29/03 au 01/04/2012 – La Rédemption, liberté infinie de Jésus et exigences de sa mission rédemptrice.


Au Monastère du Mt des Cats, le 8 décembre 1971.


 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte.

 

 

           Comme notre moi est fermeture le plus souvent, comme notre moi signifie séparation, vie privée, recluse sur elle-même, comme notre moi est rarement un moi universel, il nous est difficile d’envisager ou plutôt de pénétrer le mystère d’un moi qui est pure ouverture, comme est le moi divin.

 Cette pure ouverture d’ailleurs éclaire notre problème ; bien entendu, elle suscitera notre guérison, elle nous amènera à un affranchissement mais enfin il, il est clair que, il nous est difficile, tant que nous ne sommes pas des saints, d’envisager un moi comme le moi divin qui est relation pure, comme le moi qui revêt l’humanité de Jésus-Christ. Il est difficile de le concevoir précisément parce que nous ne sommes pas encore libérés et que notre moi est avant tout un moi possessif et non pas un moi oblatif.

De toutes manières, il nous est impossible de contempler le mystère de Jésus sans voir dans ce mystère un mystère de liberté infinie précisément parce que l’humanité de notre Seigneur subsiste dans le moi divin qui est relation pure. Jusqu’à quel point d’ailleurs cette liberté dans le Christ, jusqu’à quel point cette liberté devient-elle pour lui une expérience ? Jusqu’à quel point est-ce que cette liberté pénètre toute sa vie et toute son action ?

Nous voyons de la façon la plus claire que notre Seigneur maîtrise la nature. Nous voyons que il peut répandre cette liberté qui est en lui sur les éléments cosmiques, qu’il peut réaliser en quelque sorte la vocation dernière de l’univers qui est précisément d’accéder à la liberté, de se prêter aux jeux de l’Esprit et d’exprimer la présence de l’éternel amour. Nous voyons que notre Seigneur a prise sur les éléments, qu’il a prise sur les maladies, qu’il a prise sur la mort elle-même. Nous voyons Jésus se transfigurer et donc manifester dans sa propre chair une liberté souveraine. Comment cette liberté s’articule-t-elle sur sa mission ? Car il a une mission de rédempteur, toute grâce est une mission. Si l’humanité qui est née dans le sein de la Vierge, cette humanité qui a commencé d’exister par l’œuvre du Saint Esprit, si cette humanité est couronnée de grâce infinie, si elle est assumée à la personnalité divine, c’est en vue d’une mission qui comprend, précisément, l’admiration de tout l’univers et qui va l’engager dans ce combat effroyable contre le mal dont, en apparence, cette humanité, je veux dire l’humanité de Jésus Christ, va être victime. Donc, le point difficile et le plus émouvant, c’est comment s’articule cette liberté souveraine de l’humanité de Jésus Christ, comment elle s’articule avec sa mission ?

Nous pouvons profiter d’une étude qui a été faite en Angleterre entre les deux guerres par une section moderniste du clergé anglican. Vous savez que l’anglicanisme comporte toutes les nuances et que, on peut y soutenir toutes les opinions, pourvu que, on soit dans une certaine norme et qu’on observe le Prayer Book, qu’on s’en serve dans la liturgie, quitte à l’interpréter d’ailleurs comme on veut. Il y avait donc une section – il y a toujours une section moderniste parmi les  » churchmen  » d’Angleterre – et cette section moderniste du clergé anglais s’était posé le problème : « Did Jesus-Christ have the consciousness of his divinity ?«  – Est-ce que Jésus-Christ avait conscience de sa divinité ? Et ce problème a été résolu d’une manière négative par ces « modern churchmen« . Ils ont conclu que, il n’était pas sûr, d’après les documents, en particulier synoptiques, il n’était pas sûr que Jésus-Christ eût ou eût toujours conscience en tout cas, de sa divinité.

            Le Père Mac Nabb, dominicain, qui était un très saint homme, un homme de Dieu et qui avait un regard mystique sur la vie du Seigneur et sur tous les événements de la chrétienté, le Père Mac Nabb, que j’ai eu le privilège d’entendre à Londres, le Père Mac Nabb entra en lice, il reprit cette question avec un immense respect et il déclara que, en réalité ce problème comportait quatre questions : est-ce que notre Seigneur avait conscience de sa divinité ?

