25/09-01/10/2012 – Témoignages en hommage à Maurice Zundel

 

Nous vous proposons la transcription d’une émission « Traits et Portraits » à la Radio Suisse Romande en 1976. Elle était titrée « hommage à Maurice Zundel. » Nous avons conservé le style oral des témoignages.

 

Emission de Marie-Claude Leburgue avec la participation de Monique Vincent, du Docteur François Nicod, du journaliste Pierre Kolb, et de l’Abbé Vincent.

 

Entré dans la vie éternelle qu’il n’avait cessé de voir en nous, en chacun, comme la Source immanente de l’humanité, Maurice Zundel, penseur, philosophe, mystique, grand et obscur. Malgré son savoir immense, il restait humble à la connaissance.

 

C’est donc un hommage au vicaire auxiliaire de la Cure d’Ouchy à Lausanne que nous vous présentons. Nous allons passer deux heures en souvenirs, en compagnie du Père Zundel, disparu il y a une année, mais vivant de la vie même qui triomphe des ténèbres mortelles. Grâce aux témoignages recueillis par Marie-Claude Leburgue auprès de Monique Vincent qui fut la proche collaboratrice de Maurice Zundel, du Dr François Nicod, du journaliste Pierre Kolb et de l’Abbé Vincent. Nous allons essayer de faire revivre la personnalité de cet homme infiniment bon, infiniment juste et intelligent qu’était Maurice Zundel.

 

« Tout être vivant a la charge de soi, il doit se nourrir, […] Il est donc perpétuellement en quête de soi, aimanté par une fidélité interne qui l’ordonne à soi. » (Maurice Zundel,  » Hymne à la joie « , Introduction)

« La croyance est amour. La foi est acte d’amour, l’amour est état, l’état c’est moi. Ce quelque chose projeté dans quelqu’un ou dans l’au-delà. Cette quête du pauvre vers l’aumône, du nomade vers la source, du solitaire vers son identité, du confus vers la cohérence, de la pluralité vers l’unité, des amours limités vers l’amour universel. »

 

J’ai très envie, Mademoiselle Vincent, de vous demander qui était Maurice Zundel, comme homme, puisqu’en fait, vous avez été, je dirais, sa secrétaire ! Il n’aurait pas aimé ce mot-là, mais enfin, vous l’avez aidé pendant des années.

 

Melle Vincent : Et bien, j’ai rencontré Maurice Zundel, il y a de cela une dizaine d’années. J’ai été très frappée enfin, je l’ai vu et entendu pour la première fois à l’église Notre Dame à Lausanne. Et j’ai été très frappée par son style. Enfin, jai trouvé qu’il était  » très grand Seigneur «  et surtout dans la manière dont il parlait ! Il avait un vocabulaire très, très particulier, philosophique, mais très personnel aussi ! Et aussi dans la manière dont il célébrait la messe : il disait la messe avec beaucoup d’intériorité ! Sa manière de dire la messe était très solennelle et lente aussi.

 

Alors, évidemment je me suis informée tout de suite de savoir qui il était, parce que je n’avais jamais rien vu ni entendu de tel, et tout de suite on m’a dit qu’il écrivait. Alors jai lu ses livres. J’ai découvert à travers ses livres quelque chose de tout à fait nouveau pour moi, à savoir le Dieu du Nouveau Testament. Le Dieu dépendant de l’homme, fragile et dépendant de l’homme, alors que j‘avais toujours entendu parler jusque-là du Dieu de lAncien Testament tout-puissant, enfin !

 

Jai eu envie de le voir. Je lui ai téléphoné, je lui ai demandé un rendez-vous et nous nous sommes rencontrés. Puis depuis-là cela s’est enchaîné tout naturellement. Il m’a demandé une fois si je pouvais le conduire vers un malade, puis il m’a demandé de dactylographier un manuscrit, enfin tout çà, et depuis je lai vu chaque jour pendant environ huit ans ! Voilà comment…

 

Présentatrice : Comment les choses se sont enchaînées !

 

Melle Vincent : C’est çà. Et en fait, je crois que l’Abbé Zundel vivait d’une vie tout à fait particulière ! Dabord il ne mangeait guère, il travaillait beaucoup, il travaillait la nuit, il fumait beaucoup, il était aidé par des cafés. Je crois Docteur que vous pourriez nous parler de son régime.

 

Docteur Nicod : Je crois, qu’il ne faut pas sattarder sur le régime du Père Zundel. Le Père Zundel suivait une ligne intérieure qui était une ligne de reconstruction de sa personne où naturellement il avait besoin d’un certain nombre de dépouillements. Je me souviens par exemple quil avait supprimé à une époque les œufs dans son régime. Je lui ai posé la question : « mais pourquoi vous avez arrêté de manger des œufs ? » Un ami venait de mourir, c’était Mgr Ramuz. Il a dit : « il faut que j’assume. » J’ai dit : « je ne vois pas pourquoi cette privation vous permet d’assumer cette perte qui est naturellement très douloureuse ! »

 

Mais enfin c’était une de ses formes de vie. Il augmentait son ascèse ! Il avait des mots très particuliers dont il n’abusait pas parce qu’il disait « un verre de vin me saoule ! » Donc il ne voulait pas perdre le contrôle de lui-même. Cette maîtrise de lui-même était une chose essentielle pour sa vie.

Je lui ai demandé : « Pourquoi vous fumez ? ».

Il m’a dit : « Oui, je fume beaucoup parce que j’ai besoin aussi de supporter les conversations, de pouvoir vivre en contact avec les autres et parfois les écouter avec patience. » Mais il n’était pas un vrai fumeur, Mademoiselle, non, non il n’était pas comme vous. Il n’avalait pas la fumée !

 

Présentatrice : Ni comme vous Docteur !

 

Docteur Nicod : Il n’avalait pas la fumée, il tétait, il tétait la cigarette et voyait la fumée partir. Alors, sa chambre, des fois, était très polluante. C’était une petite chambre où il y avait cinquante cigarettes ou soixante cigarettes consommées dans un temps très court, Alors je lui disais :

– « mais cette atmosphère est très mauvaise ! »

– « mais cette fumée m’inspire, me permet le travail !»

 

Donc il était axé sur cette idée du travail ! Son ascèse était nécessaire à la domination de ses facultés. Il avait besoin de ses facultés, facultés intellectuelles extraordinaires, surtout une mémoire incomparable. Tout ce qu’il lisait, il le retenait, il l’annotait. Un livre était – l’Abbé Vincent me le rappelait tout à l’heure – était pour lui un combat ! Il ne lisait pas un livre comme vous lisez un livre ! Il lisait un livre avec plusieurs crayons, et il maculait ce livre de rouge, de vert, de bleu, interrogeait ce livre, y mettait ses notes personnelles en crayonnant et en étant en dialogue très profond avec l’auteur qu’il lisait.

 

Alors, voilà cette partie matérielle de sa vie. Donc en ce qui concerne son régime : c’était une ascèse qui ‘était nécessaire à sa pensée. En ce qui concerne son sommeil : de fait, il voulait beaucoup travailler, mais comme il était un prêtre, c’est-à-dire qu’il était à la disposition des gens qui venaient le voir. Il voulait être à la coule [ ?] de son temps, il voulait recevoir les gens et accomplir son ministère ! Il n’avait guère que les heures nocturnes pour son travail personnel. C’est pour çà qu’il dormait peu.

 

Il s’était entrainé à peu dormir et il y a à peu près ’14 ans, il avait fait – je ne crois pas que c’est une indiscrétion médicale de le dire – il avait fait une pneumonie assez importante qui avait nécessité tout de même une hospitalisation – et le mettre dans un lit, ça été dramatique ! Il était beaucoup plus jeune, il se défendait contre les médecins, et c’est ainsi que j’ai eu de la peine à le mettre dans un lit, parce que justement un lit pour lui représentait une position de paresse ! Peut-être même pas de paresse, mais enfin une position qui ne lui permettait pas d’être en éveil ! C’était donc un homme qui, sur le plan nerveux était un homme toujours dans l’attente de quelque chose, dans l’attente d’apprendre quelque chose, de connaître quelque chose, de l’apprendre des autres, de l’apprendre dans les lectures, et puis, ensuite, de livrer quelque chose aux autres.

 

Cest l’impression qu’il donnait d’ailleurs. A la fois de très profonde humilité, j’allais dire d’humilité comme on n’en trouve plus, comme on n’en fait plus, comme on n’en rencontre plus, de douceur infinie, de patience, et en même temps, paradoxalement, celle d’un très grand nerveux, avide de savoir et de communiquer ce savoir et de le transcrire.

