10-15/04/2017 – La dignité de l’homme.

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Homélie de Maurice Zundel en Sainte-Marie de la Paix, au Caire, le lundi Saint 27 mars 1961. Édité dans « Vie, mort et résurrection » (*). Les titres sont ajoutés.
Résumé : Semaine Sainte. Avec Jésus, c’est en l’homme qui est le centre que tout s’accomplit. Nous ne trouverons pas Dieu en dehors de l’homme : le vrai Dieu est intérieur à nous-même ; c’est une voix secrète et silencieuse intérieure à l’homme piétiné, à l’homme méprisé. L’Évangile de Jésus-Christ est en nous-même. L’Évangile, c’est celui que devient un être qui répond et qui est fidèle à l’appel de la vérité, qui la laisse transparaître en lui-même et qui en porte aux autres le jour, l’espace et la joie. Dieu est menacé, à l’instar de la dignité humaine, car Il est la caution de tout ce qui est humain. Chacun de nous porte dans son cœur le Dieu vivant qui ne s’impose jamais, tout en se proposant toujours.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».

Le réalisme de l’Évangile

Jésus nous fait connaître l’homme. Jésus s’identifie avec l’homme… C’est l’homme qui est le centre, c’est en l’homme que tout s’accomplit.

L’Évangile se caractérise comme un réalisme, un réalisme infini. Jésus, le Fils de l’homme, Jésus nous ramène à l’homme. Jésus nous fait connaître l’homme. Jésus s’identifie avec l’homme. « J’ai eu faim, j’ai eu faim, j’ai eu soif, j’étais en prison, j’étais malade, j’étais nu, car chaque fois, chaque fois que vous avez secouru le plus petit d’entre mes frères, c’est moi-même que vous avez secouru. » (Mt. 25:35).

C’est donc cette identification de Jésus avec l’homme qui est la caution irrécusable de ce réalisme qui caractérise l’Évangile. C’est l’homme qui est le centre, c’est en l’homme que tout s’accomplit et, si tu viens porter ton offrande devant l’autel et que là tu te souviennes qu’un de tes frères a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel. Va d’abord te réconcilier avec ton frère et ensuite tu porteras ton offrande. (Mt. 23)

Ce réalisme éclate d’une manière encore plus frappante dans la parabole du Bon Samaritain(Luc 10:29-37). Le Samaritain, l’hérétique, le schismatique, l’homme qui est honni et haï plus encore qu’un païen, c’est lui que Jésus va donner en exemple de la perfection humaine et divine – c’est la même.

Et, justement, le Samaritain, c’est celui qui ne se paie pas de mots. C’est celui qui ne se détourne pas de l’homme dans une prière hypocrite. C’est celui qui va vers l’homme, qui se penche sur les besoins de l’homme, qui veut sauver l’homme, parce que le Royaume de Dieu est à ce prix. Si l’on ne sauve pas l’homme, on ne sauvera rien, car c’est l’homme lui-même qui doit devenir, qui est appelé à devenir le Royaume de Dieu.

Une possibilité d’humanité

Et c’est ça qui nous importe aujourd’hui. Nous ne voulons pas vérifier les titres de notre foi ailleurs que dans l’homme, dans l’homme d’aujourd’hui, dans l’homme de 1961, dans tous les hommes d’aujourd’hui et nous voulons que l’athée, celui qui se croit athée, nous entende, qu’il nous comprenne, qu’il entende en lui la même résonance que nous percevons en nous-même.

Enfin, tous les hommes, tous les hommes ont quelque chose de commun. Il y a, dans tous les hommes, ce caractère d’humanité, cette possibilité, tout au moins, d’humanité qui peut les joindre, les rassembler, qui peut faire tomber les murs de séparation et qui porte d’ailleurs toutes les cultures et toutes les civilisations. Il y a un élément commun : il s’agit de le découvrir jusque dans la révolte, car la révolte est, souvent, le commencement de l’éveil, le commencement d’une entrée dans la vie authentique, la révolte comme une prise de conscience qu’il y a dans l’homme plus qu’un animal, plus que des besoins physiques, plus que des servitudes matérielles, plus que des stimulations biologiques.