          On pouvait se poser cette question en face de, de la divinité elle-même. Si l’on se place en face de la personnalité divine de notre Seigneur, demander si cette personnalité, cette personnalité divine avait conscience de sa divinité, c’est répondre évidemment  » oui « . Oui, au point de vue de la personnalité divine, nul doute que notre Seigneur eut conscience et toujours de sa divinité.

           Mais si, maintenant, on se tourne vers l’humanité de notre Seigneur, si on se demande ce qui se passait dans la conscience de Jésus-Christ, dans sa connaissance humaine, est-ce que notre Seigneur, au point de vue de sa science humaine, avait conscience de sa divinité ? Et là, de nouveau, dit le Père Mac Nabb, selon d’ailleurs une tradition très ancienne, au regard de la science humaine de Notre Seigneur, il faut distinguer la science béatifique, car notre Seigneur était, comme on dit traditionnellement, non seulement  » viator  » mais  » comprehensor« , c’est-à-dire que, au sommet de son âme, il avait la vision béatifique.

            Il était toujours en face du Père. Donc, si on se place au point de vue de la connaissance béatifique dont était douée l’âme de notre Seigneur, nul doute que, à cet égard, il eut conscience de l’union en lui de la divinité et de l’humanité.

Mais il y a en notre Seigneur une autre science humaine qui est sa connaissance prophétique – car la connaissance béatifique est une science intemporelle qui ne peut pas se monnayer dans le langage humain.

Comme notre Seigneur avait être, avait à être le Docteur de l’humanité et qu’il avait, en particulier, à enseigner à l’humanité que  » Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique afin que quiconque crut en lui eût la vie éternelle « , nul doute que, au regard de sa connaissance prophétique, il eut connaissance de l’union en lui de l’humanité, de l’union personnelle en lui de l’humanité et de la divinité.

Mais il y avait en notre Seigneur, ajoute le Père Mac Nabb, il y avait une autre connaissance qui était la connaissance expérimentale. Notre Seigneur était doué aussi d’une connaissance naturelle qui s’alimentait dans le monde sensible, qui utilisait les impressions qui pouvaient l’émouvoir, l’enthousiasmer et l’attrister et qui pouvait donner lieu d’ailleurs à toute une progression sensible dans la découverte du monde phénoménal.

Or cette science, cette connaissance expérimentale qui est, de soi, une connaissance naturelle n’était pas, par elle-même, au niveau des mystères surnaturels. Il se peut donc que, au regard de cette connaissance expérimentale – connaissance sensible, naturelle, connaissance qui se nourrit de l’expérience, d’ailleurs toujours variable, de l’expérience sensible, il se peut que, à certains moments, au regard de cette connaissance expérimentale, notre Seigneur n’eut pas conscience de sa divinité.

Il se peut donc que, au regard de cette connaissance expérimentale, connaissance sensible, connaissance naturelle, connaissance qui se nourrit de l’expérience, d’ailleurs toujours variable, de l’expérience sensible, il se peut que, à certains moments, au regard de cette connaissance expérimentale, notre Seigneur n’eut pas conscience de sa divinité. Il se peut donc que, dans les moments particulièrement douloureux, ceux justement où il devait entrer au cœur de sa mission rédemptrice, il se peut que, dans ces moments, une obscurité se soit répandue sur lui et que, il se soit senti comme exclu, comme rejeté ainsi que nous le voyons dans les scènes de l’agonie.

Cela veut dire, en résumé, que, il peut y avoir, et il y a eu certainement dans l’âme de notre Seigneur plusieurs niveaux de conscience, comme il y a en nous-même. Nous savons très bien que nous mourrons, nous en avons la certitude absolue abstraitement et théoriquement. Cela n’empêche pas que le, le jour de notre mort et l’instant de notre mort, si nous en sommes conscients, nous surprendra parce que nous en ferons alors l’expérience concrète et que cet événement décidera précisément de notre destin.

Tant que ça reste intemporel et que nous n’en sommes pas affectés, nous pouvons considérer tout cela d’une manière assez lointaine et sans en être autrement émus. De même, nous avons la certitude que les êtres que nous aimons le plus sont destinés à mourir. N’empêche que le jour où nous recevons la dépêche de leur mort imprévue, cet événement nous atteint au plus profond de nous-même, quelle que soit d’ailleurs la connaissance théorique et la certitude abstraite que nous ayons pu avoir de cet événement.