 

Pour vous Mademoiselle Vincent, il y a peut-être quelques moments difficiles.

 

Melle Vincent : Non, du tout ! Il a simplement… Il travaillait beaucoup alors il nous entraînait à travailler beaucoup aussi, il ne pouvait pas comprendre qu’on s’arrête enfin ! Pour lui, il n’y avait pas de vacances, il n’y avait jamais de vacances, il ne prenait jamais de vacances. Et alors, évidemment, quelquefois il entraînait ceux de son entourage ; il nous disait : il faut faire ceci, cela ; et il fallait le faire quoi ! Parce qu’on ne pouvait pas lui refuser de toute façon ! Il demandait si gentiment : on ne pouvait pas lui refuser !

 

Présentatrice : Et la fatigue était simplement une notion qui n’existait pas !

 

Melle Vincent: C’est ça ! On passait gaillardement sur cette notion de fatigue. Nous reviendrons… Je crois qu’il était bon voyez-vous de situer le personnage avant que d’arriver aux idées, aux principes et surtout à l’immense amour qui l’habitait.

Vous-même, Monsieur Kolb, vous êtes journaliste à Fribourg et vous avez eu l’occasion de le rencontrer, je crois, après l’avoir lu.

 

Monsieur Kolb : Oui, oui, cela fait deux rencontres, et ce qui me frappe encore maintenant, c’est la continuité entre ces deux rencontres. Il faut dire avant… J’étais dans les milieux catholiques… Maurice Zundel c’était un nom, un nom vague : « Maurice Zundel ? Ah ! Ce prêtre de Lausanne, ce mystique ! » Enfin, il y avait, enfin « une bête à Bon Dieu » disons. Et puis, à la faveur d’une coupure de journal, j’avais acheté le « Dialogue avec la Vérité » et là, çà m’a un peu brûlé, disons ! Il entrait en dialogue avec des auteurs que je lisais à l’époque : Bachelard... etc., enfin il y avait une rigueur intellectuelle très grande, une liberté intellectuelle frappante, et puis cette présence de l’homme dans le livre, disons. Et c’est la même présence que j’ai découverte quand il est venu faire des conférences à Fribourg. Dans le fond, ses conférences, il nous embarquait quelque part !

 

Présentatrice : Oui, absolument ! Et je pense que cette double rencontre à laquelle vous faites allusion, c’est-à-dire rencontre à travers des écrits et ensuite présence à travers des conférences, a dû être une confrontation assez extraordinaire. Parce que parfois on est déçu quand on rencontre quelqu’un qu’on a beaucoup aimé à travers ses écrits.

 

Monsieur Kolb : Oui, alors disons qu’il y a des gens qui ont été déroutés ! Parce qu’il était déroutant, par les thèmes peut-être, et par la façon qu’il avait d’aborder les thèmes, par certains problèmes. On pourrait citer certains secteurs, disons par exemple quand il parle de la sexualité : sa pensée est déroutante, dans un monde d’étudiants elle devait mal passer, je pense, même chez beaucoup de jeunes actuellement. Mais dans d’autres domaines ! Parce qu’on n’arrivait pas à le classer, à le cataloguer : çà c’était impossible, mais justement, en même temps, il faut parler d’une grande rigueur, ce qui est frappant c’est que… il suit un auteur, il suit tout son travail et, à un moment donné, il l’attrape ! C’est dans ce sens là aussi qu’on peut dire : si ses lectures étaient des combats, c’est qu’il les attendait au contour.

 

Présentatrice : C’est çà ! Il me semble !

 

Monsieur Kolb : Alors avec lui, le dialogue était, dans ce sens là, assez difficile, en même temps qu’il était peut être fragile.

 

Melle Vincent : D’ailleurs, il est arrivé de manière assez curieuse à Fribourg.

 

Présentatrice : Oui, racontez-nous cela !

 

Monsieur Kolb : C’était… Il n’était pas connu… Enfin on se méfiait de lui ! Disons, dans la tradition catholique, on en avait (fait, peut-être, un mystique particulier ; on ne voulait en tout cas, pas le prendre comme un penseur, ni un philosophe exactement. Enfin c’était, ce n’était pas un homme autorisé. Alors on était un groupe qui l’avait invité, dans une chambre d’étudiant, dans un cadre très bizarre ! C’était dans la grande rue de Fribourg. Il fallait descendre deux étages pour pénétrer dans cette chambre, elle était surchauffée, elle était chauffée au bois. Puis, finalement, il y avait 40 personnes. Ce n’était pas prévu etc. Il y a même une personne qui s’est évanouie une fois pendant une conférence de Maurice Zundel – et c’était même, il y avait des séminaristes je crois qui s’échappaient du séminaire pour venir écouter Zundel.

Après, alors, il a fait une entrée un peu plus officielle au Séminaire de Fribourg, mais c’est assez frappant quand on pense qu’à ce moment-là il avait déjà 69 ans !

 

Lecture de Zundel : « Vous connaissez l’adage antique :  » connais-toi toi-même « . Ces paroles qui étaient inscrites dans le Temple de Delphes, impliquent une interrogation qui n’a jamais reçu de réponse.  » Connais-toi toi-même « , qui sommes-nous ? Qui est l’homme. »

[Voir le récit de l’anecdote de Koriakoff, dans les archives des articles, année 2008, le 23 septembre.]

« Cet incident minuscule nous fait assister à la naissance de l’homme et tout aussi bien à la naissance de Dieu. Nous voyons tout d’un coup que l’homme surgit, l’homme universel, l’homme que chacun porte en soi, l’homme que nous avons à devenir, l’homme que nous ne sommes pas, mais que, justement nous avons à devenir. Nous voyons surgir tout d’un coup cet homme, nous voyons les limites inhumaines s’abolir, nous voyons les frontières s’écrouler, nous voyons un homme qui s’identifie avec un autre, qui devient un avec lui, qui le rencontre dans sa plus profonde intimité, et qui du même coup découvre sa propre intimité à lui-même, comme le sanctuaire d’une Présence. »

 

Présentatrice : Maurice Zundel, prêtre, nous y avons fait allusion tout à l’heure par différents commentaires sur sa vie, sur sa disponibilité, sur ses heures, sur les horaires ; je veux dire qu’il prenait pour  » lui «  entre guillemets, pour ses études ; et les heures grandes et larges qu’il ouvrait aux autres.

 

Au moment où, Monsieur l’Abbé, l’Eglise catholique, il faut bien le dire, subit des remous ! Après tout, pourquoi ne subirait-elle pas des remous puisque dans chaque vie humaine, vivante, il y a des remous, il y a des crises, il y a des moments difficiles ! Comment pouvez-vous situer, dans la tradition de l’Eglise catholique, apostolique, romaine et universelle, la personnalité d’un Maurice Zundel ?

 

Abbé Vincent : Il faudrait y apporter plusieurs touches, mais chez lui, je crois qu’il faut rappeler d’abord son attachement à la grande liturgie bénédictine dont il a toujours gardé sur le dos le manteau noir, la soutane blanche venant du Proche Orient : Egypte et Liban où il allait, comme vous le savez, très souvent !

 

Alors la liturgie, chez lui, s’exprimait avant tout, dans la messe qu’il célébrait et c’était toujours un très grand événement de le voir célébrer la messe ! Quelque chose se passait : c’était la rencontre avec quelqu’un. L’un de ses thèmes particuliers. Et cela, les rites avaient pour lui une signification très grande, étant un mystique. On pourra y revenir tout à l’heure en disant comment ! Il croyait au symbole, et il croyait au symbole dans ce sens que, plus que la parole, il touchait l’inconscient. Et il disait toujours : « Il faut évangéliser l’inconscient, on a assez évangélisé la conscience ! » Tous ces gestes extrêmement prégnants qui étaient les siens, quand il célébrait l’Eucharistie. Cà c’est une chose, je crois, très importante chez lui.

 

Dans l’Eglise… Que vous dire ? Maurice Zundel est toujours resté très attaché à l’Eglise, parce qu’il avait une vision et une expérience de l’Eglise tout à fait personnalisées. Pour lui, l’Eglise était absolument nécessaire dans l’histoire sur cette terre, pour nous, car c’est elle qui nous mettait en rapport avec Jésus, c’est par elle que nous Le connaissions. Et il voyait l’Eglise dans le petit groupe d’amis qui avait vécu sa Résurrection le matin de Pâques ! Et c’est cela qui se transmettait à travers la hiérarchie, à travers les mystiques, à travers les fidèles, à travers tout le monde n’est-ce pas ! C’était cela l’Eglise sur cette terre, pour lui.

