en deux mots : le Moi préfabriqué et le Moi- origine. Par opposition au « Moi-préfabriqué » qui n’est que la somme de nos passivités résultant de l’hérédité, de l’éducation du milieu social environnant et de l’inconscient – en bref, de ce qui est en nous sans nous, mais subi, reçu, sans avoir été modelé par notre initiative – et c’est pourquoi il est qualifié de préfabriqué – par opposition donc à ce moi qui est notre premier terroir, le « Moi-origine » est celui qui naît de notre prise de conscience de cette matière première, favorable ou défavorable, en y intervenant par la liberté. A partir de ce moment, – ce moment qui est l’affaire de toute une vie ; l’homme devient l’origine relative de lui-même, il se crée à partir de ce qui fut reçu. Il en est qui se fixeront, la vie durant, dans leur « Moi-préfabriqué », s’identifiant à lui, devenant son complice, le prenant pour blason, pour arme et pour rempart c’est ce que Heidegger nommerait la vie « inauthentique », et G. Marcel le monde de « l’avoir » . Il y a des réussites sociales du « moi-préfabriqué » : mais s’agit-il vraiment de réussites tant que l’homme n’a pas encore commencé ?
Or l’homme ne commence vraiment qu’avec la liberté et le don de soi. Qu’on entende ces mots non pas sur le registre moral mais sur le registre métaphysique. Prendre appui sur son « moi- préfabriqué » pour s’en libérer, et se libérer pour donner à partir de soi, c’est vraiment commencer à se créer soi-même.
Création relative puisque la matière première en est reçue, mais création tout de même puisque des ressources de cette matière première, et plus souvent de ses résistances, il s’agit de faire de sa vie une œuvre d’art, en lui inventant un visage intérieur né de nous-mêmes, qui s’exprimera sans doute avec les gestes de tout le monde sans chercher à se singulariser, mais dont la singularité s’accroîtra malgré tout parce qu’elle portera la signature de notre propre génie. Elle pourra même opter pour l’anonymat; mais qui ne voit que cet anonymat, parce que voulu et choisi, est en vérité le contraire de l’anonymat. Ce pourrait même être le triomphe de la personne, parce que l’existence en est changée par le dedans, à sa source.
Mais cette tension entres le « moi-préfabriqué » et le « moi-origine » ou source, si elle n’est pas l’éclair d’un instant, comment l’alimenter au long de la vie ? Comment l’homme se maintiendrait en auto-libération et en auto-création s’il n’y est convoqué et porté par quelque valeur qui vienne dynamiser non pas son « Moi-préfabriqué » mais ce « Moi-origine », que tout homme se sent appelé à devenir ? Une valeur qui donne valeur à la vie, parce que hors d’elle la vie se dévalorise et perd toute signification. Elle retomberait alors dans la grande usine de la préfabrication qui ne cesse de nous envahir à nous donner la nausée. Le grand océan des forces cosmiques qui affecte parfois insidieusement la forme de nos enthousiasmes et de nos amours et de nos revendications les plus obstinées, risque à chaque instant de nous noyer dans son impersonnalité. Nous ne sommes plus alors que des points d’éclairement de l’être, des îlots fragiles où ont apparu les chances et les risques de l’homme. Sans compter que ces forces cosmiques se prolongent bien qu’apprivoisées et masquées de science, dans une technologie qui multiplie ses recettes pour endormir l’homme dans un bien-être végétal où il pourrait oublier que sa personne l’attend en-avant de lui-même et non au-dessous de lui. « Les racines de l’homme sont en avant de lui », dit Maurice Zundel, parce qu’il voit l’homme projeté vers les valeurs qui seules peuvent fournir l’aimantation nécessaire au déploiement de son « Moi-origine ». Mais il faudrait pour cela que ces valeurs lui soient intérieures, se situent en quelque sorte du côté de sa libération et non de sa préfabrication ; qu’elles n’empiètent par sur lui afin de ne pas mettre son moi en légitime défense ; qu’elles ne soient pas déjà toutes faites et formulées sans quoi l’idolâtrie le guetterait ainsi que la superstition ; qu’elles soient gratuites, enfin, c’est à dire non utilitaires afin de ne pas le recourber sur lui-même dans la possessivité, mais au contraire l’affranchir des limites de son moi en le dépossédant de lui-même pour qu’il puisse ne se rejoindre qu’au-delà de lui-même.
