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5ème Conférence
Nous opérons un passage lent de l’anthropologie à la théologie, ce que nous pourrions appeler- une ‘‘Entrée en théologie” (on entre en théologie, ce qui est différent de « faire de la théologie» – nuance importante pour Zundel).
La dernière conférence ne donnait pas encore de définition de la personne, se contentant d’en présenter diverses facettes. Mais il faut en arriver là. « La plus grande découverte de notre siècle est peut-être celle de la personne », risque Zundel (Dialogue avec la vérité, p.163), car, pour lui, elle éclaire tout le problème de l’homme.
Avec lui, nous pouvons en donner une première définition:
« La personne est la manière unique dont chaque homme, prenant appui sur ses propres déterminismes, réalise son intériorité et sa générosité »
Passage du moi possessif au moi oblatif. Il s’agit de perdre son « moi », nais de l’emporter avec soi, d’assumer ses déterminismes et de les transfigurer en un espace d’intériorité et de générosité. Pas de dichotomie, de dualisme, chez Zundel.
On retrouve cette même vision unitive chez Gabriel Marcel dans « Etre et Avoir ». Etre et avoir sont inséparables. L’avoir est une retombée de l’être, l’être une animation de l’avoir. Pas de dualisme: c’est le corps qui est spirituel, c’est l’esprit qui est charnel. Il faut passer de l’un à l’autre.
Faisons ici deux remarques;
1/ Pour Zundel la notion de personne ainsi définie n’est pas le seul fruit de la réflexion philosophique dans l’histoire. Elle a une origine théologique qui, peu à peu, s’est désacralisée, humanisée, tant dans la théologie de l’Orient que dans celle de l’Occident. Dans l’islamisme monothéiste la notion de personne n’existe pas. C’est la notion de Trinité qui a introduit la notion de personne. Celle-ci a donc un arrière-fond de christianisme. Il est possible que si l’on n’avait pas réfléchi sur le mystère de la Trinité – Dieu qui est totalement « don » – on ne serait jamais arrivé à la notion de personne.
2/ Chaque activité humaine est appelée par un pôle où elle est happée, pôle innommé, dont on sait seulement qu’il doit être parfaitement immanent et totalement transcendant. Ce « troisième terme” est comme une nécessité pour le passage du moi possessif au moi oblatif (ce qui suppose son immanence, car cet X doit nous prendre au plus profond de nous-même, dans notre moi possessif – il doit donc vivre dans notre intérieur -. et transcendance totale, car il nous appelle à le rejoindre, à nous élever jusqu’à lui.
Cette première définition nous arrête donc à un seuil, car il faut dire qui est cet autre pôle.
Ce centre intérieur, immanent et transcendant, Zundel en sait le nom, car il l’a vécu, mais il ne peut le nommer, par respect pour ses interlocuteurs. Certains lui donnent seulement le nom de Beauté, Vérité, Amour. En livrer le nom serait prématuré, pouvant froisser, brusquer, et même écarter, car tous ne pensent pas que le Dieu auquel il pense lui-même sera celui auquel on va aboutir. Danger aussi d’arriver à une caricature de Dieu. Z. veut faire tout le chemin avec eux.
C’est donc ici le moment de compléter la définition de Zundel pour avoir présente à l’esprit la vision qui polarise sa démarche.
Cf. Pierres vivantes, p; 86 (et Donzé p.104)
”L’ontologie de la personne s’achève en mystique de l’union transformante”
C’est dans cette perspective que l’union existentielle se transforme en amour.
Cette humanisation croissante nous mène à un seuil, devant une Présence, devant un « dieu », mais un Dieu qui reste innommé. Mais on se trouve alors devant une difficulté, un « cercle ». Comme ce centre, cette personne, nous est plus intérieur que nous-même, on ne peut le découvrir que si l’on est devenu homme, mais en même temps on ne peut devenir homme, s‘ouvrir à sa propre intériorité, que si l’on a eu accès à cette intériorité transcendante. Il y a donc contemporanéité entre les deux: découvertes, entre la croissance de l’homme et sa rencontre avec cette présence intérieure, entre l’éveil à l’humain et l’éveil au divin.
Aussi l’homme ne va-t-il croître que dans un dialogue de personne à personne: le problème de Dieu est inséparable de celui de l’homme. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé » (Pascal). Ce n’est que dans la croissance du dialogue que la lumière se fera: la Présence attend pour se dire que l’homme la reconnaisse, car si la personne est inviolable, il va de soi que Dieu respecte cette inviolabilité, il ne force pas les portes de l’intériorité humaine; ce
serait contraire à sa nature. L’intériorité divine ne peut utiliser les moyens de la violence, de l’extériorité. Il faudra donc que l’homme parvienne à sa stature d’homme pour faire la rencontre de Dieu, mais c’est alors pour découvrir que Dieu l’accompagnait en l’attendant, silencieusement.
Or cette expérience de Dieu est offerte à tous les hommes, autant que la possibilité de devenir une personne, quelle que soit la condition de chacun: toute la culture, le bien-être, le métier, etc.
Qui n’a pas eu l’occasion de faire la rencontre d’un plus? Ce qu’écrit Kierkegaard au sujet d’Abraham: ses angoisses, son trouble, tendu aux extrêmes de l’absurde. Il en conclut qu’Abraham peut être n’importe qui La rencontre de Dieu peut se faire dans la banalité de la vie quotidienne. Le seul cas ou elle reste impossible est celui qui se situe au-dessous du niveau de pauvreté, l’enfer de la misère (au sens de Péguy: enfer auquel on ne peut échapper). Dès que l’homme veut s’en sortir il retombe plus bas. C’est là que lr rencontre de Dieu est impossible. Il y faudrait le secours de toute l’humanité pour que cet homme puisse découvrir sa personne. Sinon, il est comme la bête livrée à son désespoir organique.
=Jusqu’à présent cette découverte de Dieu ne se fait pas directement mais par allusion, par intermédiaire, comme conscience d’une « présence » d’un «troisième terme », d’un « X ». Mais ce troisième terme va-t-il enfin révéler son Nom? Des profondeurs de l’homme il y a appel à une Révélation. Par soi il n’est pas encore arrivé à pénétrer cette intériorité. Il se tourne vers elle comme vers une question – « qui es- tu? », «vers quoi me conduis-tu?». C’est du fond de la conscience humaine que naît l’appel à une révélation.
Tant que la Présence ne s’est pas encore nommée, il y a toute chance de se tromper. Aussi faut-il dès le départ écarter les routes qui ne conduisent nulle part» En notre siècle, il s’agit du panthéisme, ou de l’athéisme sous ses diverses formes.
Le Panthéisme
Il est une route naturelle qui s’ouvre devant l’homme. S’il y a en l’homme une présence du divin, tout homme aussi « naît avec un germe de panthéisme” (Recherche de la personne, p.11). Il revient à chercher Dieu dans les choses, dans l’univers, l’épanouissement du cosmos, l’épuise dans l’oeuvre d’art ou la création scientifique, dans l’hédonisme – recherche d’un plaisir à niveau d’épiderme, qui colle I homme a son horizontalité, et de croire que c’est cela Dieu.. Il y a des paysages qui vous séduisent, des musiques dans lesquelles on baigne (ainsi un Wagner : pourquoi Dieu ne serait-il pas la chevauchée de la Walkyrie?). Il y a là un danger énorme de ne pas reconnaître le vrai nom, la vraie identité de Dieu.