 

Alors, disait-il, comme on l’a laissé entendre tout à l’heure, il n’était pas toujours compris par les gens dEglise qui étaient ses confrères, n’est-ce pas et particulièrement dans son pays. Et nous trouvons dans son livre  » Quel homme et quel Dieu ? «  qui est donc la recension de ses conférences données en retraite au Vatican, un chapitre sur l’Eglise où il dit que peu importe en définitive – et c’est là où nous allons toucher le mystique chez lui – les manques que des gens d’Eglise peuvent avoir envers d’autres gens dEglise ou d’autres fidèles, l’importance c’est que celui qui est l’objet de ce manque, assume, tant pis, en fait, comme si cette douleur n’existait pas. C’est l’offrande n’est-ce pas !

 

Alors ici, on touche un autre aspect du prêtre et du croyant – car, en définitive, çà ne faisait qu’un chez lui n’est-ce pas, étant prêtre. Mais, c’était un croyant qui célébrait la messe !

 

Alors on a peur aujourd’hui de ce terme de mystique parce qu’on croit que les mystiques ce sont ceux qui s’évadent. Alors, chez Zundel, pas du tout ! Pas du tout, il était très impressionné par cette scène du jugement que l’on lit dans l’évangile, où les gens sont étonnés de s’entendre dire par Jésus, le Christ : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger, n’est-ce pas ! J’avais soif et vous m’avez donné à boire etc. ! » Alors chez lui, il s’agissait d’être extrêmement attentif aux besoins, même physiques des gens ! Vous voyez ? D’où, l’évacuation immédiate d’un mystique abstrait.

 

Alors, chez lui, le mystique, c’était celui qui faisait l’expérience de Dieu et de l’homme.

 

Il disait toujours, contrairement à ce que l’on dit très souvent dans la pensée commune que nous avons entendue développer dans les catéchismes où l’on dit : « il faut d’abord connaître et l’on aime ensuite, n’est-ce pas ? Dans la mesure où l’on connaît on aime mieux… » Alors chez Zundel et c’est là la marque, pour moi, du mystique il disait : « On connaît autant qu’on aime. » L’amour était avant la connaissance ! La connaissance suivait l’amour ! Donc l’expérience qu’on avait de Dieu et des hommes.

 

Et alors, une dernière chose, parce que çà devient long ! Ce qui est important chez lui, c’est qu’étant précisément un mystique, un homme de l’expérience personnelle, il ne pouvait pas supporter qu’on fasse de Dieu ou de l’homme un objet, c’est-à-dire qu’on les réduise à la connaissance qu’on en avait au moyen de l’intelligence humaine que nous avons, et de l’expérience des laboratoires quand il s’agit de l’homme ! Il reprenait très volontiers cette parole de Flaubert je crois à Baudelaire, le grand poète, qui voulait être une fois – dans un moment de faiblesse pensait Zundel – académicien. Flaubert écrit à Baudelaire : « pourquoi vouloir être quelque chose quand on est quelqu’un ? » Vous voyez, c’était lui : la recherche de la valeur personnelle qui transcendait tout ce qu’on pouvait en connaître dans la connaissance scientifique. Pour Dieu, c’était l’expérience d’un Dieu personnel qui était au-delà de tout ce que l’on pouvait en dire dans un discours rationnel. Vous voyez !

 

Présentatrice : Et c’est pour çà sans doute, Monsieur l’Abbé, que Maurice Zundel, prêtre, est resté jusqu’à la fin de ses jours vicaire auxiliaire dune paroisse, n’a pas cherché au fond à être  » académicien de l’Eglise  » mais que néanmoins il a eu des amitiés, je crois, très fréquentes, très sincères, très proches avec les plus hautes autorités de l‘Eglise.

 

Abbé Vincent : Oui, certainement ! Oui, certainement, puisque comme on l’a rappelé dans l’un ou l’autre article qui a paru dans la presse-romande de ces jours : il a connu le Cardinal Montini qui est devenu Paul VI, et quand Montini était à Paris, je crois qu’ils se sont connus à Paris, quand l‘abbé Zundel était aumônierdes Bénédictines de la rue Monsieur, n’est-ce pas ? Il a traduit son  » Poème de la Sainte Liturgie « , il a connu le Père de Lubac, qui était… enfin c’était une rencontre très lumineuse ! Et tant d’autres gens que j’oublie, des noms qu’il me citait, alors le Cardinal Journet bien entendu, n’est-ce pas ! Ils étaient ensemble au Collège Saint Michel, ils ont même travaillé quelque temps à  » Nova et Vetera «  cette revue thomiste avant de se quitter sur des questions de doctrine et, dans les derniers temps de leur vie à tous deux, puisqu’ils sont morts presque à la même époque, ils s’écrivaient de tout petits bouts de lettres, et je crois que le Docteur Nicod a même été celui qui a annoncé la mort de Journet à Maurice Zundel.

 

Lecture de Zundel : « Pour tout homme épargné par la maladie et capable d’oublier ses soucis, il y a d’abord cet accord du dehors et du dedans qui résulte d’une température atmosphérique parfaitement adaptée à celle du corps. Le bienfait de la santé, que l’on tenait pour acquis, devient conscient dans l’euphorie où le milieu intérieur et le milieu extérieur s’interpénètrent, où l’organisme qui n’a plus à le combattre ne se distingue plus de l’univers.

Mais un tel bien être s’accompagne, normalement, d’une perception émerveillée de la beauté du monde qui s’offre au regard comme le don de la lumière, qui ne cesse den varier les aspects de l’aube où pointe une lueur indécise jusqu’à l’incendie du soleil couchant. Une haleine impalpable où tout le paysage respire unit, en un seul visage, le lac et le ciel, les montagnes et la plaine, les arbres et les maisons. On reste muet d’admiration, on consent à tout, on dit silencieusement merci.

A qui va ce merci qui transforme en offrande le spectacle et nous-même ? Y a-t-il un donateur ? Là encore vivre et penser peuvent bifurquer selon qu’on est au cœur de l’événement ou qu’on l’analyse à froid, «  quand on n’est plus dans le coup. «  On pourra toujours parler, sur un plan critique, d’une survivance animiste qui peuple le monde de présences et suppose des intentions derrière les phénomènes dont une explication physique suffit à rendre compte. Après tout, ce coucher de soleil, comme le bleu du ciel, n’est qu’un phénomène d’interférence de la lumière avec les molécules de notre atmosphère qui se produirait exactement de la même manière en l’absence de tout spectateur ! […]

On ne voit pas l’avantage de supprimer l’homme pour expliquer l’univers. Nous en sommes, et il nous apparaît selon ce que nous sommes. La question de savoir comment il apparaîtrait si l’homme n’existait pas est pour le moins ambigüe. Pour apparaître, en effet, il faut être perçu. Quel que soit l’être capable de percevoir le monde que nous habitons, on peut présumer qu’il le percevrait toujours à sa manière et selon ce qu’il est.

Tout cela pour dire que notre émerveillement devant la Nature peut se fonder sur une correspondance réelle entre elle et nous. Il est sûr qu’il intensifie la présence du monde et la nôtre en le rendant intérieur à nous, et nous à lui : sous le mode oblatif qui désigne implicitement la Présence qui nous le donne et à qui nous nous offrons à travers Lui. Cette expérience faudrait-il la suspecter et la contester du seul chef que nous y sommes engagés et qu’elle doit, par là-même, être entachée de subjectivité ? Autant vaudrait dire qu’un événement est illusoire et irréel du seul fait qu’il nous affecte et s’annonce comme un moment de notre vie.

Quiconque a éprouvé le bienfait de ces contacts avec un paysage qui le comble, en scellant harmonieusement son unité avec l’univers, doit reconnaître que la Nature, à laquelle nous enchaînent des servitudes physiques qui nous imposent de si dures limites, concourt, à certaines heures, à nous affranchir de nous et nous induit à la dépasser en nous dépassant. Ceux qui voient en l’homme un simple produit de l’évolution matérielle, s’ils sont capables de s’émerveiller, peuvent reconnaître en eux-mêmes que le monde physique est capable de nous conduire à une contemplation qui le transcende. […]

Ainsi, la Nature peut être le berceau du Silence d’où naissent toutes les grandes œuvres : mais l’homme d’abord qui ne parvient à les créer qu’en écoutant la Musique originelle dont Bach mourant disait que nul jamais ne pourra l’écrire. » (Maurice Zundel,  » Hymne à la joie « , pages 19-22 dans les éditions ouvrières de 1965)

 

Présentatrice : Alors, Docteur, hélas, je dirai que l’un des privilèges car il faut prendre toujours en chaque chose le côté positif, l’un des privilèges des médecins c’est d’être au fond à l’origine de la vie et d’être à la fin de la vie. Sans oublier quand même le moyen terme bien entendu ! Et vous avez accompagné Maurice Zundel jusqu’au bout de …

 

Docteur Nicod : En tant que patient, sans déflorer, disons, le mystère de l’intériorité de chacun, il était très discret, vous savez sur les autres ! Les rapports que j’avais avec lui étaient des rapports fondés, des rapports de médecin à patient sans que nous rentrions dans notre intimité réciproque, c’est-à-dire que je crois que dès le départ, sans nous le dire, nous avons convenu que nous restions sur nos plans et que nous avions, bien sûr, du plaisir à échanger des idées sur notre époque et sur notre temps !

