04-08/06/2012 – L’Eucharistie et l’Eglise

 

 

Intervention du Père Patrice Sonnier à Paris le 15 octobre 2011 pour la journée d’amitié de l’association des amis de Maurice Zundel – France

 

L’institut religieux dont je fais partie : les Missionnaires Identès, est d’origine Espagnole. Il a été fondé en 1959 par un homme, Fernando Riélo qui était un laïc ; ce n’était pas un prêtre. Dans notre ordre il y a des religieux qui sont prêtres pour la plupart d’entre eux et des religieuses. Il y a 2 supérieurs généraux, un pour chaque branche, qui résident à Madrid, et un Président qui lui se trouve à Rome.

 

Notre mission commune consiste à témoigner, d’abord, dans notre vie fraternelle et missionnaire, de notre relation au Père céleste. Le charisme des Missionnaire Indentès est la filiation divine. Ce n’est pas le Christ ou l’Esprit Saint, qui est l’objet de notre vie consacrée, c’est la figure du Père : connaître et faire connaître la figure du Père, dans le Christ, par l’Esprit qui est à l’œuvre.

 

Nous avons deux axes pastoraux : le premier est le monde de la culture. Notre présence à St Pierre de Montmartre s’inscrit dans ce contexte de dialogue avec des écrivains, des poètes et des peintres. Le deuxième axe c’est la jeunesse. La catéchèse paroissiale est très importante mais notre mission, en particulier, est d’essayer de rejoindre aussi les jeunes qui n’ont pas encore entendu parler du Christ, et il y en a beaucoup.

 

Que signifie Missionnaires Identès : Idente vient de id : c’est l’impératif du verbe aller ; entés : en nous identifiant d’une façon permanente au Christ. Le rapport au Christ est vécu d’une façon permanente dans nos activités quotidiennes, à chaque instant.

 

 

Tout au long de sa vie, l’abbé Zundel a accordé une grande importance à l’Eucharistie et à la prière. Certains rappellent qu’il prenait du temps pour célébrer l’Eucharistie et l’importance qu’il accordait à l’écoute intérieure, au cœur même de la prière de l’Église, pour entrer dans ce dialogue, dans cette relation intime avec le Seigneur.


Cette particularité qui lui était propre lui était venue lorsqu’il était élève à l’abbaye bénédictine d’Einsiedeln. Alors qu’il était encore adolescent ou tout jeune homme, il avait été touché par la grâce qui se manifestait dans la façon de prier des moines. Même s’il n’a pas été Bénédictin, toute sa vie il a porté la robe monastique, et a gardé cette particularité de prier le Seigneur comme le font les moines.

 

Je voudrais donc, à partir de sa pensée, nous aider à découvrir ou peut être à approfondir, le sens de la relation à Dieu dans l’Eucharistie et dans l’Église. La rencontre du Seigneur Jésus dans l’Eucharistie, se fait aussi conjointement dans l’Église mais pas uniquement dans l’institution qu’est l’Église. Le plus souvent on n’en perçoit que les structures ecclésiales : le Saint Siège, les prêtres mais on ne se reconnaît pas d’emblée dans ce terme, Église.

 

Zundel, quand il s’est attaché à la décrire, à en parler, à la faire aimer, ne s’est pas contenter d’en décrire les structures établies, visibles de l’extérieur ; il a toujours voulu ramener l’Église à ses membres, c’est-à-dire aux baptisés, aux “personnes”. Pour lui c’était avant tout une communauté de personnes, réunies au nom du Christ et vivant cette foi au Christ.

 

Le premier élément pour définir et comprendre ce que représente l’Église pour Zundel, c’est ce rapport interpersonnel ; et c’est seulement pourrait-on dire, uniquement à partir de ce rapport interpersonnel, fraternel, dans le Christ, que nous sommes capables de comprendre la nature profonde de l’Église et de saisir le sens de ce mot Église.

 

La méthode que Zundel employait pour approfondir le sens de la vie humaine ecclésiale, était une méthode qui lui était propre à savoir la méthode inductive. Il ne partait jamais de notions abstraites, théologiques, mais toujours d’un contexte vécu : on part du général pour tendre vers ce qui est central, insaisissable par l’intelligence mais qui peut nourrir notre réflexion à partir de faits concrets.

 

Lorsque nous lisons les écrits de Zundel, lorsque nous écoutons ses conférences, nous voyons qu’il s’emploie à prendre des situations concrètes, des rapports entre les personnes, et dans cette réflexion, dans cette écoute du matériau propre à l’homme, il perçoit quelque chose. C’est un peu la nature et l’origine de ses “fulgurations”, pour reprendre le terme de Paul VI ; ces fulgurations venaient de ce contact particulier avec les personnes, avec son entourage.