            De même, si vous le voulez, l’homme qui pèche concrètement, il garde, théoriquement et abstraitement, abstraitement, il garde les normes du bien. Il sait très bien que l’acte qu’il commet est mauvais mais il le sait théoriquement et d’une manière abstraite ; concrètement, c’est le mal qu’il choisit peut-être parce qu’il se trouve en accord avec sa sensibilité. De même, le scrupuleux, pour prendre un exemple aussi courant, le scrupuleux peut avoir la certitude abstraite que, il n’est pas coupable, il ne saurait jurer, en effet qu’il l’est, et cependant il a le sentiment que il l’est, coupable, concrètement et il le ressent très douloureusement dans sa sensibilité.

           Donc notre Seigneur a pu connaître cette sorte de partage. Il a pu, au sommet de son être, connaître la vision béatifique et vivre dans cette certitude intemporelle qu’il était totalement innocent et cependant, au plan de la sensibilité, éprouver une culpabilité infinie.

Quand saint Paul nous introduit au coeur de la passion de Jésus-Christ, il nous dit ce mot indépassable : «  Celui qui était sans péché, Dieu l’a fait péché pour nous afin que nous devenions par lui justice pour Dieu. ( 2 Cor. 5, 21 ) Il est impossible d’aller plus profond dans la méditation de la passion du Seigneur, que de voir en lui la culpabilité totale.

Notre Seigneur a dû en effet, parce que telle était sa mission, parce qu’il avait à faire, il avait à faire contrepoids par le don de lui-même, il avait à faire contre-poids à tous les refus d’amour parce que, il était universel, parce que, il était chez lui à l’intérieur de chacun, parce que, il était identifié avec toute l’humanité, parce qu’il portait toute l’histoire, parce qu’il était seul capable d’en assurer l’unité, parce qu’enfin il était solidaire infiniment de toute l’humanité, il avait donc à porter les fautes de tous et de chacun et, comme le dit saint Paul, à  » devenir le péché vivant.  »

Et c’est sous l’aspect justement de cette connaissance expérimentale mise en relief par le Père Mac Nabb, c’est sous cet aspect que nous pouvons concevoir, en effet, le déchirement ineffable qui s’empare de l’âme de notre Seigneur et cette prière qui jaillit du fond de sa détresse :  » Que ce calice s’éloigne de moi… Cependant que ta volonté s’accomplisse et non la mienne ! «  ( Mc 14, 36 )

Il y a donc un jeu extrêmement mystérieux entre la liberté souveraine de Jésus-Christ et les exigences de sa mission qui font de lui le péché vivant. Et cette contemplation de cette sorte d’antinomie entre la liberté souveraine et les exigences de la mission rédemptrice nous amèneront à concevoir que notre Seigneur n’est pas mort de sa propre mort, mais qu’il est mort de notre mort. En effet, si son humanité était contenue tout entière dans la personnalité divine, si le moi divin irradiait dans toutes les fibres de son être, s’il était, comme dira magnifiquement saint Pierre  » le Prince de Vie « , ( Act.3, 15 ) comment est-ce que la mort a pu avoir prise sur lui ?

          La mort est entrée dans le monde par le refus de l’amour infini. C’est en se séparant de la source de vie que le premier couple a introduit la mort. Mais Jésus est au coeur même de l’union de l’humanité avec Dieu. Il subsiste en Dieu, il est uni personnellement à Dieu, il est donc à la source même de la vie. Comment la mort peut-il avoir prise sur lui ? Cela ne pourra être évidemment qu’en vertu de cette solidarité absolue entre lui et nous.

Et saint Paul nous donne en effet, en effet la possibilité de comprendre comment la mort s’est emparée de la personne de Jésus, alors que Jésus avait déclaré que personne ne lui ôtait sa vie, qu’il la donnait de lui-même et qu’il pouvait la reprendre, saint Paul nous conduit à l’intelligence de cette mort par identification avec nous-même.

En effet, si Jésus a été  » fait péché « , si, il s’est senti le grand coupable, si, il a eu le sentiment que ses bourreaux étaient infiniment plus innocents que lui-même lorsqu’il a prié pour eux, si, il est entré dans cette ténèbre infinie, alors on peut concevoir qu’il n’est pas mort d’une mort physique, qu’il n’est pas mort d’abord de ses blessures, mais qu’il est mort de cette mort intérieure, qu’il est mort de cette coexistence en lui entre l’innocence infinie dont il avait conscience au sommet de son être et la culpabilité infinie qu’il ressentait dans la zone ténébreuse de sa connaissance expérimentale. C’est probablement le voisinage et l’antagonisme de cette innocence absolue et de cette culpabilité infinie qui a déterminé la mort de notre Seigneur.