 

L’Abbé Zundel avait, vis-à-vis de sa santé, il était très… disons  » négligent  » par méconnaissance de sa santé n’est- ce pas ! Il avait des problèmes de santé, mais ensuite de çà il tenait à la vie, il y tenait d’une façon très pressante, et il n’était pas du tout impatient d’aller retrouver un monde meilleur ! Il vivait dans ce monde avec beaucoup d’intensité, ce qui ne veut pas dire de joie, parce que les souffrances de ce monde, il les ressentait et les vivait aussi ! Mais enfin beaucoup d’intensité, ce qui, pour lui, était une approche de la vérité, de la connaissance. On parlait tout à l’heure de son côté mystique, mais enfin il reconnaissait à d’autres personnes qui en dehors de toute vie mystique dans le sens religieux et connaissance de Dieu, ont un amour très profond pour quelque chose, par exemple les savants qui ont l’amour de la Vérité. Eh bien cet amour de la Vérité, il le reconnaissait comme étant un langage universel et ce langage leur permettait de déchirer une partie du voile de la connaissance !

 

Quand un artiste jouait bien, il disait :  » il a passé la rampe  » ou bien  » il a déchiré une partie du voile « , qui était cette connaissance merveilleuse de la beauté, de la bonté universelle, de la beauté, de la bonté divine.

 

Alors son attitude dans la vie était une attitude extrêmement positive. Cétait un homme qui voulait vivre. Quand il avait des incidents, ou des accidents de santé, il venait en parler avec beaucoup de simplicité et beaucoup de tranquillité, en général ! Il s’affolait si on devait lui présenter un traitement qui aurait dû le mettre en clinique ou lui faire subir une intervention ! Il détestait l’idée d’une seule intervention, il n’aurait pas aimé non plus avoir des médicaments qui puissent modifier en quoi que ce soit sa personnalité. Si on lui avait proposé une fois ou l’autre dans la vie, un tranquillisant, il aurait fait des bonds ! Le mot na même pas été échangé entre nous, c’aurait été un crime, vous comprenez ! Donc tout ce qui touchait la personnalité, tout ce qui pouvait changer la personnalité était une chose qui effrayait.

Il aurait donc dans la fin de sa vie, il aurait cherché essentiellement à se récupérer ! Il a eu beaucoup de volonté puisque son accident était un accident vasculaire avec une attaque cérébrale conjointe à une attaque cardiaque et la récupération, étant donné son âge, était particulièrement difficile, voire illusoire ! Lorsqu’on a des troubles de la parole à 78 ans on a peu d’espoir de le récupérer, mais il s’est attaché avec une volonté extraordinaire pour essayer de récupérer cette parole. Malheureusement contre mon avis et l’avis de l’entourage de l’équipe de soignants qui était autour de lui ! Parce qu’enfin je n’étais pas le seul, il y avait des infirmières et d’autres médecins ! On lui disait : « Prenez un peu de (temps, promenez-vous, aérez-vous, faites en sorte de redécouvrir des arbres et la nature de telle sorte que la parole vienne par surcroît. » Il voulait rester dans sa chambre, avec les techniques les plus modernes pour pouvoir, par l’assemblage de lettres et de symboles, arriver à retrouver la parole. Cette parole qui était nécessaire pour communiquer avec les autres. Donc çà c’était une de ses caractéristiques ! Mais alors malheureusement qui était au détriment de son équilibre personnel ! Enfin, de ses possibilités de récupération.

 

Il y a une chose qui était absolument merveilleuse : il a essayé de récupérer aussi la parole par le chant ! Je lui avais dit : « çà c’est une bonne chose, le chant ! » Et vous aurez peut-être la possibilité de le faire entendre ! Un disque du Père Duval qu’il faisait marcher dans sa chambre et essayait de chanter avec lui. En même temps que le disque et une petite religieuse qui se trouvait là, c’était un tableau absolument admirable ! Parce qu’on le voyait, il était participant sans que la parole puisse venir, mais toute l’intelligence, la compréhension de ce qui se passait autour de lui était là. Et il était dans cette chanson, sa parole ne sortait pas mais en fait le disque lui donnait ces paroles qu’il n’avait pas. Voyez-vous, il avait l’intelligence de la parole dite, mais non la possibilité de les dire lui-même.

Donc, là, c’était des moments qui étaient assez extraordinaires de voir son épanouissement et sa gaieté, sa joie de vivre !

(Disque du P. Duval :  » Le Seigneur reviendra « )

Le Seigneur reviendra (bis)

Le Seigneur reviendra, il l’a promis

il reviendra la nuit qu’on ne l’attend pas !

 

Le Seigneur reviendra (bis)

Le Seigneur reviendra, il l’a promis

ne sois pas endormi cette nuit-là.

 

Dans ma tendresse, je crie vers lui,

Mon Dieu serait-ce pour cette nuit ?

Le Seigneur reviendra,

Ne sois pas endormi cette nuit-là !

 

Tiens ta lampe allumée (bis)

Ton âme claire, qu’il y ait de la lumière pour ses pas

Tiens ta lampe allumée (bis)

Ton âme claire,

Pour qu’il n’ait pas peine à te trouver.

 

Attends-le dans ton cœur (bis)

Ne rêve pas de prendre loin de Lui ton p’tit bonheur

Attends-le dans ton cœur (bis)

Ne rêve pas, qu’il fasse clair et bon dans ta maison.

 

Dans ma tendresse je crie vers lui

Mon Dieu serait-ce pour cette nuit ?

Attends-le dans ton cœur,

Qu’il fasse clair et bon dans ta maison.

 

Nous serons tout pour lui (bis)

Quand il viendra il essuiera les pleurs de toute la vie !

Nous serons tout pour lui (bis)

Tout pour Sa joie, puisqu’il est tout pour nous pendant la vie !

 

Dans ma tendresse je crie vers lui

Mon Dieu serait-ce pour cette nuit ?

Nous serons tout pour lui

Puisqu’il est tout pour nous pendant la vie !

(Aimé Duval, jésuite, 1918-1984)

 

Présentatrice : Au fond cette joie de vivre, ce fait de vouloir se libérer au fond, de la gangue du corps, des limites physiques, ce sont des choses qui ne l’ont pas quitté jusqu’à l’accident final ?

 

Docteur Nicod : Oui, enfin il voulait absolument se construire enfin, il voulait être un homme à part entière, c’est-à-dire quelquun qui a choisi sa vie. Vous connaissez sa théorie de l’existence : on naît par accident – enfin, on est sur terre parce que les circonstances nous ont amenés sur terre et puis une volonté parentale, ou même pas de volonté parentale, mais notre existence nous est remise c’est-à-dire que nous devons, par nous-même, à un moment donné, nous recréer, nous reformer, nous devons être à l’origine de nous-même.

 

Lui, il l’a fait très précocement ! Il l’a fait déjà lorsqu’il était à l’école de Neuchâtel, à peu près à l’âge de 11 ou 13 ans il a déjà découvert qu’il devait se créer lui-même, être à l’origine de lui-même. Alors que veut dire être à l’origine de soi-même ? C’est être, pour reprendre un des mots qu’il avait, c’est être suffisamment perméable à la vie divine, à l’existence de l’Etre suprême pour pouvoir entrer en communication avec lui et être un co-créateur ! Voyez-vous donc, c’est le dépouillement, la transparence totale de l’individu vis-à-vis de l’action divine ; donc c’est çà la suprême liberté, c’est d’être tellement amoureux d’une Vérité – lui, cétait être amoureux d’un Etre – mais il reconnaît, chez les savants, l’amour dune Vérité ; il reconnaissait chez les artistes aussi, l’amour d’une Beauté, et tellement amoureux de cette Beauté qu’on se sacrifie pour cette Beauté ! Il était plein d’admiration, par exemple, pour les savants qui, dans leur laboratoire, consacrent leur vie, leur temps à des découvertes nouvelles, parce qu’ils sont attachés à une Beauté, à une Vérité qui est pour eux un Bien suprême. Et lui, son Bien Suprême c’était la Totalité de l’Etre, c’est la connaissance, la beauté, la bonté.

