Noël, dans un langage franciscain, c’est la révélation de la pauvreté de Dieu à travers une pauvreté humaine
Le présentateur : Pour aller jusqu’à la crèche, nous avons suivi d’abord les sentiers de la poésie. Mais la crèche, on peut aussi la voir autrement, à travers les yeux d’un homme qui, non seulement sait en parler mieux que personne mais qui, mieux que beaucoup sans doute, ne cesse de vivre de son esprit.
Maurice ZUNDEL, c’est l’homme qui ne veut rien posséder, qui donne tout à qui lui demande peu et dont le sourire discret traduit la beauté du cœur, un homme aussi qui cherche en Dieu la source de sa liberté et dont on devine, en le regardant vivre, qu’il est bien l’un des êtres les plus libres qui soient.
Maurice ZUNDEL, comment voyez-vous Noël ?
Maurice Zundel : Pour aller tout de suite au centre du mystère, je dirais que Noël, dans un langage franciscain, c’est la révélation de la pauvreté de Dieu à travers une pauvreté humaine.
Il s’agit bien entendu de nous expliquer parce qu’il y a une équivoque très profonde qui pèse à la fois sur la notion de Dieu et sur la notion de l’homme. Et j’évoquerai ici l’expérience de saint Augustin qui est une des plus lumineuses, des plus profondes et des plus actuelles et des plus humaines qu’il a exprimée dans ses Confessions lorsqu’il a résumé sa propre conversion dans ce couplet que vous connaissez par cœur : « Tard je t’ai aimée, beauté si antique et si nouvelle, tard je t’ai aimée et pourtant tu étais dedans mais moi j’étais dehors où je te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés que tu as faites. Tu étais avec moi, c’est moi qui n’étais pas avec toi. »
Une rencontre qui introduit au cœur de sa propre intimité
Ce couplet est d’une simplicité et d’une humanité incomparables. Il nous introduit immédiatement, en effet, dans cette expérience qu’Augustin a exprimé dans le langage le plus humain et le plus universel en manifestant qu’au moment où il découvre Dieu comme la beauté si antique et si nouvelle, il le rencontre comme celui qui l’introduit au cœur de sa propre intimité.
Il fait cette expérience incroyable et magnifique que, jusqu’à cette rencontre, il était dehors, il était aliéné à soi, il ne se connaissait pas vraiment lui-même, il n’avait jamais atteint à sa propre intimité et, tout d’un coup, dans cette rencontre merveilleuse, il découvre à la fois sa propre intimité et, au cœur de cette intimité la Présence qui en est le centre.
Il découvre Dieu comme l’espace où sa liberté respire. Il découvre Dieu comme le secret le plus profond de lui-même et il entre immédiatement dans ce dialogue avec cette Présence qu’il appelle la beauté si antique et si nouvelle. Il entre dans ce dialogue qui le transforme, qui le libère, qui le remplit d’une joie immense, tellement qu’il pourra dire : « Vivante désormais sera ma vie toute pleine de toi. »
Nous voyons donc ici Augustin prendre conscience que Dieu n’est pas dehors, qu’il n’est pas une cause première abstraite et lointaine, qu’il n’est pas une puissance qui le domine, l’écrase et l’assujettit et le menace mais qu’il est, au contraire, le seul chemin vers lui-même.
On ne voit pas que l’homme naît au moment où il est libéré de soi, où il passe du dehors au dedans, où il cesse d’être un objet, où il cesse de se subir et où il n’est plus qu’une offrande à l’égard de cette Présence merveilleuse qu’il découvre au plus intime de soi.
Il a fait là une découverte essentielle que nous avons à faire parce que, précisément, toute l’équivoque sur le mystère de Noël, qui est devenu de plus en plus une fête profane dont le véritable héros est complètement absent, c’est qu’il y a sur Dieu et sur l’homme une méconnaissance fondamentale. On prend l’homme dans son être instinctif, on le prend dans ses déterminismes biologiques et psychiques, on le prend dans la mesure où il est envoûté par son propre inconscient. On ne voit pas que l’homme naît au moment, justement, où il est libéré de soi, où il passe du dehors au dedans, où il cesse d’être un objet, où il cesse de se subir et où il n’est plus qu’une offrande à l’égard de cette Présence merveilleuse qu’il découvre au plus intime de soi. Mais en se découvrant lui-même comme une offrande, comme un pur regard d’amour à l’égard de cette Présence qui l’envahit si merveilleusement, qui le comble et qui le révèle à lui-même, il découvre Dieu lui-même comme un amour infini et comme un don toujours présent et comme une offrande.
Le ciel est intérieur à nous-même
En Jésus, à travers l’humanité de Jésus, nous rencontrons vraiment Dieu en personne. Mais c’est un Dieu dont nous pressentions déjà la Présence, c’est un Dieu que nous rencontrons à notre mesure toutes les fois que nous atteignons authentiquement à nous-même.
Le Dieu auquel nous avons à faire, si je peux m’exprimer ainsi, c’est un Dieu qui est intérieur, c’est un Dieu qui est toujours déjà là, c’est un Dieu dont le ciel est intérieur à nous-même et c’est un Dieu qui nous révèle notre propre transcendance comme le pouvoir de faire de toute notre vie un don, car nous ne cessons de subir notre vie qu’en la donnant.
Mais, pour la donner, il faut savoir à qui la donner et justement Dieu apparaît, dans l’expérience d’Augustin, comme cet amour caché au fond de nous-même qui n’a jamais cessé de nous attendre, qui est toujours présent et dont la rencontre peut faire jaillir ce don de nous-même qui est notre libération et la seule actualisation authentique de notre liberté.
Alors en Jésus, ce Dieu qui est toujours déjà là, ce Dieu qui est au cœur de notre humanité, ce Dieu qui ne cesse de nous attendre, ce Dieu devient personnellement présent dans l’humanité de Jésus-Christ tellement qu’il n’y a pas de présence de Dieu qui puisse se manifester d’une manière plus profonde et plus totale.
En Jésus, à travers l’humanité de Jésus, nous rencontrons vraiment Dieu en personne. Mais, encore une fois, c’est un Dieu dont nous pressentions déjà la Présence, c’est un Dieu que nous rencontrons à notre mesure toutes les fois que nous atteignons authentiquement à nous-même.
Le voilà maintenant en Jésus pleinement manifesté dans ce dépouillement infini qui me faisait dire que le mystère de Noël, c’est la manifestation ou la révélation de la pauvreté de Dieu à travers la pauvreté humaine.