On comprend alors l’apologie de la culture qui emplit bien des pages de l’œuvre de Maurice Zundel : la culture comprise non pas comme simple érudition ou comme vernis élitiste ou une spécialisation qui rapporte, mais culture vivante – celle du citadin aussi bien que celle du rural – qui suppose un échange avec la nature, une mise en situation de l’objet par rapport à sa finalité qui est l’homme en devenir, un oubli désintéressé de soi en faveur d’une réalité qui dépasse le regard : non pas qui soit nécessairement stérile et sans fécondité, mais qui vise plus loin que l’utilité afin de n’être pas retenue par celle-ci. Et c’est pourquoi Zundel tracera ces analyses merveilleuses de l’artiste, du savant et de l’amoureux. Oui, de l’amoureux. Et cela prouve que la vraie culture n’est pas affaire d’intelligence seulement mais d’une vie engageant le flot total de ses énergies. Toute connaissance authentique ouvre l’homme à l’universel, le préparant ainsi à reconnaître, où qu’elles se trouvent, ces valeurs que son le Beau, le Vrai et l’Amour.
Beau, Vrai, Amour : concepts usés et que l’habitude a vidé de leur signification. On s’apprête à imaginer des étoiles intelligibles, fixées dans un ciel platonicien. Et c’est pourquoi Maurice Zundel préfère les surprendre sur le chantier, à même le travail de l’artiste, du savant ou de l’amoureux. Maurice Zundel est un existentiel, pas un homme de système. Et alors, il dresse une anthropologie, pas une idéologie.
Il serait trop long de refaire ici ce triple chemin. Mais pour prendre au hasard une notation parmi d’autres, si Maurice Zundel rappelle que c’est en sanglotant que Bach a écrit
Je parlerai encore moins du vrai scientifique et philosophique. Très au courant de l’état des sciences en son temps, Maurice Zundel cultive une admiration jamais voilée pour cette œuvre du génie humain qu’est la science. L’intelligence du chercheur, savant ou philosophe, est la proie du vrai. Le savant lui consacre sa vie, bien qu’il n’ait pas l’illusion de jamais se saisir de la vérité, mais espère seulement capter des vérités provisoires toujours à approfondir. Obsédé par la découverte, comme l’artiste par son inspiration, le savant ne cesse d’oublier son moi au bénéfice de l’autre, l’autre qui est l’atome, le gène ou le psychisme. II parlera difficilement de sa découverte comme étant son bien propre, tant il a conscience de sa valeur universelle appartenant à tous comblé seulement d’avoir été l’agent d’une vérité qui s’est révélée à travers son effort, et qui l’efface dans l’admiration qu’il a pour elle.
C’est pourquoi Maurice Zundel comprendrait difficilement qu’un savant authentique prétende libérer la nature de ses déterminismes, si lui-même ne s’affranchit de ses propres déterminismes, ou bien les cultive avec complaisance. Magicien redoutable qui serait tenté d’asservir la vérité à des fins égoïstes où se perdrait l’honneur de la science. On connaît comme on est. Un savant complice de ses déterminismes dans son intimité ne verra partout que des déterminismes, comme un philosophe qui n’a pas l’expérience de la libération de son moi ne saura jamais parler de la vraie liberté. On n’entre en vérité qu’en rendant sa vie transparente à la vérité. La vie se fait libre en sa totalité, et gratuite et universelle comme la vérité elle-même.
Et ce qui est valable pour l’art et la science l’est davantage encore pour les rapports humains, dont l’amitié et l’amour ne sont que les expressions les plus accomplies. Comment ne pas réduire l’autre à un répertoire de propriétés exploitables si l’on oublie sa propre intimité inviolable ; et comment voir en l’autre une personne avec sa liberté, sa dignité et sa capacité de se donner si l’on s’identifie soi-même à son « Moi-préfabriqué » ? Qui n’est qu’un moi, déchiffre partout des moi qui empiètent sur le sien, ou qu’il doit se soumettre; et la société en devient un enfer irrespirable. Mais qui a le sens du mystère de sa personne considère ce mystère que sont les autres avec respect et admiration. Peut-être ces autres sont-ils en route vers leur « Moi-origine » et la rencontre est l’occasion de cheminer avec eux en se délestant soi-même de son moi : c’est ainsi qu’on ne se réalise soi-même qu’en s’ouvrant à autrui.
