24-30/04/2017 – Conférence – Pauvre de tout avoir, Jésus nous interpelle

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Cette conférence de Maurice Zundel a été donnée le 29 mars 1961 à Dar El Salam au Caire en Égypte.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».

Dieu est la clef d’un monde qui n’est pas encore

Nous avons fait de Dieu une explication du monde tel qu’il est, voulu par lui, conduit par lui, dont il porte par conséquent la responsabilité.

Jésus, nous l’avons vu, Jésus nous ramène, Jésus nous ramène à l’homme. Il nous délivre ainsi de toutes les idoles, de cette idole que nous entretenons en nous, sans le savoir et sans le vouloir, parce que, sous le nom de Dieu, la plupart du temps, nous mettons nos ignorances, nos limites et nos partialités.

Aussi bien, quelle est la véritable difficulté qui se pose aujourd’hui, pour tant d’esprits, à la reconnaissance d’un Dieu ? C’est que nous avons fait de Dieu couramment – et l’humanité l’a toujours fait – une explication du monde tel qu’il est, en supposant que le monde, tel qu’il est, est un monde voulu par Dieu, conduit par lui, dont il porte par conséquent la responsabilité.

Mais Jésus justement nous conduit à la rencontre avec un Dieu qui est la clef d’un monde qui n’est pas encore. Et peut-être est-ce là précisément où les débats se situent avec le plus de clarté. Si Dieu est l’explication d’un monde de larmes et de sang, d’un monde de tortures et d’injustice, alors il participe nécessairement à toutes ces horreurs et à toutes ces injustices.

Au contraire, le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ, c’est le cri de l’innocence infinie d’un Dieu qui souffre le mal et qui en est la première victime, d’un Dieu qui nous appelle à créer un autre monde que celui-ci, un monde qui n’est pas encore, un monde dont la dimension sera humaine ou du moins serait humaine, si nous accomplissions notre vocation, un monde où l’esprit pourrait s’affirmer, un monde dont l’amour serait la loi, un monde où la dignité de chacun serait réellement inviolable.

L’homme né de nouveau se connaîtra et connaîtra Dieu

Et nous avons la preuve, la preuve que c’est de ce monde que Jésus-Christ entend nous parler, que c’est dans ce monde qu’il veut nous introduire, la preuve nous l’avons dans ces mots dits à Nicodème, Nicodème le docteur, Nicodème qui s’est penché si souvent sur les Ecritures, Nicodème inquiet, Nicodème anxieux d’obtenir la connaissance des secrets du Royaume, Nicodème prudent qui vient le trouver la nuit, qui le traite avec respect, qui l’interroge avec humilité, qui le complimente sur son action, où il veut bien voir une manifestation de la Présence divine, mais Jésus lui coupe sa révérence en deux et Jésus lui dit simplement, situant le débat là où il faut : « Personne ne peut voir le Royaume de Dieu s’il ne naît de nouveau. » (Jn. 3:3)

Il faut, il faut donc naître de nouveau, il faut naître d’en haut. La première naissance ne suffit pas : c’est une naissance qui doit tellement à la biologie, qui est enracinée dans l’espèce et qui, à travers l’espèce, est enracinée dans l’univers animal et, plus profondément encore, dans l’univers physico-chimique. Ce n’est pas par cette naissance que l’homme  atteindra à lui-même. Il faut qu’il naisse de nouveau, qu’il naisse d’en haut et c’est quand il sera né de nouveau, qu’il se connaîtra et qu’il connaîtra Dieu comme il nous arrive de découvrir, à travers un visage jusqu’ici inconnu ou méconnu, le secret d’une âme qui devient proche de la nôtre.

Et nous savons bien que, en dehors de cette connaissance par intimité de cette connaissance par identification, de cette connaissance par un échange qui dépasse toute parole, il n’y a pas de connaissance de l’homme.

Un monde pressenti où se situe le vrai Dieu

Ces heures étoilées… où les âmes circulent l’une dans l’autre, l’âme de l’enfant et l’âme de la mère parce qu’ensemble ils respirent la même Présence divine…. C’est dans ce monde-là que se situe le vrai Dieu, car il en est justement la source, il en est le sens.