 

Lecture de Zundel : «  » Dieu est esprit et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité « . Cette parole de Notre Seigneur exprime admirablement la nécessité de nous transformer pour connaître Dieu. Nous avons vu que c’est la loi même des relations interpersonnelles. Les époux ne se connaissent mutuellement que dans la mesure où ils s’identifient l’un avec l’autre, dans la mesure où chacun fait le vide en soi pour accueillir l’autre. On ne peut connaître une personne que dans la mesure où on l’accueille en soi.

L’amour suppose donc une profonde transformation où on se libère de soi pour devenir, en quelque manière, l’autre. Et il va de soi que cela se vérifie au maximum, au plus haut degré, dans les relations avec Dieu, comme Jésus le dit admirablement à la Samaritaine :  » Dieu est esprit, il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité « . (Jn:4,23)

Cela veut dire que la connaissance de Dieu est liée, d’une certaine manière, à une incarnation.

La connaissance de Dieu n’est pas une connaissance théorique, abstraite, impersonnelle, que l’on pourrait se procurer comme on apprend un théorème de géométrie. On ne connaît Dieu que dans la mesure où l’on vit de Dieu ; et vivre de Dieu c’est donc accueillir Dieu en soi, c’est le laisser vivre en soi ; c’est donc, d’une certaine manière, vivre l’Incarnation de Dieu.

Dieu est au-dedans de nous. Augustin nous l’a appris de la manière la plus profonde et la plus magnifique. Dieu est au-dedans de nous, il est toujours déjà là. C’est nous qui ne sommes pas là ; et pour que Dieu, justement, devienne un événement de notre vie, il faut que notre présence s’ajoute à la sienne, ou que notre présence, en tout cas, réponde à la sienne.

[…]

Dieu est en nous comme un secret d’amour et ce qui Le distingue de nous, c’est justement son intériorité. Ce qu’on appelle  » la transcendance de Dieu « , c’est justement son intériorité pure.

Dieu est tout au-dedans, et nous, nous sommes au dehors. Pour venir à Lui, nous avons à nous intérioriser en rencontrant notre propre intimité dans le rayonnement de la Sienne. Donc, Dieu n’a pas à descendre du Ciel, Il n’a pas à venir sur la terre, puisqu’Il est déjà là. Comme dit Augustin dans son célèbre couplet :  » Tu étais avec moi, c’est moi qui n’étais pas avec Toi. « 

Dieu n’a jamais cessé d’être présent à l’univers, il n’a jamais cessé d’être caché dans le cœur de l’homme. Il n’avait donc pas à venir : c’est l’homme qui devait venir à Dieu. » (Retraite aux religieuses infirmières de la Clinique de Bois-cerf à Ouchy-Lausanne, 1973)

 

Abbé Vincent : Chez l’Abbé Zundel il y avait cette grande confiance en l’homme. Il disait, avant de poser la question « croyez-vous en Dieu ? » Il faut dire : « croyez-vous en l’homme ? » Puisqu’en définitive, chez lui, d’une certaine manière, Dieu était dépendant de l’homme, puisque c’est à travers les existences personnelles que nous avons, dans la mesure où nous les assumons, que Dieu transparaît.

Alors, il avait de nombreux exemples pour raconter cela, en particulier celui de cette vieille mère qui avait un fils qui n’avait jamais plus entendu parler de Dieu, le père ne le voulant pas ! Qui tombe malade, éthylique, et qui, à 25 ans, va mourir.

Elle s’est tellement dépensée, donnée pour lui, sans jamais prononcer le nom de Dieu, que ce fils en est tellement touché, qu’il lui dit, avant de mourir : « Si tu m’avais parlé de Dieu, je ne t’aurais pas écoutée, mais ton attitude est tellement belle, c’est ton Dieu auquel je me rallie. » Voilà ! Et c’était précisément cela l’Eglise, n’est-ce pas !

 

Vous voyez un peu l’originalité de sa pensée mais ce n’est pas une pensée, c’est une expérience qu’il nous transmettait dans une pensée, par une parole d’abord, et par ses écrits ensuite.

Alors chacun était rappelé à soi-même n’est-ce pas ! La Source d’eau vive qui jaillit en Vie éternelle, vous l’avez peut-être entendu dire souvent cela ?

 

Présentatrice : oh ! Oui

 

Melle Vincent : On avait d’ailleurs l’impression en l’écoutant que l’effort était très simple ! Il ne s’agissait que d’un déclic n’est-ce pas ! Se tourner au dedans et non pas rester au dehors. Et puis, revenu à ses tâches quotidiennes, on se rendait compte qu’entre la transparence telle qu’il la voyait, telle qu’il la vivait et puis nos limites quotidiennes, nos affrontements quotidiens, il y avait une immense distance ! Mais, néanmoins, par la grâce de ses conférences et par la grâce de ses exposés, on avait l’impression de pouvoir toucher, au moins du doigt, cette Vérité là !

 

Abbé Vincent : Et il faudrait dire aussi, quand même, qu’il avait un tellement grand sentiment de ses propres limites et des limites de ses frères humains qui donnent des catastrophes sentimentales, familiales, nationales, qu’il avait une vision tragique de ces choses-là ! Il les sentait tellement en lui, n’est-ce pas, que çà lui donnait, je crois qu’on peut le dire cela n’est-ce pas ? Cet air tendu. Il en souffrait tellement de lui et des autres, n’est-ce pas, qu’il avait, quand même cette espèce de tension qui .faisait peur, des fois, aux gens qui ne le connaissaient pas !

 

Melle Vincent : Il riait rarement, et il parlait aussi rarement sauf en -public, mais c’est vrai qu’il était entouré de Silence.

Un peu comme sa cape bénédictine dont vous [Abbé Vincent] nous parliez n’est-ce pas ? Il y avait de la blancheur : sa soutane blanche, et puis il y avait ce manteau noir et qui était  » du Silence « . En tout cas c’est comme cela que je me souviens aujourd’hui encore.

 

Pour les étudiants, Monsieur Kolb, je pense que çà produisait un choc ! Vous avez parlé tout à l’heure de cette petite chambre et peut-être que le gaz ou le moyen de chauffage n’était pas entièrement responsable ou uniquement responsable de cela. Il y avait même, vous dites, des gens qui venaient presque en cachette… Enfin des jeunes qui venaient presque en cachette, et puis des personnes qui se trouvaient presque mal… Est-ce que vous pensez… Cela remonte donc à 11 ou 12 ans cette expérience que vous citez, donc, c’est contemporain ! Est-ce que vous pensez que déjà à ce moment-là entre la jeunesse qui cherche, qui a besoin aussi d’exigence, qui a besoin d’idéal, et un homme comme Maurice Zundel il y avait un décalage, ou bien, au moment où il parlait, ce décalage était-il aboli ?

 

Monsieur Kolb : Je n’ai pas l’impression que c’était une question d’âge ! C’est sa personne ! Le contact n’était pas facile ! Il y a un contact, mais c’est un contact qui est vraiment très particulier. On a essayé des fois des discussions avec Zundel. D’habitude c’était des conférences, il parlait et puis, après il s’en allait, il avait d’ailleurs un train à prendre, c’était limité d’une façon très précise !

On a essayé des discussions, elles étaient très difficiles ! Dans le fond je crois que ça vient du fait que vraiment il procédait par bonds, par intuitions, c’était une sorte de chemin qui était personnel, et puis, nous, on arrivait facilement avec des raisonnements, et les raisonnements, d’une certaine manière, peut-être qu’il devait s’en protéger ! Quand dans ses livres il critique les pensées pyramidales, les constructions intellectuelles ! On avait facilement des constructions intellectuelles, et chez lui, ce n’était pas çà ! Et peut-être qu’il était même, intellectuellement, un peu écrasé par le message, enfin la pensée qui délivrait, elle devait se mettre à l‘abri je crois de tout ce qui était trop une pensée mécanique. Sa parole était un évènement en même temps.

 

Docteur Nicod : Peut-être qu’il se défendait d’être un philosophe, ou il ne voulait pas s’enfermer dans une pensée philosophique !


Monsieur Kolb : Il était docteur en philosophie ?