Sur le droit fil de ces analyses, on pourrait situer l’amitié et l’amour, mais il y faudrait plus de temps. Pour aller au plus bref, « le sexe, dit magnifiquement Maurice Zundel, c’est l’altruisme greffé dans notre chair ». Il fallait le désir sexuel pour rompre l’auto-suffisance du moi et l’ouvrir à la nécessité de l’autre dure épreuve de la dépendance, quoi qu’on en dise, que celle de l’amour qui ne devient expérience de la liberté que s’il ne s’agit plus de deux « Moi-préfabriqués » revendiquant chacun pour soi son propre confort affectif ou moral. On aime comme on est, et c’est bien regrettable pour ceux qui piétinent dans la séduction de leur narcissisme et de leur convenance égoïste.
Lorsque le pacte nuptial engage – ta main dans ma main – deux êtres en route vers leur « Moi-origine », alors on comprend que l’amour puisse devenir un espace de liberté où chacun prend refuge en l’autre parce qu’il sait qu’il y sera mieux défendu qu’en lui-même. Mieux défendu contre les rechutes du moi pulsionnel et possessif qui est celui du « Moi-préfabriqué ». Alors, de l’horizon de leur conscience où se dessine leur « Moi-origine » descend une force qui garantit leur fidélité parce qu’elle les ouvre à un au-delà d’eux-mêmes et de leur émouvante fragilité. Cet au-delà, c’est précisément l’Amour dont on s’approche toujours sans jamais s’en emparer, comme pour le Vrai et le Beau, et comme le Bien, pour le savant, l’artiste et le saint.
3 – La dynamique de la personne
Au terme de ces trois volets de l’anthropologie zundélienne – dont j’ai parlé le plus sèchement possible parce que mon but est différent – il apparaît que c’est la rencontre de l’Autre dans l’Art,
« La personne, dit-il, est la réalité qu’on devient en prenant appui sur ses propres déterminismes, pour créer un espace de générosité et de liberté ». Comprenons bien : les déterminismes constituant notre fond de nature ne sont pas sous-estimés puisqu’il s’agit de prendre appui sur eux pour les intégrer dans la refonte de la personne. Quant à l’espace de générosité, il est une croissance vers l’universel sans renfermement derrière la clôture de l’égocentrisme où étouffe la liberté. C’est ainsi que se fait la personnalisation qui n’est pas un état mais un devenir, qui peut d’ailleurs connaître ses éclipses et ses retombées, ses reprises et ses progrès.
Mais l’essentiel, on l’a compris, est que ce devenir est suspendu à l’appel de l’Autre sous les figures du Vrai, du Beau ou de l’Amour; et nous devenons nous-mêmes dans la lumière de sa Présence. Cet Autre, intérieur à nous-mêmes, est jusque là innommé. Ne peut-il maintenant prendre un nom, s’incarner en quelque visage? Que faudrait-il pour cela? Maurice Zundel ne pose pas Dieu à priori, sous peine de dogmatisme. II tient à le dégager de l’expérience humaine et des conditions de celle-ci, puisqu’il s’agit de répondre à la question qu’est l’homme.
Précisément, pour s’en tenir aux seules exigences de l’homme, il faudrait que cet Autre soit intériorité pure pour approfondir encore notre intériorité. Qu’il soit lui-même espace de liberté sans frontières pour ouvrir l’horizon de notre liberté. Qu’il soit pleinement désapproprié de son moi, pour ne pas effaroucher notre moi et susciter en lui crainte d’empiètement et réflexes de défense. Qu’il soit don de soi absolu pour éveiller en nous les puissances de don. Qu’en un mot, il soit origine, pour faire de nous des origines et des sources intarissables. Et l’on voit aussitôt se dessiner le visage d’un Dieu à travers toutes ses ébauches dont Maurice Zundel n’ose pas encore dire le nom, tant il a peur que ce soit un Dieu préfabriqué et décrété par quelque puissance étrangère à l’homme. Retenons cependant que c’est bien à partir de l’expérience humaine que s’en dégagent les lignes de force. C’est l’exigence de l’homme en la totalité de son être, et non seulement de son imaginaire, qui en révèle le relief comme en creux. C’est tout le cosmos à travers l’homme qui est en attente de cette Personne infinie venant prendre l’homme à sa racine pour l’aider à devenir une personne.