Vous savez, vous tous qui êtes parents, vous toutes qui êtes mères surtout, vous savez comme il est difficile d’atteindre au secret d’un enfant, comme ce secret devient inaccessible à mesure que l’enfant grandit et qu’il faut attendre ces heures privilégiées, ces heures étoilées, ces heures, aussi rares qu’elles sont précieuses, où la communication se fait soudain par l’intérieur, où les âmes circulent l’une dans l’autre, l’âme de l’enfant et l’âme de la mère parce qu’ensemble ils respirent la même Présence divine.

C’est en ces moments très rares et d’autant plus précieux qu’apparaît ce monde presque inconnu, ce monde lointainement pressenti, ce monde dont nous avons la nostalgie, ce monde auquel doit nous introduire la nouvelle naissance, ce monde qui n’est pas encore, ce monde que nous n’avons fait qu’entrevoir par éclairs fugitifs.

C’est dans ce monde-là que se situe le vrai Dieu, car il en est justement la source, il en est le sens, il en est l’espace, il en est la porte, il en est la clef. Tant qu’on demeure dans le monde des larmes et du sang, de la violence et du crime, de l’injustice et de la compétition, on n’a pas encore atteint à la création véritable et on ne saurait y découvrir le vrai visage de Dieu, à moins d’y voir le visage crucifié, le visage douloureux, le visage ensanglanté, le visage de la victime, puisque c’est tout ce que Dieu peut être dans ce monde caricatural qui est indigne de lui comme il est indigne de nous.

La rencontre authentique de Dieu

Il faut nous situer dans le vrai monde ; et pour nous y situer, il faut le créer. Et pour le créer, il faut nous créer ; et pour nous créer, il faut cesser de nous regarder ; il faut avoir trouvé de quoi nous émerveiller.

Il faut donc nous situer dans le vrai monde et, pour nous y, nous y situer, il faut le créer et, pour le créer, il faut nous créer et, pour nous créer, il faut cesser de nous regarder, il faut avoir trouvé de quoi nous émerveiller. Car on ne peut cesser de se regarder que lorsque l’on a fait une rencontre qui sollicite et qui aimante toutes les forces de l’esprit et du cœur et qui opère en nous cette délivrance, où nous apprenons enfin qui nous pouvons être et quelle est la Présence qui est seule capable de nous combler.

Vous vous rappelez le mot adorable de la petite fille qui, le jour de sa première communion, traduit précisément cette expérience essentielle dans ce petit mot : « Il m’efface », « Il m’efface. » C’est ainsi qu’elle a rencontré Dieu comme quelqu’un qui l’efface, qui la délivre d’elle-même, qui la dispense de se regarder, qui la comble, parce qu’enfin, elle peut tout entière s’oublier dans l’élan où elle se donne.

Et c’est là précisément la signature de Dieu sur tous ceux qui en ont fait la rencontre authentique : il les efface, il les rend transparents et, en les effaçant, il efface leurs limites, il efface leurs déterminismes, il efface toutes leurs servitudes et il fait d’eux, dans une transparence à laquelle nous devenons immédiatement sensibles, il fait d’eux un espace illimité.

Et c’est dans cet espace illimité que nous découvrons, que nous pressentons, que nous retrouvons cette vérité qui a lui, dans un éclair, dans l’esprit de Rimbaud : « Je est un autre ». « Je est un autre, Je est un autre » , c’est-à-dire, c’est dans la relation que l’existence atteint sa plénitude.

Se constituer comme une résonance éternelle

Le sommet de nos existences est dans une relation, dans une référence à un autre. L’on devient soi quand on cesse de graviter autour de soi, quand on est promu à un autre étage, et qu’on atteint soudain à cette existence qui est un pur jaillissement de générosité.

Comme deux notes sont nécessaires pour faire de la musique, et plusieurs meubles pour constituer un mobilier, comme il faut justement un concert de relations pour faire la musique et pour constituer la science comme pour engendrer l’amour, nous apprenons que le sommet de nos existences est dans une relation, dans une référence à un autre, que l’on devient soi quand on cesse de graviter autour de soi, quand on est promu à un autre étage, et qu’on atteint soudain à cette existence qui est un pur jaillissement de générosité.