 

La connaissance spirituelle qui nous vient de Dieu, nous ne pouvons pas nous l’approprier. Nous ne pouvons pas enfermer Dieu dans un concept qui vient uniquement de notre réflexion ; pour Zundel cette connaissance vient de ce contact interpersonnel. Pour connaître la nature de l’Église il faut nous mettre dans un rapport interpersonnel de dialogue, d’échange. C’est dans ce regard, dans ce face à face dans cette écoute que nous la découvrons.

 

L’écoute nous fait découvrir que les notions, les termes théologiques : les termes de l’Église, ont du sens, non pas simplement théologique et philosophique, mais un sens mystique, c’est-à-dire que cette définition, ce terme, est nourri, alimenté par l’Esprit de Dieu qui lui donne sens.

 

L’Eucharistie.

 

Pour Zundel, l’Eucharistie est avant tout une rencontre avec Celui qui se donne, ce n’est pas simplement un “objet” – et c’est une impression pour beaucoup de personnes – un objet que l’on présente comme une idole, que l’on place devant soi et que l’on maintient à distance. Pour Zundel, l’Eucharistie est le Christ en personne, qui vient à notre rencontre, qui vient se donner à nous. Le don Que le Christ fait de sa personne engendre, suscite dans la personne qui le reçoit ce même mouvement.

 

J’aborde un point, une thèse : Zundel, dans son rapport aux personnes : ce rapport interpersonnel ; dans l’échange qu’il avait à cœur d’entretenir, de nourrir à l’écoute de l’autre ; de faire silence, de lui dire une ou deux paroles ; cette thèse consiste à dire qu’il puisait dans l’agir même du Christ, la source, le moyen pour se donner, pour s’ouvrir.

 

Dans l’Eucharistie, le Christ est celui qui vient à ma rencontre : il me rejoint, il se donne afin de susciter en moi, dans l’esprit, le même don. C’est en se donnant à l’autre, au nom du Christ, que le Christ lui-même se donne, à travers moi, à cet autre.

 

Nous voyons ici un élément important pour parcourir cet espace, entre celui qui se place devant le Saint Sacrement en prière, et le Saint Sacrement Lui-même. Pour reprendre un terme zundélien, il y a une distance infinie entre moi et le Saint Sacrement exposé à l’autel, et il est important de saisir le sens de cette distance.

 

De même, il existe dans notre relation ecclésiale fraternelle, interpersonnelle une distance à parcourir. Quand je me mets en présence d’un être cher, d’une personne que j’écoute au confessionnal, que je rencontre dans la rue, que je salue ; il existe cette même distance que lorsque je suis dans l’Église devant le Saint Sacrement. Je peux me trouver au pied de l’autel sur lequel se trouve Jésus, Présence réelle ; je peux me trouver au fond de l’Église, la distance spatiale est certes différente mais il existe une même distance intérieure qu’il me faut parcourir.

 

Comment la prière contemplative, la prière devant le Saint Sacrement où se produit une rencontre effective, on peut dire performative, c’est-à-dire qui agit ; comment cette rencontre, cette distance parcourue peut elle m’aider à rencontrer celui ou celle qui se présente à moi ?

 

L’Église Eucharistie, l’Église qui se présente à moi pourrait-on dire, sous une forme liturgique, avec des principes et des règles : l’institution ; comment cette Église se retrouve telle aussi présente dans mon rapport inter personnel ? Cette distance à parcourir, nous ne la parcourons pas avec notre corps, nous ne pouvons rejoindre l’autre avec un petit (a) ou un grand (A) corporellement. Ce contact visuel, ce contact auditif, ce contact physique, c’est la base qui me permet d’aller plus loin.

 

Nous retrouvons ici, dans la pensée de Zundel, cette méthode inductive. Il part d’un fait concret : un contact physique, visuel, auditif, mais ces fulgurations émanent de ce contact premier. De même, lorsque je suis devant le Saint Sacrement, si je crois, si je suis baptisé et que je reconnais que ce baptême est une clé qui me permet d’entrer en relation avec le Christ, je suis conscient que ma présence devant le Saint Sacrement, qui est d’abord une présence physique, débouche sur quelque chose d’intérieur. Il y a un contact qui s’opère au plus intime de moi-même. Il y a, par exemple, un signe visible, concret, perceptible qui est celui de la paix. Lorsque l’on entre dans un édifice religieux, habité par cette Présence réelle du Christ, le signe perceptible mais insaisissable c’est la paix.