Mais ici, il faut s’arrêter un instant. Car les routes d’accomplissement de l’homme sont multiples devant lui, et sa hâte pourrait le condamner à l’errance. Ces routes, quelles sont-elles aujourd’hui? Le Panthéisme et sa promesse d’infinitude, le Marxisme et son rêve d’humanité future, le Nietzschéisme et son élan vers le surhomme. Ne gardons que l’essentiel des réactions zundéliennes à l’égard de ces trois courants
Le Panthéisme a une valeur poétique certaine quand il trouve Dieu dans l’immanence du monde, et c’est sa séduction auprès des milieux cultivés. Mais il promet l’infini et ne donne que l’indéfini. Immergeant l’individu dans un grand Tout qui n’a même pas de visage personnel, il ne saurait donc aider à la personnalisation de l’homme. Quelle que soit la spiritualité asiatique dont on ne peut parler qu’avec respect – elle désintéresse l’homme du monde et conduit à l’immobilisme que l’on sait, alors qu’il s’agit de sauver l’homme par le monde et le monde par l’homme.
Du Marxisme nous dirons moins, bien que Maurice Zundel en ait beaucoup parlé, mais la discussion en est quelque peu anachronique aujourd’hui.
Maurice Zundel en garde essentiellement la revendication en faveur du pauvre, – et il y a beaucoup de pauvres parmi nous du pauvre incapable de rêver à la dignité du « moi-origine », tant les conditions économiques et sociales l’enchaînent à ses entrailles et à son « moi-préfabriqué ». Mais puisque le Marxisme, afin d’annoncer une humanité enfin libre, commence par priver l’homme de toute liberté, il tourne le dos à son idéal.
Du Nietzschéisme enfin, que Maurice Zundel cite souvent avec émotion, il ne garde que son accent corrosif à l’égard d’un Dieu-tyran qui n’est que l’antidote du Dieu de Jésus-Christ, et à l’égard d’une morale des esclaves qui n’a rien de commun avec celle de l’Évangile. Quant à conférer à la volonté de puissance le soin de propulser le surhomme par delà le bien et le mal, on sait que laissée à elle-même, elle fait basculer l’homme au-dessous des valeurs morales dans un abîme dont l’irrationnel est la loi.
L’élément commun au Marxisme et au Nietzschéisme est, en somme, l’athéisme : ce qu’en philosophie on nomme « l’aséité », l’auto-suffisance de l’homme. Nions Dieu : ayons le courage de reconnaître la solitude de l’homme. Il n’y a que l’homme se suffisant à lui-même. Mais lorsque l’homme rabat ainsi la transcendance sur lui-même, indépendant de Dieu il se fait dépendant de lui-même. Livré au Marxisme et au Nietzschéisme il est asservi par eux et dévore ses propres déterminismes, il est asservi par eux et dévore ses propres entrailles.
Ainsi donc, sur les routes de l’errance actuelle, la personne se perd par refus de
Il y eut un homme appelé Jean. Il y eut un homme que Jean annonça et qu’il désigna comme celui qui devait venir. Il y eut, sur les routes de Palestine, un pèlerin qui était lui-même la révélation de Dieu, laissant pour unique message « Aimez-vous les uns les autres », et rendant manifeste, sa vie durant, cet abîme insondable que « Dieu est Amour ».