Nous ne trouverons pas Dieu en dehors de l’homme… il n’a d’autre caution que l’homme lui-même. C’est dans la plénitude de la vie humaine, sont authenticité, sa transparence, que Dieu veut se manifester.

Il y a tout cela, bien sûr; l’homme est d’abord un immense animal, mais il est autre chose, encore. Et c’est cette possibilité qu’il faut serrer de près, c’est de cette possibilité qu’il faut prendre conscience. Nous ne trouverons pas Dieu en dehors de l’homme et c’est cela, c’est là, justement, ce qui nous émeut tellement dans le réalisme de l’Evangile. C’est que, il n’a d’autre caution que l’homme lui-même. C’est dans la plénitude de la vie humaine, c’est dans l’authenticité de la vie humaine, c’est dans la transparence de la vie humaine, que Dieu veut se manifester.

De quel Dieu parlons-nous ?

Jésus savait bien qu’on peut parler tout le jour de Dieu et parler d’un faux dieu et c’est pourquoi il veut nous ramener au vrai, au vrai qui est intérieur à nous-même, au vrai que nous rencontrons toutes les fois que nous nous rencontrons nous-même.

Mais de quel Dieu parlons-nous, de quel Dieu ? Jésus, si l’on peut dire, a été payé pour savoir que ce mot de Dieu peut renfermer toutes les équivoques. Il s’est heurté chaque jour à une religion établie, qui devait prononcer sa condamnation. Il devait succomber au jugement du sacerdoce. Il devait être rejeté au nom de la tradition. Il devait être condamné comme ennemi de la religion et c’est à sa mort qu’un grand prêtre attachera le salut de son peuple. Il faut qu’il meure, car il est un danger pour tout le peuple. Il faut qu’il meure, parce que, il est un blasphémateur. Il faut qu’il meure, parce qu’il met en question toute la tradition sur laquelle les hommes ont vécu jusqu’ici.

Et Jésus savait bien qu’on peut parler tout le jour de Dieu et parler d’un faux dieu et c’est pourquoi il veut nous ramener au vrai, au vrai qui est intérieur à nous-même, au vrai que nous rencontrons toutes les fois que nous nous rencontrons nous-même.

Comment nous rencontrer nous-même ?

Il y a tant de bruit, tant de bruit autour de nous… l’Évangile auquel Jésus veut nous conduire, c’est cet Évangile intérieur, c’est à cette voix secrète, silencieuse, qui est la seule qui puisse nous instruire et nous rassembler.

Il est vrai, et c’est là toute la difficulté : comment nous rencontrer nous-même ? Quand nous rencontrer nous-même ? Comment sommes-nous sûrs que nous sommes parvenus jusqu’à nous-même ? Qui sommes-nous ? Qui peut nous dire notre nom ? Qui peut donner pour nous un sens à ces mots, qui nous viennent toujours à la bouche, « je » et « moi » ? La vérité, c’est que nous ne savons pas. C’est là le plus grand voyage, le plus long, le plus difficile, le plus semé d’embûches, le chemin vers nous-même.

Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à nous-même. Des milliers de poteaux indicateurs d’ailleurs nous détournent d’aller jusqu’à nous-même.

Il y a tant de bruit, tant de bruit autour de nous. Comment pourrions-nous parvenir à ces régions du silence où l’on écoute et où l’on entend ? Et tout est là finalement. L’Évangile, l’Évangile auquel Jésus veut nous conduire, c’est cet Évangile intérieur, c’est à cette voix secrète, silencieuse, qui est la seule qui puisse nous instruire et nous rassembler.