Docteur Nicod : Oui, il était docteur en philosophie. Il avait fait son doctorat en latin même, mais il se défendait d’être un philosophe, parce qu’il disait que le langage des philosophes était un langage préfabriqué : on s’enferme dans une théorie, on s’enferme dans un préfabriqué.


Monsieur Kolb : Oui ! Le moi préfabriqué qu’il critique, on le retrouve au niveau intellectuel.


Docteur Nicod : Je crois.

 

Présentatrice : Oui, je crois qu’il avait passé, dépassé au fond ces raisonnements mécanistes !

 

Docteur Nicod : Oui, enfin il ne voulait pas s’enfermer dans une théorie, il voulait savoir comment la vie s’exprime.

 

Présentatrice : Il affrontait le danger, ce n’était pas un rapport avec l’expérience. Et je crois, disons, que ce qui était bien… Disons, personnellement, j’ai même éprouvé le besoin d’une certaine manière de m’éloigner de Maurice Zundel ; c’est-à-dire de retrouver dans l’expérience ce qu’il apportait. On avait peut-être besoin de cette distance ! Il ne faut pas forcer, de la même manière je crois qu’on serre un théologien des étudiants… çà peut-être. Si Maurice Zundel était dangereux, je ne crois pas qu’il était dangereux pour quelqu’un, à la condition que chacun reste libre par rapport à cet homme et prenne même ses distances parce qu’il était fragile, il était fragile et on était fragile devant lui.

 

Docteur Nicod : Il était terriblement fort !

 

Présentatrice : Oui, une force et une fragilité C’est ce paradoxe, Docteur, çà paraît sans arrêt ! A la fois la douceur et la tension et parfois peut-être une violence intérieure qu’on ressentait, à la fois le don et l’exigence, enfin : il y avait je crois des pôles continuels, mais qu’il faisait exprimer à autrui de manière extraordinaire.

N’est-ce pas, au fond, sa douceur était une manifestation de sa tendresse. Il était profondément tendre, et il aimait tendrement les gens quil côtoyait. Il aimait les pauvres, il les recevait, même il sest fait battre par eux, mais il les aimait.

Il recevait… Enfin vous savez tout le monde qu’il recevait chez lui; qui venait lui demander de l’argent alors qu’il n’en avait jamais ! Parce qu’il vidait son porte-monnaie, il n’avait plus d’argent fatalement après le 4ème ou 5ème quémandeur ! Alors il y en a un, une fois, qui l’a battu ! Il a fallu qu’un vicaire le défende et alors, il a reproché au vicaire, avec beaucoup de douceur et de tendresse « vous n’auriez pas dû le faire ! » Donc c’est une profonde tendresse qui nétait pas surfaite n’est-ce pas ! Alors, la violence, oui, elle existait aussi. C’était la violence, une violence qui était contre tout ce qui était, disons, une névrose personnelle ou collective.

Il ne pouvait pas supporter par exemple que si vous voulez, une idée préconçue tout d’un coup puisse avoir dans les actes des conséquences mauvaises et dangereuses pour autrui. Il se mettait dans des colères épouvantables lorsqu’il se rendait compte quon faisait des manifestations de caractère violent pour pouvoir faire passer une idée. Et il n’admettait pas cette violence, parce qu’en fait il disait : « Les gens ont la possibilité de penser, ils n’ont pas besoin de vouloir imposer leur pensée ou leur façon d’agir par la violence. » Lui-même, se déclenchait, il tonitruait contre ceux qui avaient des idées qu’ils voulaient faire passer coûte que coûte. Donc il était l’anti-démagogue, il était l’anti-système, il n’aimait pas du tout notre civilisation à guichets !

Pour vous dire une chose, c’est un mot de Zundel, je ne sais pas si vous le connaissez, mais il disait : « Je n’aime pas cette civilisation à guichets ! ». Parce que lorsque vous aviez un problème, qu’il s’agisse d’un problème de paupérisme, un problème de reclassement ou un problème qui se pose à nos temps modernes : de chômage, de travail, de femme enceinte ! Enfin tout ce que vous voulez ! Alors vous vous adressez à une organisation et cette organisation vous envoie à un spécialiste, ce spécialiste vous envoie à une conférence et ensuite à une commission ! Alors, il était fou furieux, vous comprenez ! Il disait : « c’est une civilisation à guichets au lieu de rencontrer des personnes. » Voilà c’est çà qu’il avait peur, qu’en notre temps on remplace les personnes par des réglementations, par des législations, par des tabous, ou bien par une organisation qui ferait qu’on ne prend pas en considération tous les tenants et les aboutissants des difficultés des êtres humains.

 

Lecture de Zundel : « C’est bien sûr, un immense travail de se faire homme, et jamais achevé dans notre itinéraire terrestre. Il exige la réactivation constante de ce sens du sacré qui s’éveille en nous devant un désespoir qui cherche en nous son dénouement. Il y a partout et en tout être un infini à découvrir ou à susciter, à affermir ou à protéger. Et c’est précisément cette dimension infinie que toute réalité peut revêtir qui desserre l’étreinte de la possession et qui fait mûrir l’offrande où notre liberté s’accomplit dans un aujourd’hui sans fin. » (Maurice. Zundel,  » Hymne à la joie « , La Mort, p.57)

 

Présentatrice : Mademoiselle Vincent, nous avons en fait envisagé peut-être globalement l’impartialité de Maurice Zundel, mais il vous appartient en fidèle documentaliste de ses œuvres, de sa vie, de nous dire d’où il venait et ce qu’il a fait. Nous avons fait plusieurs allusions : il est né, je crois, à Neuchâtel, il a été plusieurs fois docteur, il avait plusieurs doctorats, il avait je crois, la connaissance de nombreuses langues étrangères, à vous de nous faire connaître un petit historique de sa vie.

 

Melle Vincent : Oui, il est donc né à Neuchâtel, il a fait ses études au Collège secondaire jusqu’à l’âge de 15 ans à Neuchâtel, ensuite, il a fini ses études au grand Séminaire de Fribourg. Je crois il a été ordonné prêtre à l’âge de 22 ans. Il a été vicaire à Genève, à la paroisse Saint Joseph à Genève.

 

Présentatrice : C’est très jeune d’ailleurs 22 ans, hein ?

 

Abbé Vincent : Oui ! Çà doit être à 25 ans régulièrement, mais je ne sais pas ce qui a fait qu’il a été ordonné si jeune ! Il ne savait sûrement plus que faire ! Il avait fait sa maturité à 17 ans, en bref !

(Rires) c’est çà !

 

Melle Vincent : Alors ensuite, il a été à l’église de Saint Joseph à Genève puis à Rome. Il est allé à Rome où il a fait son doctorat. Et ensuite, vous savez, je n’ai pas les papiers sous les yeux, je ne sais pas exactement, je vous dis les choses de mémoire ! Ensuite, il est allé à Paris, puis en Egypte, au Liban, de nouveau à Paris, enfin, quoi, jusqu’en 1945, il est allé un peu partout !

 

Présentatrice : Il a bourlingué !

Melle Vincent : A Londres, également à Londres !

Présentatrice : Aussi !

Melle Vincent : Aussi, oui ! Je crois qu’il avait un très grand attachement pour l’Egypte, et pour les pays chauds de manière générale. Il aimait la chaleur, n’est-ce pas Docteur ?

 

Docteur Nicod : Oh ! Oui ! Il était très frileux ! Sa chambre était surchauffée, c’est pour çà que vous avez souffert à Fribourg !

Je crois qu’il était très attiré d’abord par le monde d’Israël, par toute la spiritualité juive, c’est pour cela qu’il a été pendant un certain temps, je crois à l’école biblique de Jérusalem ! Et puis, en suite de çà, il a eu beaucoup d’admiration pour les chrétiens coptes, maronites de toute la région, où il trouvait que le rituel, ou que les gens qu’il a rencontrés étaient des gens de valeur. C’est pour çà qu’il y a encore ici des gens d’Egypte et du Liban qui ont un attachement très profond pour le Père Zundel, parce qu’il leur a apporté une certaine liberté. Il ne venait pas avec un dogme ou avec des prescriptions, mais il venait avec l’idée que ces chrétiens avaient besoin aussi d’une animation spirituelle : il apportait sa propre animation et il semblerait qu’ils ont été très accueillants.