Ainsi, le Vrai, le Beau et le Bien ont trouvé leur véritable nom. Cet Autre qui portait l’homme à se décentrer se laisse enfin identifier. Les personnes en devenir que nous étions ont enfin rencontré
4 – Ni immanentisme ni extrinsécisme
C’est ici, en ce point, avec précision, que nous attendait la question soulevée dès le début de cette trajectoire. Tout semble se passer comme si la personne de Jésus-Christ se situait sur le prolongement de la courbe humaine, et comme si celle-ci reconnaissait en Lui la personne qui se déchiffrait déjà en l’homme. A faire de l’homme une révélation implicite qui attend de s’expliciter en Jésus-Christ, ne risque-t-on pas de méconnaître la révolution évangélique qui n’est telle que parce qu’elle vient à l’homme des hauteurs de la Révélation ? Jésus-Christ ne serait-il que la sublimation de l’homme ?
Ne resterait alors qu’un pas pour en faire une super-star, un personnage exceptionnel répondant à la soif de sympathie, aux besoins de communion, à l’exigence de justice des désespérés de l’ordre social… Or, le Christ est tout cela sans doute, mais à cause d’autre chose qu’on tend à oublier. On est porté à résorber sa nature divine dans sa nature humaine, mais cela par manque de rigueur de pensée. Car, qu’est-ce qu’un Christ-gourou, un sage, si l’on ne prend sa mesure que par rapport à la moyenne des hommes.
L’immanentisme est précisément cette attitude qu’on a faussement prêtée à M. Blondel – et que mériterait davantage le subjectivisme existentiel de Bultmann – qui projette la révélation à partir des limites dont souffre la finitude de l’homme. Que la finitude, reconnue, ressentie, soit l’indice de la possibilité d’un dépassement, cela est évident. L’impatience des limites prouve assurément l’existence d’un espace plus ouvert. Mais cette insatisfaction subjective impliquant la certitude d’un plus ne peut rien préjuger de sa nature intrinsèque et de son contenu.
Une connivence entre l’anthropologie et la théologie révélée n’appelle pas une réduction anthropologique ramenant
Voici donc le problème dans toute sa clarté. L’estime de Maurice Zundel pour l’homme à la recherche de l’Autre, de cet Autre qui se révèle en Jésus-Christ, l’a-t-elle porté à interpréter la révélation comme la magnification de l’homme? Je pose aussi crûment la question parce que j’en sais la réponse, et m’apprête à en fournir les arguments.
On n’a rien dit de Maurice Zundel si l’on affirme sa modernité et sa conformité aux besoins de ce siècle. Il est un moderne, non parce qu’il va dans le sens des générations qui se veulent autonomes et libres, et qui rêvent d’être source et origine, mais parce qu’il leur donne en même temps le levier de leur dépassement. Et ce levier est d’un autre ordre. Autrement, ce dépassement retomberait sur lui-même comme nous l’avons vu avec le panthéisme, le marxisme et le nietzschéisme.
Maurice Zundel ne versera pas pour autant dans l’« extrinsécisme », c’est-à-dire le contraire de l’immanentisme. II ne poussera pas la transcendance de Jésus-Christ jusqu’à un transcendantalisme coupant l’homme de Dieu, et la raison de la foi, comme certains théologiens protestants. Il n’affirmera pas que l’homme ne peut rien connaître de Dieu par ses seules forces, ni de lui-même sans des références à
Il est évident que le fini est incapable de l’infini dans la mesure où il serait question de comprendre l’infini et d’en épuiser les richesses sans limites. Encore faut-il que l’homme éprouve l’existence de l’infini et donc qu’il en ait quelqu’idée. Encore faut-il aussi que la parole révélée trouve un sol à féconder, une écoute adaptée, – ce qui implique une certaine communauté. Nous le disions tout à l’heure. Celui qui a le sentiment de sa finitude a le pressentiment d’une certaine infinitude.
Tout l’itinéraire de Maurice Zundel, jusqu’à présent, prouve qu’il a assez confiance en l’homme pour ne pas sous-estimer sa capacité d’infinitisation, aussi bien par sa raison que par sa vie, si bien que sa réflexion sur l’homme permet de déchiffrer quelque chose du projet de Dieu sur lui.