Car c’est par-là que la personne se constitue comme une résonance éternelle, c’est par-là que nous devenons origine, que nous devenons source de nos actions, responsables de notre conduite, et qu’en nous créant nous-même dans cet état de don, nous promouvons tout l’univers à une dimension nouvelle qui fait de toute réalité un symbole, un signe et un sacrement.

Mais tout de suite nous voyons poindre le Dieu, le Dieu de cet univers intérieur, le Dieu auquel Jésus veut nous conduire, le Dieu dont il nous communique le secret, ce Dieu justement qu’il nous apprend à connaître, comme le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Et s’il nous apprend à le connaître, c’est parce qu’il en vit d’une manière unique, c’est parce que lui-même ne peut plus graviter autour de soi, c’est parce que son humanité est pur sacrement, c’est parce qu’elle est pure transparence, c’est parce que, elle est essentielle pauvreté qu’elle peut témoigner de ce qu’il faut bien appeler la pauvreté de Dieu.

La réponse à notre angoisse c’est un altruisme éternel

Et c’est là, justement, que nous obtenons la réponse définitive, la réponse à notre attente, la réponse à notre angoisse, la réponse à notre appel, la réponse à notre révolte, puisque nous ne pouvions pas admettre ce monde de larmes et de sang, de crimes et de rivalités, comme le monde créé par un Dieu qui mérite ce nom. C’est là que nous allons obtenir la réponse, dans cette révélation, dans cette confidence brûlante, dans cette vérité passionnante, incomparable, où nous entrons enfin au cœur de la divinité, parce que nous la découvrons comme une éternelle communication.

Il ne faut jamais oublier que le monothéisme chrétien est un monothéisme ouvert, ouvert et non pas clos, un monothéisme ouvert, où, justement,  Dieu n’est pas, bien qu’il soit unique, Dieu n’est pas solitaire. Et il ne faut jamais oublier qu’unique ne veut pas dire solitaire, qu’unique veut dire précisément le contraire, car un Dieu solitaire nous apparaît comme impensable. Qu’est-ce qu’il ferait, sinon de tourner autour de soi et d’exister en forme d’égocentrisme infini ? Impossible de le concevoir, sous cette forme, puisque ce serait lui refuser le pouvoir d’aimer ; car un Dieu qui n’aimerait que soi, qui tournerait autour de soi dans une solitude infinie, nous ne pourrions pas reconnaître en lui celui que nous rencontrons chez tous les mystiques, celui qui met sa signature sur tous les génies, sur tous les héros, et sur tous les saints, la signature de l’humilité, de l’effacement et du don total. Car à qui se donnerait-il, puisqu’il n’y a personne ?

Si Dieu devait attendre le monde pour aimer, le monde serait nécessaire à Dieu comme Dieu est nécessaire au monde, c’est-à-dire qu’il serait exactement dans la même situation que nous, incapable de se suffire pour aimer, incapable d’être l’amour source, l’amour éternel, l’amour qui n’est qu’amour. Et c’est là, justement, que Jésus nous délivre de ce cauchemar, parce que, il va, justement, dans cette unité et dans cette unicité de Dieu, il va nous découvrir le secret d’un altruisme éternel.

Le consentement de notre esprit à la vérité qui n’est qu’un autre nom de Dieu

Le « oui » de l’homme est absolument indispensable au « oui » de Dieu, comme le consentement de notre esprit à la vérité – qui n’est qu’un autre nom de Dieu – est absolument indispensable au rayonnement de la vérité en nous.

Car justement cette unicité de Dieu, elle est fondée sur une communication capable de se suffire pour aimer, parce qu’il n’est que l’amour, parce qu’en lui la vie jaillit sous forme d’amour, parce qu’en lui, la prise de conscience n’est pas un regard sur soi, mais un regard vers l’autre et que c’est cela qui constitue la personnalité divine, cette relation éternelle qui est, dans le Père toute sa paternité, dans le Verbe toute sa filiation et dans l’Esprit toute son aspiration.