Le mépris de la dignité

Celui qui a senti dans la méconnaissance de la part des autres, dans le mépris de sa dignité, qui a senti s’éveiller le sens de sa dignité, il est déjà sur le seuil de ce royaume mystérieux devant lequel Jésus s’agenouillera au Lavement des pieds.

Prenons donc le témoignage, le témoignage le plus irrécusable, celui de la révolte, prenons-le d’abord, si vous le voulez, sous cette forme que Sartre lui a donnée dans Le Diable et le Bon Dieu, sous la forme du bâtard, du bâtard qui refuse d’être identifié avec sa bâtardise, du bâtard qui ne veut pas qu’on le confonde avec sa peau, du bâtard qui mettra le monde à sang et à feu, plutôt que d’accepter cet outrage, parce qu’il sait, il sent qu’il n’est pas que sa peau, il sait qu’il n’est pas que sa bâtardise, il sait qu’il y a en lui, quoi ? Une dignité, une dignité qu’il ne connaît pas, mais qu’il reconnaît aussitôt que les autres la piétinent et la contestent.

Et c’est cela, justement, qui est irrécusable. Il y a dans la révolte de l’homme ou du peuple qui ne veut pas se laisser piétiner parce que il sent qu’il y a en lui une source cachée, qu’il y a en lui une valeur infinie, c’est dans cette révolte que commence la prise de conscience irrécusable. Celui qui a senti dans la méconnaissance de la part des autres, dans la méconnaissance, dans le mépris de sa dignité, qui a senti s’éveiller le sens de sa dignité, il est déjà sur le seuil de ce royaume mystérieux devant lequel Jésus s’agenouillera au Lavement des pieds.

Celui qui n’a pas senti, dans l’homme, cette valeur, qui ne s’est pas incliné, dans l’homme, devant ce secret inexprimable, celui qui n’a pas senti, un jour, dans l’innocence d’un enfant, un monde infini, Dieu ne sera jamais pour lui qu’une idole. Toutes les institutions, tous les rites, toutes les prières, tout cela ne sera qu’une formidable imposture ou une immense illusion, si l’homme n’a pas été reconnu, n’a pas été reconnu comme l’homme.

Dieu est dans la dignité méprisée

Et là, nous sommes d’accord : il y a là une base commune où tous les hommes peuvent se joindre, sur laquelle tous peuvent construire et qui est l’univers de l’Evangile : « J’ai eu faim, j’ai eu faim, j’ai eu soif, j’étais en prison, j’étais infirme, j’étais nu et c’était moi, c’était moi, c’était moi en chacun, c’était moi avec chacun, c’était moi à travers chacun. » Il n’y a pas d’autre Dieu dans la pensée de Jésus-Christ que ce Dieu-là, ce Dieu intérieur à l’homme piétiné, à l’homme méconnu, à l’homme méprisé, à l’enfant persécuté, martyrisé, à l’enfant sans défense, à l’enfant désarmé, à la petite fille dont parle Dostoïevski, à la petite fille qui bat des poings à la porte des cabinets où elle est enfermée dans le jardin de Moscou en hiver parce qu’elle a mouillé son lit et elle appelle, elle implore et personne, personne ne répond, personne et pourtant, Dieu entend.

Dieu clame à travers le gémissement de cette enfant, Dieu nous appelle, parce ce là qu’il est, justement, dans cette dignité fragile, désarmée, c’est là qu’il éclate au maximum. C’est là que l’homme apparaît dans ses possibilités inépuisables. Cet enfant qui n’est rien qu’une espérance, qu’un faisceau de possibilités, il est sacré, il est inviolable, justement parce que il porte en lui tout l’espoir, tout l’avenir du Royaume de Dieu.