Sur la ligne de l’événement, il apparaît dans la descendance de
Mais pour que cet avènement fût rendu possible, il fallait une nature humaine capable de Dieu, un homme qui ne voilerait pas, par son opacité, le Verbe de Dieu; qui ne rétrécirait pas, par ses propres limites, l’universalité de Dieu. Il fallait un homme accompli, issu de la chaîne des générations, mais les récapitulant toutes en lui, en les dépassant. Pour recevoir cet Autre qu’est le Fils de Dieu, il fallait un homme pleinement ouvert à l’Autre, non retenu dans l’inachèvement par les limites de son moi. Pour que Dieu assume l’humanité, il fallait une humanité assez ouverte pour épouser la cause de Dieu. De là, la naissance de Jésus-Christ, fils de l’homme, Fils de Dieu. C’est ici que nous allons comprendre comment Maurice Zundel échappe par le haut, en les dépassant, l’immanentisme et l’extrinsécisme.
Si la notion de « personne » est la plus grande découverte de ce siècle, selon Maurice Zundel, il n’ignore pas qu’elle a trouvé ses titres de noblesse dans les discussions théologiques des Conciles de Nicée et de Chalcédoine aux IVème et Vème siècles. Il s’agissait alors de méditer rationnellement sur le donné révélé de l’unicité de la nature ou de l’essence du Dieu UN et TRINE, ainsi que de l’union des deux natures : humaine et divine, en la personne du Verbe Incarné, c’est-à-dire Jésus-Christ. Cette réflexion sur les mystères de
Néanmoins, sur le plan philosophique, la personne peut être considérée comme une découverte du XXème siècle. Elle a re-surgi à fleur de culture, ayant oublié ses attaches historiques théologiques. Elle s’est laïcisée. Confondue avec la notion d’individu, dans les diverses déclarations des Droits de l’Homme, cette confusion l’a d’abord desservie : car l’individu est tout-fait, alors que la personne a à se faire. L’individu est en puissance de personne, mais il a à le devenir. A quel moment un individu accède-t-il vraiment à la dignité de personne à laquelle il est cependant incessamment promis ? Ne déchoit-on pas de la personne chaque fois que l’individu en nous renonce à être un foyer de relations ouvertes et libres pour revendiquer au nom de son égoïsme possessif et replié sur soi ? Identifiés à nos déterminismes, retenus dans notre immanence, nous perdons toute transcendance et toute intériorité, et toute libération de nous-mêmes. Voilà la part de découverte du XXème siècle : cette distinction entre l’individu que nous sommes toujours et la personne que nous avons à devenir et dont la conquête n’a pas de fin. L’anthropologie zundélienne nous a montré comment l’homme tend à la personne grâce à la relation à l’Autre, et finalement grâce au support ultime de cette relation qu’est l’Autre en Jésus-Christ.
Ce détour nous était nécessaire pour comprendre comment Maurice Zundel échappe à la fois à l’immanentisme et à l’extrinsécisme. En bref, la question revient à ceci : de la personne humaine à la personne de Jésus-Christ y a-t-il continuité ou discontinuité ? S’il n’y a que continuité, alors le Christ n’est qu’un homme sublimé, l’apothéose de l’évolution. S’il n’y a que discontinuité, alors le Christ est coupé d’avec l’homme et l’on ne voit plus comment il pourrait lui dire quelque chose et représenter pour lui une valeur à vivre et à aimer.
5 – Transcendance de la « Personne » en Jésus-Christ
D’une de ces phrases brèves, dont il avait le secret et qui condense un long circuit de pensée, Maurice Zundel tranche le débat: « Le Christ est né personne, alors que l’homme a à le devenir ». Tout est là. Dans le Christ, la personne prime la nature, alors qu’en l’homme la personne doit se dégager progressivement de son fond naturel.