Cela est absolument essentiel, car un dieu, un Dieu propriétaire, un dieu qui se repaîtrait de lui-même, un dieu qui se célébrerait et qui demanderait qu’on le célèbre, c’est quelque chose d’impensable, parce que cela ferait, d’une humanité telle que la nôtre, une humanité éternellement esclave. Et c’est de cet esclavage que Jésus nous délivre car désormais, il ne s’agit plus d’être l’esclave mais le fils, il ne s’agit plus d’être l’esclave, mais l’égal, dans la réciprocité de l’amour que veut justement être un mariage spirituel. Le « oui » de l’homme est absolument indispensable au « oui » de Dieu comme le consentement de notre esprit à la vérité qui n’est qu’un autre nom de Dieu, est absolument indispensable au rayonnement de la vérité en nous.

Qu’est-ce que la vérité, si nous ne l’accueillons pas ?… Si nous ne la laissons pas transparaître ? Elle est comme morte, parce qu’elle n’a pas d’autre moyen de se proclamer et de se faire jour, que de devenir lumière en nous quand nous devenons lumière en elle.

Qu’est-ce que la vérité, si nous ne l’accueillons pas ? Qu’est-ce que la vérité, si nous ne la laissons pas, si nous ne la laissons pas transparaître ? Elle est comme morte, elle est comme inexistante parce que, elle n’a pas d’autre moyen de se proclamer et de se faire jour que de devenir lumière en nous quand nous devenons lumière en elle.

La pauvreté de Dieu

Le monothéisme chrétien est un monothéisme ouvert. C’est un monothéisme où circulent éternellement le jour de la connaissance divine et le feu de son amour. C’est un concert de relations dans une démission infinie, dans un dépouillement absolu, dans un altruisme indépassable qui constitue et qui assume toute la vie divine. Car Dieu n’a de prise sur son être et sur son acte qu’en le communiquant.

C’est pourquoi, comme nous l’avons dit, comme nous l’avons vu, comme nous le redécouvrons chaque jour, la divinité, c’est l’anti-possession, l’antique (théma ?), l’antique (Thésée ?) l’anti-possession parce que Dieu, Dieu, Dieu est Dieu, justement, parce qu’il n’a rien, parce qu’il ne peut rien avoir, parce qu’il ne peut que se donner. Alors, il peut faire éclore cette dimension d’amour, il en est justement la source et le secret, il nous introduit dans cet univers qui n’est pas encore et qui doit naître par le consentement et la collaboration de notre amour.

Il, il n’est pas besoin de retracer ici l’itinéraire de saint François. Vous savez bien que c’est lui qui, le premier, a fait cette lecture d’une manière concrète, vivante et passionnée. Vous savez qu’il s’est identifié avec cette pauvreté de Dieu. Vous savez que, il a voulu la chanter sur toutes les routes de la terre, qu’il a voulu la communiquer à ses disciples comme leur unique héritage, parce qu’il savait bien qu’il n’y a pas de Dieu en dehors de cette pauvreté.

La figure du pharaon est un faux dieu

Et c’est là l’immense révolution accomplie par l’Évangile, révolution dont nous n’avons pas commencé de comprendre la portée, justement parce que nous avons vu en Dieu le garant de notre biologie, la caution de nos possessions et de notre propriété, le gardien d’un ordre dont nous avons le privilège, admettant que tout va bien quand tout va bien pour nous, laissant en dehors de notre considération tous les crève-la-faim,  tous les outlaws [?] qui n’ont pas de situation humaine, ignorant que sur la terre, la plupart des hommes sont des parias qui sont incapables de reconnaître dans l’univers tel qu’il est, un univers qui témoigne de la beauté et de la bonté et de la grâce et de l’amour et de la paternité de Dieu.

Mais justement le vrai Dieu, le Dieu de la nouvelle naissance, le Dieu de l’univers qui doit éclore de notre amour, le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ à travers la pauvreté unique de son humanité, ce Dieu incapable de rien posséder, ce Dieu qui est l’antique (Thésée), l’anti-possession par essence, ce Dieu nous délivre aussi de la pire de toutes les tentations qui est de voir, dans la divinité, un être rival du nôtre.