Notre Seigneur est mort de notre mort. Il est mort d’une mort d’identification avec nous et c’est pourquoi sa mort constitue une sorte de miracle. Le problème de la Résurrection va de soi en quelque manière : si Jésus est le prince de vie, il porte en lui la source de vie ; le vrai miracle, ce n’est pas qu’il soit ressuscité, c’est qu’il soit mort !

           Et il semble bien que, si nous suivons les indications données par le Père Mac Nabb, il semble bien que ce soit, en effet, d’une mort intérieure que notre Seigneur soit mort, cette mort où son âme a été brisée, a été déchirée par la coexistence de la suprême innocence avec la suprême culpabilité et que sa Résurrection représente quelque chose de tout à fait différent de la résurrection du Lazare ou du fils de la veuve de Naïm ou de la petite fille du chef de la synagogue.

          C’est autre chose : comme la mort de notre Seigneur n’est pas une mort ordinaire, comme la mort de notre Seigneur est unique, comme la mort de Jésus est une mort du dedans, une mort intérieure, sa Résurrection est aussi une réalité du dedans, c’est l’exigence même de son être qui se réactualise. Le prince de vie ne pouvait pas être livré à la mort, il ne pouvait mourir que d’une mort d’identification avec nous.

Le Père Mac Nabb, d’ailleurs, conclut cet exposé, il conclut cet exposé des quatre plans de conscience de Notre Seigneur, il conçut, il conclut cet exposé en disant à ses amis anglicans :  » Si on se place au point de vue de la connaissance expérimentale, on peut admettre en effet que Notre Seigneur, à certains moments, n’eut pas conscience de sa divinité, en sous-entendant bien entendu que, au point de vue de la connaissance béatifique, prophétique et, à plus forte raison, au point de vue de la connaissance divine, il avait toujours parfaitement et totalement conscience de sa divinité. « 

            C’est un des exemples les plus admirables de la charité dans les rapports entre théologiens que celui que nous donne le Père Mac Nabb qui entre à fond dans le problème qu’il éclaire à partir d’une tradition infiniment profonde, qui en distingue tous les aspects, qui donne raison autant que l’on peut le faire à ce qui parait purement négatif et qui nous permet ainsi de contempler dans un merveilleux équilibre les différents niveaux de conscience de l’âme de notre Seigneur.

Il me paraît d’une extrême importance pour nous, si nous voulons entrer dans le mystère de la Rédemption, il apparaît d’une extrême importance que nous vivions ce mystère sous cet aspect d’identification avec nous et que nous voyons la mort de notre Seigneur non pas comme une chose qu’il subit en vertu de la décomposition, en quelque sorte, de son humanité, mais comme une réalité qu’il assume en pleine liberté pour faire contrepoids à tous nos refus d’amour, pour nous axer de nouveau sur la vie infinie qui doit jaillir en nous du cœur de Dieu qui bat dans le nôtre.

Nous voulons donc essayer de retenir cette admirable distinction pour nous rendre compte toujours plus profondément de cette sorte de dialectique entre la liberté infinie de Jésus et les exigences de sa mission rédemptrice. Plus nous nous enfoncerons dans ces ténèbres, plus nous serons saisis par la puissance de l’amour de notre Seigneur, plus nous verrons en lui quelqu’un d’infiniment fraternel qui a porté notre fardeau, qui l’a porté infiniment plus que nous ne sommes capables de le porter puisque, il avait une connaissance du mal qu’il puisait dans la lumière infinie de son innocence.

Il a connu le visage du péché comme nous ne le connaîtrons jamais et il l’a porté.  » Il a été fait péché pour nous  » et c’est justement pour nous une raison de l’aimer sans mesure et de lui demeurer d’autant plus fidèles que, il a été crucifié par tous nos refus d’amour. Et c’est d’ailleurs à cela que, finalement, doit aboutir toute contemplation du mystère de la Rédemption : à une volonté de faire de Jésus en nous le Seigneur vivant et Ressuscité.