Au Cénacle de Genève, le dimanche 4 Février 1968
Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte.
…La mort d’entre cette liturgie et la vie d’entre cette liturgie et le monde d’entre cette liturgie et la souffrance, la guerre, la famine, les tremblements de terre…La messe est-elle un événement qui puisse retentir sur toutes ces situations ? La messe est-elle un événement capital, un événement-source, un événement qui concerne essentiellement notre vie ?
Qu’a voulu le Christ en nous donnant l’Eucharistie, sinon nous rassembler tous en l’unité d’un seul corps tellement que, finalement, le sens de la messe est en effet de transformer toute l’humanité et tout l’univers dans le corps et dans le sang du Christ. Mais cela ne se sent suffisamment que si nous nous engageons à fond, si nous nous convertissons, si la messe retentit jusqu’aux racines de notre être et c’est bien cela qu’elle doit réaliser pour entrer dans les intentions du Christ. Si le Christ nous a livré l’Eucharistie, il nous a, en partant, donné la suprême consigne de l’amour : » Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » et il s’est agenouillé au lavement des pieds pour nous apprendre que le sanctuaire de Dieu était l’homme.
Il y a donc une transformation radicale qui doit s’accomplir puisque finalement le culte de Dieu, je veux dire, l’union avec Dieu ne peut pas se réaliser sans l’union avec l’homme. La messe veut réaliser d’abord cette communion avec toute l’humanité, toute l’histoire, tout l’univers pour nous préparer à la communion avec Dieu, car justement le Christ, qui est toujours présent, qui est toujours, toujours déjà là, qui est en chacun de nous une Présence qui ne cesse jamais de nous accompagner, le Christ ne nous est pas accessible et on le voit bien précisément dans l’adorable cheminement d’Emmaüs. Les disciples sont avec le Seigneur, ou plutôt il est avec eux, mais eux ne sont pas encore avec lui, parce que leur cœur n’est pas encore axé totalement sur l’amour. Ce n’est que lorsque, ils témoignent leur charité envers le Christ-pélerin que, tout d’un coup, le Christ se transfigure à leur yeux et leur devient présent.
Nous avons à parcourir cet itinéraire. Le Christ est toujours déjà là. C’est nous qui ne sommes pas là et, pour le rencontrer, il faut entrer dans les profondeurs de l’amour et cela veut dire que les paroles de la consécration qui doivent retentir sur toute l’humanité et sur tout l’univers, qui ont pour fin dernière précisément cette transformation de toute l’humanité et de tout l’univers en le corps et en le sang du Seigneur, cela veut dire que ces paroles, nous ne pouvons les dire avec sincérité qu’en les vivant jusqu’au fond, qu’en nous effaçant dans le moi du Christ qui les prononce à travers nous.
Alors, si nous pouvons dire » Ceci est mon corps. Ceci est mon sang » avec efficacité, si vraiment le Seigneur au terme de cet ennoncé nous devient présent, cela signifie que nous avons jeté toute notre vie dans ces abîmes de lumière et d’amour, que nous nous sommes déracinés de nous-même et que notre moi s’est effacé dans le moi de Jésus-Christ pour que ce soit lui qui dise » je » et » moi » en nous.
C’est par là que la messe est une action formidable, le plus grand événement de l’univers, en nous reconduisant aux sources même de la vie libérée, qui ne peut jaillir que de cette désappropriation de nous-même dans le moi divin qui est l’orient vers lequel nous sommes tous aimantés. C’est pourquoi la messe est un mystère de silence, ce silence de vie, ce silence qui est une Personne, ce silence qui est une Présence, ce silence qui est la respiration la plus profonde de l’être et la source de toutes les musiques, c’est ce silence qui devrait être l’itinéraire de l’homme qui participe à l’Eucharistie, c’est ce silence qui atteint jusqu’à la racine de l’être et qui, en nous désappropriant de nous-même, laisse le Christ transparaître en nous.
C’est par là que la messe est, au commencement de chaque journée, un événement extraordinaire dans la mesure justement où nous accomplissons ce pèlerinage du silence, du silence de soi-même qui laisse Dieu respirer en nous, en lui offrant cet espace de lumière et d’amour, où sa vie peut se répandre.
C’est pourquoi la messe est chaque jour un événement tout neuf parce que, chaque jour, nous avons à naître de nouveau, chaque jour et à chaque instant, à naître de nouveau, du cœur de Dieu, qui bat dans le nôtre, parce qu’à chaque instant, nous n’échapperons aux limites et aux servitudes de notre moi propriétaire, qu’en nous laissant revêtir et aimanter par le moi divin.
Il y a donc un sens ontologique, un sens créateur de l’univers et de l’humanité, une rédemption de toute l’histoire, un recommencement de toute la création dans ces paroles : « Ceci est mon corps, Ceci est mon sang. » si nous les vivons, si nous nous recueillons si profondément que, il n’y ait plus en nous de bruit, que nous soyons tout entiers à l’écoute du Seigneur qui vient, ou plutôt qui est déjà là, et qui ne cesse de nous attendre pour nous laisser transformer par lui en lui.
Nous voulons donc tenter, ce matin, de vivre cet événement, à l’échelle de l’univers, devant toutes les douleurs de l’humanité, pour nous désapproprier de nous-même jusqu’au centre où tous les hommes, tous les êtres, toutes les créatures, ne font qu’un dans le Christ, pour être une présence à tout, dans cet effacement de nous-même en Jésus qui est le grand rassembleur, qui est présent et intérieur à toute l’humanité et qui veut faire de nous, toujours et très spécialement, ce matin, au cours de cette liturgie, son corps et son sang.