N’est-ce pas ce qui empoisonne la vie prétendument religieuse que veulent mener tant d’hommes, dont on ne saurait d’ailleurs accuser la bonne volonté ? N’est-ce pas le grand obstacle que dieu sous la figure de cet énorme pharaon, de cet impossible mollah, de ce despote à l’échelle infinie ? N’est-ce pas ceux qui sont tentés de penser qu’il est un obstacle, qu’il est une limite, qu’il est une menace, qu’il est un rival, ce serait tellement bien s’il n’existait pas ! Et ils ont bien raison de le penser : il n’existe pas, il n’existe pas ce faux dieu, il y en est un autre mais que l’on ne peut plus contester, pas plus qu’on ne peut le démontrer, c’est-à-dire il faut le vivre, il faut le rencontrer et on ne peut le rencontrer que par la nouvelle naissance, on peut le, on ne peut le rencontrer qu’en changeant de moi, qu’en transcendant, en dépassant le moi possessif, pour aboutir au moi altruisme, qu’en devenant soi-même une vivante relation, une vivante référence à ce centre intérieur à nous-même, à ce seuil caché au plus intime de notre conscience, qu’en devenant cette référence vivante qui en proclame silencieusement et en communique la lumière et la joie.

L’esprit est esclave de rien ni de personne

Jamais, nous ne saurons tout ce que nous devons de libération à l’Évangile de Jésus-Christ, à l’Évangile éternel qui est Jésus-Christ, à la pauvreté infinie de la très sainte humanité de Jésus-Christ, parce que c’est en elle que luit pour nous cette immense lumière, c’est en elle que nous avons appris à connaître Dieu, comme l’éternelle pauvreté.

Nous ne voulons pas d’un maître, nous n’en voulons pas, parce que il est impossible que l’esprit soit le sujet de quiconque. Vous vous rappelez cette inscription à Munich, cette inscription en 1944, vous vous rappelez cette inscription tracée à la craie sur tous les murs de Munich, au soir d’une exécution capitale, où sont tombées, sous le coup de la hache nazie, la tête d’un professeur et de trois étudiants de l’université. Vous vous rappelez cette inscription si émouvante, si magnifique : « Der Geist lebt ! » L’esprit ! L’esprit vit ! L’esprit vit ! Justement l’esprit vit : la hache ne peut rien contre l’esprit, elle ne peut rien ! L’esprit ne peut pas se soumettre, il peut se démettre, il peut se donner, il peut consentir et c’est en consentant qu’il devient lui-même, il ne peut jamais être le sujet, ni l’esclave de rien, ni de personne.

Dieu incapable de rien posséder nous guérit de toute possession

Le « oui » que nous avons à devenir, c’est le « oui » de la liberté, le « oui » de l’amour, le « oui » de la joie, le « oui » de la générosité sollicitée uniquement par l’amour, par la pauvreté qui ne peut rien posséder et qui ne peut nous atteindre qu’en nous libérant et pour nous libérer.

C’est une autre religion que celle à laquelle nous sommes accoutumés. C’est un Dieu tout neuf dont l’humanité n’avait jamais rêvé encore et dont elle avait pourtant la nostalgie. Ah ! Non pas des esclaves aplatis devant une puissance qui peut les écraser ! C’est horrible, c’est indigne, ce serait la mort de l’esprit, ce serait le reniement de la dimension humaine !

Et voilà que Jésus a rendu possible : nous pouvons entrer jusqu’au fond dans cette révolte qui est la caution de notre dignité, parce que le « oui » que nous avons à devenir, c’est le « oui » de la liberté, c’est le « oui » de l’amour, c’est le « oui » de la joie, c’est le « oui » de la générosité sollicitée uniquement par l’amour, par la pauvreté qui ne peut rien posséder et qui ne peut nous atteindre qu’en nous libérant et pour nous libérer.

Enfin, cela va de soi : comment pourrait-on en 1961, lorsque l’humanité est en marche vers les étoiles, comment pourrait-on admettre que cette immense puissance technique corresponde à un esprit esclave d’un dieu despote ? C’est impossible, c’est impossible ! Jésus nous a délivrés de ce cauchemar, dit saint François, dans cette lecture passionnée qu’il a faite de l’Evangile, inscrit pour jamais au sommet de la sainteté chrétienne, cette adhésion, cette adhésion libératrice au Dieu incapable de rien posséder et qui nous guérit, qui nous guérit dans la mesure où nous adhérons à lui, qui nous guérit de toute possession.