 

Bon ! Ce sont des gens qui avaient peut-être une distance, ou une connaissance différente de la vie, ou une vie différente de la nôtre, si bien qu’il est possible que l’accueil des chrétiens, des chrétiens du Moyen-Orient, ait été plus chaleureux que ceux du Canton de Vaud par exemple ! Il a reçu aussi un accueil très chaleureux à Paris ! Dans certains milieux où justement il apportait – je n’aime pas utiliser le mot  » contestataire  » parce que ce n’est pas le terme exact ! – Mais il apportait cette  » révolution évangélique  » c’est donc plus qu’une contestation, c’est une révolution perpétuelle.

 

Melle Vincent : Une remise en question.

 

Docteur Nicod : Oui ! C’est çà ! Il heurtait ! Alors cet attachement pour le Liban et l’Egypte a été très grand et il y allait volontiers ! Il y allait sur demande d’ailleurs. C’était donc des personnes qui lui offraient le billet, en disant : « écoutez, mon Père, il y a longtemps qu’on ne vous a pas entendu parler, vous pourriez venir donner un cycle de conférences. » Et alors il donnait un cycle de conférences, après avoir reçu son billet. Il n’avait jamais d’argent dans sa poche ! Après avoir reçu son billet qui lui permettait d’aller au Caire ou à Alexandrie ou ailleurs. Et alors, il allait aussi volontiers dans un couvent de moniales là-bas, où alors il était entouré du Silence, et où il continuait à travailler.

 

Présentatrice : Eh bien ! Madame Vincent, vous avez des qualités de moniale certainement ! Parce que vous avez travaillé près de lui et j’imagine à la fois dans la conversation, dans la discussion et dans le silence. Cà ne devait pas toujours être facile !

 

Melle Vincent : Cà c’est fait très simplement, au fond. Il y avait des choses à faire, nous les faisions, et puis c’est tout. Sans tellement de discours, sans tellement de conversations. Je le conduisais auprès des malades. Je dactylographiais certains de ses manuscrits ! C’était des travaux comme çà !

 

Présentatrice : Est-ce que c’était un homme de l’audio-visuel ? Par exemple, est-ce que c’était un homme qui dictait sur cassette voyez-vous, pour prendre un exemple !

Melle Vincent : Du tout ! Absolument pas.

Abbé Vincent : Dites à quel point il vous faisait travailler des fois lorsque vous alliez à Genève et à Neuchâtel le même jour !

Melle Vincent : Oui, c’était terrible !

Abbé Vincent : Racontez. Il était donc au Sacré-Cœur à Ouchy n’est-ce pas ?

 

Melle Vincent : Oui, au Sacré-Cœur à Ouchy et, je me souviens d’un dimanche : c’était souvent comme çà remarquez. Enfin, je me souviens d’un dimanche où il me dit : « bon, eh bien, rendez-vous à 2h. – à 14h. donc ! – Il faut aller à Genève. » Bon, nous nous rendons à Genève. Ensuite, il me dit, « il faut encore aller à Neuchâtel, et vite parce que je dois prêcher ce soir à 9 h. » A Ouchy ! Il avait quelque chose… Il avait 77 ans, enfin, il y a peu de temps ; et il faisait tout cela.

 

Présentatrice : Et il aimait beaucoup la vitesse ?

Melle Vincent : Et il aimait beaucoup la vitesse ! Il fallait conduire très vite ! Je me souviens, tout au début, je le conduisais pas trop rapidement, parce que je me suis dit : « c’est une personne âgée, il faut faire attention ! » Et après un moment, il me dit : « Est-ce que vous ne pouvez pas conduire un peu plus rapidement ? » (Rire)

Présentatrice : Il pouvait être taquin, donc !

Docteur Nicod : Oh oui ! Oh oui sûrement.

Présentatrice : Assez, assez souvent.

 

Melle Vincent : Mais ce qu’il y avait de particulier en lui, je pense, c’était qu’il pouvait être taquin, mais il ne se moquait jamais de personne et il ne disait jamais de mal de qui que ce soit ! Je peux dire, j’ai été pendant huit ans, presque chaque jour et jamais, jamais je ne l’ai entendu dire quelque chose de mal, ou en se moquant de quelqu’un, jamais ! C’est assez extraordinaire.

 

Présentatrice : C’est extrêmement rare en tout cas.

 

Melle Vincent : C’est parce que je pense que c’était pour lui tout à fait logique, et voyant chaque être humain le dépositaire de Dieu, il avait un infini respect pour chaque être humain. C’est cela qui explique peut-être son attitude : il était à la fois très distant, il n’avait pas du tout le style familier copain, absolument pas. Il était très distant, toujours très respectueux, mais alors à la fois on le sentait très proche. Il avait une qualité d’écoute, il avait une présence vraiment extraordinaire, et je pense que c’est pour cela que beaucoup de gens venaient le voir et lui parler, parce qu’ils se sentaient compris, écoutés, je pense que c’est une des raisons en tout cas.

 

Vous pensez que c’est aussi une des raisons pour lesquelles souvent on l’appelait « Père » ou « mon Père » alors que même si, au fond, il avait des attaches bénédictines, il n’était pas… C’était un prêtre ! Vous pensez que c’est pour cela Monsieur l’Abbé ?

 

Abbé Vincent : Oui, je pense… Tout le monde, moi-même et les autres sentions une sorte de support à tous les points de vue ! Quand on passait un moment avec lui, ce mot de « Père » venait très certainement, spontanément.

Melle Vincent : Et il aimait d’ailleurs être appelé « Père » !

 

 

 

Abbé Vincent : Enfin ce Christ qu’il aimait passionnément et il tenait à ce rôle. C’était lié pour lui au Sacerdoce. Le mot Père était justifié. Donc le Père spirituel, je n’aime pas beaucoup ce mot parce qu’on a limpression, çà fait XIXème siècle ! Puis, il ne donnait pas volontiers des conseils ! Il avait des exigences. Je ne sais pas si vous vous étiez confié à l’Abbé Zundel, moi j’ai eu quelques-unes de ses patientes communes, pourrions-nous dire. Mais quand on allait voir l’Abbé Zundel, il disait : « oui, alors, venez demain matin à ma messe à 6 h. » Donc, il commençait tout de suite par une exigence. Il ne donnait pas de conseil : « vous devriez être plus gentille avec votre mari, ou plus compréhensif vis-à-vis de votre enfant. » Puis ensuite, c’est tout.

 

Je n’ai jamais entendu des gens qui m’ont dit : « voilà le conseil que m’a donné le Père Zundel. »

 

Melle Vincent : C’est çà !

Abbé Vincent : Il n’a jamais donné de conseil. Il était exigeant pour les autres comme il l’était pour lui -même.

Melle Vincent : Oui, c’est çà !

 

Abbé Vincent : J’entends même encore des gens aujourd’hui, certaines personnes racontent qu’ayant été en confession chez le Père Zundel avec quelque chose de lourd sur le cœur qu’elles lui disaient. Elles s’entendaient dire : « Et bien, continuez, allez jusqu’au bout. » Ce qui naturellement n’était pas tout à fait dans la stricte pastorale telle qu’elle est enseignée en morale !

 

Présentatrice : En conclusion, j’aimerais Madame et Messieurs que vous ayez au fond de votre souvenir, et je vous dirais  » spontanément « , vous puissiez me dire à tour de rôle, au fond, quel est – car enfin les écrits sont importants dans l’œuvre de Maurice Zundel – les œuvres ou l’œuvre qui vous a le plus touché personnellement, et peut-être la phrase que vous mettriez en exergue et en conclusion de son message. Monsieur Kolb ?

 

Monsieur Kolb : L’œuvre qui m’a le plus touché c’est  » Dialogue avec la Vérité « . C’est la première que j’ai lue, j’y suis toujours revenu, et l’aboutissement disons, de  » cette recherche d’une Vérité-Personne  » çà c’est clair ! Par opposition aux vérités-système.

 

Mais un autre aspect qui m’attire beaucoup, dans l’œuvre de Zundel, ce n’est pas tellement ses débouchés politiques, mais l’inspiration qu’il peut donner sur les problèmes politiques, sociaux qui, je crois, n’ont pas souvent été relevés, peut-être parce que çà n’attire pas directement une partie de l’entourage de Maurice Zundel ! Pourtant il en parle souvent, même dans son dernier livre :  » Retraite au Vatican « , il y a tout un chapitre social avec, par exemple, une lance en faveur de la notion de participation dans le monde de l’économie qui est assez surprenante ! Et là dedans, je crois que ce qui est l’inspiration de cette pensée enfin ! On peut la ramener à sa notion, à son expérience partielle de la Trinité, en tant que relations. S’il envisage les problèmes politiques, en politique, ce sont des questions de pouvoir, de prises de pouvoirs ! Or, lui, il ne peut y avoir de rapports sociaux sans absence de prises de pouvoirs les uns sur les autres ! C’est : les pouvoirs sont cassés.