 

Ce que nous trouvons dans notre rapport à l’Eucharistie nous le retrouvons aussi dans ce rapport que nous avons avec les personnes qui nous entourent, l’Église que nous formons. Il nous faut dépasser ce contact premier, ne pas rester à la périphérie d’une rencontre. Lorsque nous lisons Zundel ou que nous l’écoutons, nous voyons qu’il nous invite à quitter la périphérie des éléments, des évènements, pour rentrer plus profondément dans ce qui fait la nature de la personne humaine ou ce qui fait la nature de l’Eucharistie : ce que représente le Corps du Christ. On pourrait prendre aussi dans le rapport à l’homme une épaisseur à dépasser. C’est franchir l’épaisseur du créé, pour pouvoir pénétrer plus profondément dans ce qui constitue l’être.

 

Ce mouvement, dans le langage théologique, est un passage qui se fait des réalités visibles aux réalités invisibles. Cette distance à parcourir qui ne se réalise pas avec notre corps ou notre intelligence seuls, est parcourue en reconnaissant l’importance du passage à opérer ; et qui dit passage, dans le langage classique, fait référence à la passion, la mort et la Résurrection du Christ.

 

Pour rejoindre le Christ, et en allant plus loin, pour rentrer dans cette communion au Père, pour entrer dans le cœur de la vie, ce qui donne sens à l’être, il faut opérer ce passage : passer des réalités visibles, dépasser la périphérie des éléments c’est à dire le contact premier que j’ai avec la réalité, pour aller plus loin et entrer, dans le Christ, dans cet espace, pour être saisi par cette réalité invisible qui se présente à moi.

 

Si nous reprenons l’image de la personne agenouillée devant le Saint Sacrement ou de la personne qui rencontre une autre personne et qui l’écoute, cette distance à parcourir se réalise, s’actualise dans ce passage de la vie humaine à cette mort à moi-même qui me permet d’entrer dans le Christ, dans la Vie ; de saisir et de comprendre que l’homme est habité par la Présence de Dieu, qui lui confère cette dignité d’être enfant de Dieu. Il y a donc ce beau passage à réaliser dans mon rapport à l’Eucharistie et dans mon rapport avec ceux et celles qui sont avec moi.

 

La désappropriation. C’est un terme qui revient très souvent, Zundel a voulu vivre ce dépouillement. A travers l’expérience de St François d’Assise, dans cette rencontre avec celui qu’il considère être comme le plus grand des théologiens, s’inscrit précisément cette genèse, ce déploiement, ce développement, ce passage. Partir, certes, et d’abord des réalités visibles, ne pas donner en premier lieu une importance aux notions, aux termes, mais avant tout prendre soin de ce contact physique et éprouver le besoin de vivre cette pauvreté, ce dépouillement, cette désappropriation.

 

C’est à la mesure de cette désappropriation que je suis capable d’accomplir ce passage, de parcourir cette distance. Il me faut renoncer à l’emprise de ce moi préfabriqué, à ce moi possessif qui définit de prime abord l’être, la personne humaine. Tant que je demeure dans ce rapport à l’autre avec ce moi possessif, je demeure incapable d’aller plus loin, de rencontrer l’autre, de franchir cet espace, de réduire cette distance, de dépasser l’épaisseur de la vie. Il me faut donc consentir au renoncement, à cette désappropriation.

 

Pour Zundel, la désappropriation n’est pas le fruit, me semble t-il, d’une grâce qui m’est faite sans ma participation. Il y a l’intervention de mon intelligence et de ma volonté pour, non pas rejeter ce “moi” possessif, ce “moi préfabriqué” mais pour lui redonner sa dignité. Pour Zundel, ce “moi” qui me définit comme une personne, en retrouvant sa nature authentique dans le Christ, prend le mot d’oblation : le “moi oblatif”. Ce moi oblatif lorsqu’il est rendu visible, permet à la personne de ne pas être uniquement un individu mais une personne authentiquement image / ressemblance de Dieu.

 

Tant que dure notre vie en ce monde, le moi oblatif ne peut jamais définir pleinement la personne. Il y a dans cette désappropriation un travail sur nous-mêmes : renoncer à soi et vivre de ce don. Le Christ qui rejoint l’homme dans cette quête, intervient, participe, purifie, sanctifie pour que la personne s’inscrive dans ce mouvement de don qui est aussi mouvement de sacrifice : mourir à soi-même pour renaître dans le Christ. Nous passons d’un “moi préfabriqué” qui saisit, à ce “moi oblatif” qui s’ouvre et qui se donne.