La tentation de trahir Dieu dans son infinie dépossession

Cela ne veut pas dire que nous ayons raison, que nous ayons raison. L’Evangile de Jésus-Christ n’est pas un monopole, il n’y a pas de peuple élu, nous n’avons raison contre personne, nous avons raison pour tout le monde. C’est toute l’humanité qui peut se trouver et qui se trouvera effectivement que, au contact de cette divine pauvreté ; mais, si nous voulions nous targuer d’une supériorité, c’est que déjà nous aurions tourné le dos à l’Evangile. Si nous voulions nous targuer d’une supériorité, c’est que déjà nous aurions fait de l’Evangile une possession, que nous l’aurions identifié avec une race, avec un continent, avec une langue, avec une culture, avec une civilisation, toutes choses périssables.

C’est que déjà nous aurions trahi Dieu dans son infinie dépossession. Car il faut bien constater que la religion dans le monde est presque toujours une biologie et non pas une spiritualité. On ne choisit pas sa religion : on naît dans une religion comme on naît dans une famille, comme on naît dans un pays, comme on naît à une époque, comme on naît dans une culture et dans un langage.

La religion est, pour la plupart des hommes et pour nous-même, presque toujours une biologie, une appartenance instinctive et passionnelle et non pas le contraire, c’est-à-dire une liberté, une universalité, un accueil, une transparence, une amitié sans frontières. Et c’est pourquoi les religions, et la nôtre d’abord, est presque toujours un fanatisme, un anathème jeté aux autres, un refus et un mépris des autres, ce qui constitue tout de suite un mépris et un refus du Dieu vivant.

Ne nous méprenons pas, nous avons tous à nous guérir de cette biologie religieuse, appartenance instinctive et passionnelle, comme de toutes les biologies. Non pas, bien sûr, pour renier aucune valeur, mais pour nous rendre dignes de toutes les valeurs.

Ne nous méprenons pas, nous avons tous à nous guérir de cette biologie religieuse, comme de toutes les biologies, non pas, bien sûr, pour renier aucune valeur, mais pour nous rendre dignes de toutes les valeurs.

Il est parfaitement clair que être chrétien au sens de saint François, c’est-à-dire au sens de Jésus-Christ, c’est ne plus rien posséder, et d’abord soi-même, c’est n’être plus tributaire d’aucune appartenance instinctive, n’être plus esclave d’aucune servitude passionnelle de groupes ou d’individus. Et le seul témoignage que nous aurions à rendre – que nous avons à rendre – c’est justement celui-là : qu’il n’y a pas de peuple élu, que tout le monde est attendu, que tout le monde est accueilli, que tout le monde est aimé et qu’il ne s’agit pas de changer de formule.

Le monde où nous trouvons Dieu ne commence qu’avec nous

La Trinité n’est pas une formule. La Trinité n’est pas un rébus. La Trinité, c’est tout simplement la seule possibilité d’un amour-source, d’un amour qui va vers un autre, d’un amour qui constitue la divinité comme telle et qui nous délivre du mollah, du despote, du dieu-pharaon, et de toutes les idoles qui lui font cortège. C’est ce Dieu là qu’il s’agit de rencontrer – il n’y en a pas d’autre – et, quand nous hésitons, il ne s’agit pas de recourir à des arguments et de nous demander comment le monde a commencé, parce que le monde où nous trouvons Dieu ne commence qu’aujourd’hui, il ne commence qu’avec nous, il ne commence qu’avec cette, cette décision d’une liberté qui éclot, d’un amour qui se découvre et qui se donne, comme s’éveille l’amour dans un cœur humain, le véritable amour dans une lumière imprévisible, insoupçonnable avant la rencontre puisque c’est dans le circuit d’une lumière intérieure que le visage découvre le visage, et le cœur, le cœur.

Il s’agit donc pour nous de savoir de quel esprit nous voulons être et si, sous le nom de Dieu, nous entons, nous entendons mettre nos privilèges en défendant nos possessions ou si être chrétien signifie pour nous, au contraire, nous délivrer de toutes possessions, n’être plus esclave d’aucune biologie, mais transformer toute cette réalité dans le concert d’une relation universelle, transformer tout cela en cet être nouveau, qui passe par la nouvelle naissance dont Jésus parle à Nicodème et qui naît enfin à soi-même en naissant au Dieu vivant.