Dans un seul homme il y a tout l’homme

Nous avons été alertés d’ailleurs, l’année dernière, nous avons été alertés par l’exécution de Chessman (exécuté en 1960, après 12 ans de procès au jugement contesté) et, tout d’un coup, le visage de la vie est apparu à des multitudes innombrables, tout d’un coup, cette vie, dont le sort devait se décider d’une heure à l’autre, d’une seconde à l’autre, tout d’un coup cette vie est apparue comme un test de la vie universelle et les hommes se sont interrogés : peut-on tuer une vie ? Peut-on en disposer ? Peut-on sans aveu et sans consentement de l’homme faire disparaître un homme ? Des millions d’hommes se sont interrogés, des millions d’hommes ont répondu : non… non ! On ne peut pas, on ne doit pas, parce qu’il y a dans un homme tout le bien de l’homme, il y a dans un homme, l’unique bien de l’homme.

Le vrai bien commun des hommes, c’est l’homme lui-même. C’est un homme seul, c’est un seul homme dans sa conscience, dans sa liberté, dans sa dignité, dans la possibilité qu’il a de faire de toute sa vie une offrande, un don, une source, comme dit l’Évangile, qui jaillit en vie éternelle.

Chessman est mort et la question posée par sa, son exécution, la question demeure : dans un seul homme il y a tout l’homme, dans un seul homme, toute la condition humaine se concentre et se résume ; dans un seul homme, il y a à la fois toute la possibilité et toute la révélation du seul vrai bien commun.

Le vrai bien commun

Quel est ce trésor, sinon la perle cachée, la perle cachée du Royaume, sinon la divinité elle-même ? Et qu’est-ce que la divinité…, sinon en nous un sens intérieur à chacun où rayonne cette lumière de vérité, incorruptible…, cette lumière qui est la clarté du cœur, cette lumière où les âmes s’échangent et se comprennent, cette lumière vivante dans laquelle toute connaissance est une naissance.

Et quel est ce vrai bien commun, sinon, justement, ce trésor qui nous est confié à tous et à chacun et que nous avons à défendre et à protéger et à éveiller et à accroître et à communiquer. Et quel est ce trésor, sinon la perle cachée, la perle cachée du Royaume, sinon la divinité elle-même ? Et qu’est-ce que la divinité, justement, sinon en nous, en chacun de nous, à travers nous tous, un sens intérieur à chacun, caché au plus intime de chacun où rayonne cette lumière de vérité, cette lumière incorruptible, cette lumière que l’on devine parfois dans un regard d’enfant, cette lumière qui est la clarté du cœur, cette lumière où les âmes s’échangent et se comprennent, cette lumière vivante dans lequel ou plutôt dans laquelle toute connaissance est une naissance.

C’est là, justement, que Jésus veut nous conduire, c’est à ce bien commun qu’il veut nous rendre attentif, c’est ce bien commun qu’il nous presse de devenir. Et s’il en est ainsi, il est incontestable, s’il en est ainsi, s’il en est ainsi, nous sentons que notre conviction, que notre foi, que toutes nos certitudes sont liées, pour nous et pour les autres, à cette expérience que nous sommes, à cet être que nous devenons ou que nous refusons de devenir.

Répondre à l’appel de la vérité

Et tout est là. Il n’y aura pas de prophétie, il n’y aura pas de miracle, il n’y aura pas de catastrophe qui pourront atteindre le fond de l’âme humaine et la transformer. Il n’y a qu’une seule chance, qu’un seul Évangile, c’est celui que devient un être qui répond et qui est fidèle à l’appel de la vérité, qui la laisse transparaître en lui-même et qui, sans la nommer, pour ne pas la restreindre, pour ne pas la limiter, en porte aux autres le jour, l’espace et la joie.

L’Évangile de Jésus-Christ, c’est nous-même. L’Évangile de Jésus-Christ est en nous-même et c’est là seulement que nous en pourrons faire une lecture efficace et fructueuse.

Il est essentiel de ne pas nous égarer

Il s’agit de nous jeter au cœur de la vie d’aujourd’hui, au cœur de l’humanité d’aujourd’hui, au cœur de notre propre vie, en cet instant même, pour y écouter l’appel de l’Éternel, pour y redécouvrir la perle du Royaume…, pour mettre en valeur ce trésor qui nous est confié et pour en apporter aux autres, silencieusement, la lumière et l’amour.