 

Cette distance que l’on parcourt s’opère à travers cette transformation, on pourrait dire cette “transfiguration”, pour reprendre un terme commun au langage théologique : c’est un “moi transfiguré”. En cela, Zundel nous montre comment nous pouvons entrer dans cette relation au Christ, en connaître le sens, la saveur ; comment rencontrer l’autre moyennant le passage de ce moi possessif au moi oblatif.

 

Il y a en l’homme, déjà présent au fond de lui-même, cette capacité de vivre cette transformation et de passer de ce moi possessif au moi oblatif. Dieu donne à tout être humain la possibilité d’entreprendre ce travail. Si cette capacité ne lui était pas donnée par Dieu, cette transformation du “moi” serait le produit de l’orgueil : « Je suis seul capable de céder et de vivre ce don de moi-même. » Il y a donc dans le cœur de tout homme cette capacité donnée par Dieu.

 

Le silence est l’un des aspects importants de la vie spirituelle qui rend possible cette transfiguration : le silence habité. Autour du thème du silence, il y a un autre aspect important pour la vie de Zundel : c’est la parole. Le verbe, le langage, l’expression se trouvent présents au cœur de l’homme : cette Parole de Dieu est déjà inscrite dans son cœur ; cette Présence de Dieu, dans le christianisme, est une présence qui parle. Le christianisme nous révèle que Dieu se rend compréhensible, se fait connaître par la parole, et ne se fait pas connaître autrement que par la parole.

 

Cette parole ne se limite pas uniquement à ce que nous en connaissons, le sens, les mots que nous prononçons. Zundel dira pour nous éclairer sur le sens de la parole : « Ce qui importe le plus ce n’est pas ce qui est dit, c’est ce qui ne se dit pas. » Autrement dit, avant que je formule un mot, une prière ; que je conçoive dans mon intelligence une pensée, une idée ; ce mot, cette pensée, cette idée, cette prière, qui me permet de rentrer en relation avec l’autre, trouve son siège dans mon cœur C’est dans l’intimité du cœur de l’homme ou de l’esprit que naissent les paroles. Si mon cœur est habité par la Présence de Dieu, si la Parole de Dieu habite en moi, la parole que je prononce est une parole qui exprime, ou qui laisse s’exprimer ce que je porte au-dedans de moi. Donc, pour rejoindre les personnes qui sont avec moi, autour de moi, en Église ; pour rejoindre le Christ au Saint Sacrement, pour réduire cette distance il faut laisser cette Parole de Dieu se dire.

 

Chose extraordinaire dans notre religion chrétienne, Dieu continue à se faire connaître par l’intermédiaire des hommes, des baptisés qui forment le corps du Christ qu’est l’Église. Pour que cette parole de Dieu remonte à la surface – pour reprendre l’image du puits et de la vigne – il me faut ce silence : un silence habité. C’est un élément à prendre en compte pour découvrir, dans l’enseignement, dans la prise de parole de Zundel, cette réalité : l’importance de ce silence habité.

 

Mais ce silence habité ne peut être perçu que dans la mesure où je m’inscris dans ce mouvement propre du Christ qui est de se donner. Je fais silence, j’écoute, non pas pour saisir ce qui se cache ou ce qui se révèle à moi ; ce silence cette écoute, m’invitent à rejoindre le mouvement de la parole : la parole qui se donne : c’est en se donnant, en vivant de ce moi oblatif que Dieu se donne à moi et aux autres.

 

Voila comment nous pourrions présenter la pensée de Zundel dans un contexte théologique, ecclésial, autour du thème de l’Église et de l’Eucharistie. L’intérêt des théologiens, des penseurs n’est pas tant de nous offrir une pensée originale mais aussi, et c’est un peu le but de l’Association, de donner du sens à ce que nous connaissons, par exemple de l’Église. La pensée nous aide à exprimer plus profondément, la nature des choses, des éléments, des concepts que nous avons l’habitude de fréquenter, d’écouter.

 

Pour comprendre la pensée de Zundel, je terminerai en rappelant quelques mots importants, d’abord sa méthode inductive : toujours partir d’un fait concret, rencontrer la personne, la saisir certes avec mes mains et mon intelligence, non pas pour la posséder mais pour initier un mouvement : le mouvement du don ; m’ouvrir, me donner, laisser le Christ qui m’habite rejoindre l’autre qui est là : « l’Amour, la Charité. » C’est à cette condition que cette distance qui me semble parfois infranchissable, infinie se réduit. Une distance où ce n’est plus moi qui saisit mais qui, au fur et à mesure que cette distance diminue, me permet d’être saisi, du moi possessif au moi oblatif si je suis saisi.

Père Patrice Sonnier