L’universalité du don

Il est bien clair, n’est-ce pas, que si, si Dieu, vu dans la lumière et vécu dans l’amour de saint François, était notre Dieu, il n’y aurait pas de problème. Nous n’en serions pas où nous en sommes : il n’y aurait pas de problème. Si Dieu avait été en nous cet accueil, cette ouverture, cette dignité, cette grandeur, cette générosité, il n’y aurait pas de problème.

Pourquoi est-ce que le monde se serait défendu et contre quoi se serait-il défendu ? Il s’est défendu contre une idole, contre un mollah, contre un dieu-pharaon, contre un immense despote, un immense propriétaire. Il a bien fait : c’est un faux dieu ! Le malheur, c’est que il a cru qu’il n’y en avait pas d’autre.

C’est à nous, c’est à nous, si nous y tenons, si nous y tenons vraiment, si nous y tenons passionnément, de cette passion rectifiée et lumineuse qui est celle que François éprouve pour la divine pauvreté ; si nous y tenons, alors commencera le vrai témoignage, le seul valable ; alors s’inaugurera la seule catholicité qui ait un sens, qui est la catholicité de l’amour, l’universalité du don, dans la suppression de toutes les frontières de race, de classe et de confession.

Car le Christianisme n’est pas une confession, il n’est pas un Credo parmi tant d’autres, il est purement et simplement cette pauvreté divine déposée comme un ferment dans la sainte humanité de Jésus-Christ, pour fermenter en nous et faire lever la moisson des épis mûrs, cette moisson joyeuse, cette moisson infinie où tous les peuples pourront trouver leur pain, parce que personne ne voudra plus accaparer pour soi le bien des autres, parce que chacun sentira en chacun, du moins ce serait ça l’Evangile, la dignité de Dieu engagée, exposée et confiée à notre amour.

Jésus nous conduit à un Dieu plus intime à nous-même que nous-même

Comme nous avons besoin de nous convertir tous, vous et moi, moi et vous, comme nous avons besoin de nous convertir au sens le plus profond, pour entrer dans ce monde qui est le seul vrai monde, le seul que Jésus consacre, le seul où l’humanité puisse respirer, le seul où chacun se sentira accueilli, le seul où Dieu ne pose pas de problème, parce que ce vrai monde respire en lui, qu’il en est immédiatement la lumière reconnue et le centre joyeusement accueilli !

Tous les problèmes sont ainsi renouvelés, par la nouveauté infinie de l’Evangile. Il n’y a plus qu’un problème, celui de notre effacement, celui de notre consentement, celui de notre libération de ce moi frontière, de ce moi limite, de ce moi asphyxiant, de ce moi qui est la négation de nous-même et de tout.

Voilà le chemin qui s’ouvre. Voilà la chance unique, incomparable et merveilleuse. Et c’est à cette chance qu’est lié aussi l’avenir de Dieu dans le monde, car si nous ne saisissons pas cette chance, Dieu mourra dans l’humanité, de plus en plus, car l’humanité, à mesure qu’elle deviendra plus puissante dans l’ordre technique, s’ouvrira moins, sera encore plus incapable d’endurer ce dieu-mollah et le reléguera, avec raison, au musée des antiquités.

Mais Jésus, ce n’est pas une antiquité. Jésus est vivant. Jésus nous appelle à la vie. Jésus nous introduit dans cette confidence adorable. Jésus nous introduit dans l’intimité du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Jésus nous conduit au cœur du premier amour. Jésus nous rend parents de la divinité parce qu’entre elle et nous, il n’y a plus l’obstacle d’un pouvoir qui nous voudrait dominer, il n’y a plus que cette générosité qui nous appelle, qui veut nous transformer en elle, afin que nous devenions ce qu’il est et que Dieu puisse réellement dire « Je » et « moi » en nous, comme il le disait à un mystique qui l’interrogeait : « Qui êtes-vous, Seigneur ? » – « Toi, toi. »

C’est à cela que Jésus veut nous conduire : à un Dieu plus intime à nous-même que nous-même et qui nous répondra comme la voix de l’amour quand nous l’interrogerons : il nous répondra sur ce mode nuptial. Il nous redira dans le plus secret de nous-même ce qu’il dit tous les jours dans la divine liturgie : « Tu es moi. »