Comment se fait-il que dans le Christ la personne soit ontologiquement antérieure à la nature, et d’où lui vient cette transcendance ? Il ne s’agit pas d’un décret arbitraire. Tout simplement, c’est que le Christ est de tout temps
Tout d’abord, on mesure mieux l’abîme que le Verbe doit traverser afin de s’incarner. C’est cet abîme qui projette le mystère de Dieu hors de la portée de la raison. Il est infranchissable. Si grand, que les mots qui l’énoncent – cet homme, Jésus-Christ, apparu un moment précis de notre histoire, en tel lieu de la terre, cet homme est Dieu – les mots explosent de partout. Ils sont trop inouïs pour les oreilles de qui les perçoit. Ils déchirent la bouche de qui les prononce. Ils détonnent d’absurdité. « Je crois, parce que c’est absurde », disait Tertullien ; Tertullien ne croyait pas en l’absurde – ce serait un non-sens – mais parce que cela dépasse toute capacité de compréhension, il y voyait le sceau de
Mais, en même temps – et voilà pour la continuité à l’intérieur de la discontinuité – qui sait que Dieu est Amour, que
Et voici maintenant une troisième conséquence de la position zundélienne. Cette troisième conséquence ne se trouve pas explicitement chez lui, et c’est pourquoi, si elle est critiquable, j’en veux garder la responsabilité. Si en Jésus-Christ, la personne prime la nature, cette primauté éclaire étrangement l’union hypostatique. La personne étant foyer de relations, qu’est-ce qui l’empêcherait de relier et d’unir, en elle, les natures humaine et divine ? Car aussi bien, ce n’est pas la nature humaine qui s’unit de son propre chef à la nature divine, puisqu’en elle la personne n’a pas la priorité : c’est la nature divine qui, déjà personne et donc relationnelle, assume la nature humaine. L’union hypostatique se fait donc grâce au foyer d’une même personne primant les deux natures, – et ce que n’aurait pu réussir la nature humaine laissée à ses propres forces, c’est la nature divine qui l’accomplit du fait qu’en elle la personne lui est contemporaine. Du coup, les deux natures baignent en la même personne, et communiquent entre elles par le dedans, – et non par juxtaposition – c’est-à-dire par l’unique foyer de la personne.
Le prodige ici c’est le consentement de la divinité à assumer l’humanité en épousant ses lois. Le Christ en a vécu tous les états, y compris la trahison, la solitude et l’agonie, et l’ensevelissement muet de la mort, comme s’il avait choisi d’habiter toute la vacuité humaine. Il a tout connu du mal du monde sans être lui-même coupable d’aucun mal.
Je dirai plus, – et ici, je rejoins l’opinion du théologien irlandais Mac Nabb, cité par Maurice Zundel [Quel homme quel Dieu, p. 147] – il n’est pas impossible que la nature humaine du Christ ait fait, à certains moments, une telle pression sur la nature divine que la personne, foyer de relations, ait pu cesser d’opérer l’union des deux, et que le Christ ait connu le désespoir. D’où son cri sur
Je ne cherche pas à revivre ici les évènements de
Il ne fallait pas moins, pour accomplir ce prodige, que la personne de l’Esprit préside à la naissance du Christ, et que la personne du Père le ressuscite. C’est dans ce contexte trinitaire que se situe le drame du Verbe Incarné. Il nous apprend que la discontinuité propre à l’homme est recouverte par la continuité venue de Dieu. Est donc « immanentiste » celui qui, ignorant la discontinuité, voudrait bien déchiffrer en l’homme toute
6 – Apparaître ou Transparaître ?
On comprend alors pourquoi Maurice Zundel insiste sur la distinction des verbes « apparaître / transparaître ». Cette distinction ne recouvre pas moins que tout le problème de la pédagogie divine et de l’Économie du salut.
A Moïse, Dieu ne pouvait encore révéler
Et d’ailleurs, Jésus Lui-même, en quittant ses disciples leur avoue : « J’ai bien d’autres choses à vous confier, mais vous ne pouvez encore les entendre ». Il va laisser à l’Esprit le soin de porter les hommes à ce niveau de compréhension, et permettre ainsi à l’Église de
C’est pourquoi il est impossible d’établir une distance entre l’Église et
Quel est le sens de cette pédagogie divine ? Il est double. Du côté de
Une fois de plus, ni immanentisme ni extrinsécisme. Mais continuité traversant la discontinuité : la Personne achevée du Christ venant à la rencontre de la personne humaine en voie d’achèvement.
Mieux que Karl Rahner si attentif à l’anthropologie moderne mais pas assez respectueux de la richesse théologique, mieux que Urs Von Balthazar si consacré à la gloire de