 

Et ses références politiques, les expériences auxquelles il se réfère, sont Gandhi ou bien cette expérience ancienne des Guaranis, du Paraguay qui, sous la conduite de Jésuites, avaient formé une société, disons de  » Propriété collective « . Quand Zundel s’attaque à la propriété privée, il la bouscule… Il dit : « la propriété privée oui, mais la propriété de tous. » Ou bien pourtant, il reconnaît la valeur de la propriété privée, dans le sens qu’il reconnaît pour chacun la notion d’un espace de sécurité ! Çà oui. Mais pour lui, la sécurité n’est pas… c’est une nécessité; de même qu’il comprend bien qu’on ne peut pas être oppressé par la misère, c’est clair, çà nous empêche d’exister, mais la sécurité doit permettre de déboucher sur la désappropriation, c’est çà, absence de pouvoir sur les autres, les uns sur les autres. Je n’ai pas une phrase exacte, mais c’est cette idée-là…

 

Présentatrice : Qui vous attache ?

Monsieur Kolb : Oui, qui me frappe beaucoup !

Présentatrice : Monsieur l’Abbé Vincent ?

Abbé Vincent : J’ai beaucoup aimé son livre sur la liturgie ; qui est je crois l’un de ses premiers parce qu’on y trouve l’artiste ! On y trouve l’artiste de celui qui découvre précisément Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit, si totalement donnés les uns par rapport aux autres, ne retenant rien si ce n’est la joie du don et leur personnalité, n’est-ce pas propre, qui est irréductible.

 

Et cela est dit dans des termes de beauté, dans des termes de rites prégnants, même si la liturgie n’est plus la même aujourd’hui : çà n’a pas d’importance, le fond est toujours le même, car, il faut le dire en passant, quelle que soit la liturgie que l’on célèbre c’est toujours la liturgie de la Présence du Christ ressuscité, ce n’est pas douteux !

 

Et alors, un autre livre – il y en a plusieurs autres mais je prendrai le dernier, même si c’est le plus écrit, le plus retouché, n’est-ce pas – celui de ses conférences du Vatican parce que, outre l’homme artiste et attentif aux autres, qui a toujours été lui, il y a encore l’homme qui s’attache à ce que le Docteur Nicod relevait une ou deux fois dans notre conversation  » les découvertes des savants  » car il faut dire que, dans les dernières années de sa vie, il a été passionné – car Zundel était un homme passionné – il a été passionné par ce que les savants découvraient, et c’était pour lui la merveille parce qu’on pouvait prendre connaissance de ce qu’étaient nos déterminismes et de ce qu’il y avait à dépasser, c’est-à-dire, des valeurs à trouver dont on faisait allusion aussi tout à l’heure.

 

Il y a tout cela, et la phrase, alors, une phrase que… à laquelle je pense souvent parce qu’il me l’avait écrite sur une petite image d’un Christ byzantin qu’il m’avait donnée, il y avait derrière : « Le seul monde qui nous intéresse c’est celui que nous créons, en nous créant. »

 

Présentatrice : Mademoiselle Vincent : votre livre ?

 

Melle Vincent : Eh bien ! Mon livre, je ne sais pas, j’étais surtout, je suis encore surtout attachée à sa personne. J’ai trouvé extraordinaire de rencontrer quelqu’un de parfaitement bon et de très intelligent ! Et évidemment, comme je le disais tout à l’heure, le respect qu’il avait pour chacun et à la fois cette présence : c’est quelque chose d’extraordinaire !

 

Présentatrice : Donc, c’est global chez vous ?

Melle Vincent : C’est global, oui !

Présentatrice : C’est un souvenir tout à fait vivant !

Melle Vincent : Oh oui ! Absolument !

Présentatrice : Il nest pas parti !

Melle Vincent : Non.

Présentatrice : Docteur Nicod ?

 

Docteur Nicod : Je serai plus attaché au dernier, n’est-ce pas, parce que c’est celui qui l’a enlevé, je .crois ! Il a mis une telle ardeur à le corriger, à le travailler, à le mettre de nouveau sur l’établi pour en faire ce qu’il a fait : ce merveilleux testament. Si bien que c’est celui-là qui reste présent à ma mémoire, le plus ! D’ailleurs je ne les ai pas tous lus, malheureusement ! Vous direz que je suis un mauvais Zundelien, mais d’ailleurs je ne les ai même pas tous ! J’en ai peut-être une dizaine sur les vingt qu’il a écrits à peu près !

 

Présentatrice : 18, 19 je crois !

Docteur Nicod : Plus sa thèse.

Présentatrice : Vous avez lu sa thèse ?

 

Docteur Nicod : Non ! Alors voilà c’est certainement ce testament qui me touche le plus. Son détachement pour toutes choses, c’est cela qui me touche le plus aussi. Parce qu’enfin il s’est montré détaché, lui-même, il s’est détaché de lui-même, il s’est reconstruit en dehors de tout attachement. Je crois qu’il était intéressé au phénomène politique mais au fond il n’a pas de pensée politique parce que la direction d’un pays lui échappait, la direction même de ses propres affaires lui échappait. On était obligé de s’occuper de lui dans tout le domaine matériel de la vie, c’est une chose qui lui échappait complètement ! Donc, je ne serai pas touché par sa  » pensée politique  » mais je serai, je suis profondément touché par sa volonté que tout le monde ait sa place au soleil, pas  » au soleil « , mais enfin : ait la possibilité de se réaliser, de réaliser la volonté du Père. C’est çà qui est le plus touchant. Je vous citerai peut-être un mot qui m’avait frappé, une fois dans une de ses homélies, qu’il avait commencée en disant : « Sans nous, Dieu est foutu ! »

C’est très, très Zundelien, çà c’était à propos de la catastrophe de Fréjus et cette catastrophe était une chose qui l’avait bouleversé comme toute chose le bouleversait. Et deux jours après, il faisait son homélie ! Et il avait commencé ainsi pour montrer que la faiblesse des hommes était telle, qu’elle pouvait même faire des erreurs dans les calculs les plus précis. Il voyait dans cette méconnaissance de la nature, dans ce glissement de terrain, dans cette bascule, vous vous souvenez le phénomène qui est très précis qu’il avait étudié, il a dit : « il y a eu une mauvaise convergence entre les géologues, les techniciens, et tout çà ! Parce qu’ils n’étaient pas assez perméables à la vérité. C’était une vérité de la nature qu’il faut savoir étudier ! »

 

Alors cette présence de l’homme est une chose qui m’a profondément touché chez cet homme ! Parce qu’il voyait partout que l’homme était nécessaire pour arriver à donner à notre monde l’harmonie qui règnerait si on était toujours inspiré, comme il l’était lui-même.

 

Lecture de Zundel : « Vous êtes «  le temple du Saint-Esprit « , vous êtes «  le corps du Christ  » : ces mots de lApôtre, quelle vérité saisissante ils deviennent quand apparaît soudain, dans sa miraculeuse transparence, un visage dhomme ou de femme où respire cetau-delà-au-dedans, à quoi l’amour reconnaît avec bonheur la présence humaine dont il est la quête ! » (Maurice Zundel,  » Hymne à la joie « , p.75)

 

« La croyance est amour. La foi est amour, l’amour est transcendance. »

 

« L’amour est croyance. La foi est amour, l’amour est don. »

 

« Jusqu’à ce que le désespoir se dénoue en l’offrande où la dimension humaine respire et que tous les deux – le désespéré et son confident – communient à cette même présence qui est  » la Vie de la vie « .

C’est ainsi qu’il nous a été donné de vivre, par la plus immédiate anticipation.  » La mort de Dieu  » dans la mort de l’humain en l’homme et la résurrection de l’homme dans le recouvrement de Dieu. » (Maurice Zundel,  » Hymne à la joie « , Postface, p.118)

 

Ainsi parlait le Père Maurice Zundel dans ses livres, dans ses prédications. Il était vicaire à la Cure d’Ouchy. Il était grand et obscur et malgré tout son savoir, il restait humble à la connaissance.

 

« La croyance et la foi et l‘amour, sont amour. Tout est au dedans, non au dehors. C’est la victoire vraiment de la vie sur la mort. »

 

[…] Prend fin l’hommage que la radio Suisse Romande rendait au Père Maurice Zundel disparu le 10 Août 1975.

Nous remercions ici : Monique Vincent, le Docteur François Nicod, le journaliste Pierre Kolb, l’Abbé Vincent, pour leur témoignage vibrant.