Il est essentiel, au début de cette Semaine Sainte, de ne pas nous égarer. Il ne s’agit pas pour nous de nous émouvoir sur des réalités passées. Il s’agit de nous jeter au cœur de la vie d’aujourd’hui, au cœur de l’humanité d’aujourd’hui, au cœur de notre propre vie, en cet instant même, pour y écouter l’appel de l’Eternel, pour y redécouvrir la perle du Royaume, pour reprendre conscience en nous de la dignité humaine, pour essayer de la dégager de tout ce qui la voile et la défigure en nous-même, pour mettre en valeur ce trésor qui nous est confié et pour en apporter aux autres, silencieusement, la lumière et l’amour.

C’est là, incontestablement, qu’il faut revenir. Il ne s’agit pas de disserter sur l’origine du monde quand le monde commence à chaque instant : il est fonction de la décision que nous prenons d’être ou de ne pas être, d’être « oui » ou d’être « non », d’être attentifs ou distraits, d’entendre l’appel ou de feindre de ne l’avoir pas entendu. Il n’y a pas d’autre preuve que cette expérience-même qui nous met à l’épreuve et qui nous demande à chaque instant de décider du prix et du sens de la vie.

Et dans cette direction, nous voyons bien, nous voyons bien se dessiner la tragédie, la tragédie divine : si Dieu est ce moi, ce moi universel, ce moi silencieux, ce moi fragile, ce moi innocent, ce centre caché au plus intime de chacun comme un lien avec tous, si c’est là que la véritable humanité, celle qui n’est pas encore, mais qui peut être, qui est appelée à être, si c’est là que la véritable humanité va se joindre et se découvrir et se rencontrer, nous voyons bien poindre, nous voyons aussitôt poindre la tragédie divine, parce que nous savons bien, nous sentons bien toute l’épaisseur, toute l’opacité, toute la lourdeur, toute la pesanteur de notre vie.

Dieu est menacé, à l’instar de la dignité humaine

Dieu est menacé… parce qu’il est la respiration de tout ce qui est humain. Il est la caution de tout ce qui est humain. Il est le secret de tout ce qui est humain. Il est l’essence, il est le cœur, il est la lumière de tout ce qui est humain.

Pour un instant, un instant d’éveil, pour un instant de conscience, que de moments innombrables d’inconscience, de fermeture, d’égocentrisme, de complaisance en soi, de défense de soi, de crispation sur soi, de sensualité, de ténèbres, de refus, de « non » opposés à ce petit « oui » fragile, qui était éclos, à un moment privilégié, où nous avons, nous avions entendu l’appel du silence.

Et c’est justement pourquoi Dieu est menacé, menacé comme la dignité humaine, menacé comme la grandeur humaine, menacé comme la liberté humaine, menacé comme tout ce qui est humain parce que, justement, il est la respiration de tout ce qui est humain. Il est la caution de tout ce qui est humain. Il est le secret de tout ce qui est humain. Il est l’essence, il est le cœur, il est la lumière de tout ce qui est humain. Il est l’humanité même dans sa source et dans son universalité comme il l’est.

Et c’est là justement tout le mystère de la Croix comme il l’est dans sa fragilité, désarmé, livré à l’homme, livré au jugement de l’homme, livré à la condamnation de l’homme comme la vérité.

Il est si facile de piétiner, de défigurer, de s’approprier, pour en faire un monstrueux monopole, qui permettra en toute sécurité de condamner qui ? Mais qui ? Mais justement le Fils de l’homme et le Fils de Dieu !

La religion de la Croix

On voulait ces garanties, on voulait ces cautions qui sanctifient par des objets, sans que l’on ait besoin de se convertir et de se transformer.

Nous sommes déjà au cœur de la Passion. C’est là qu’elle s’accomplit, justement, dans cette méconnaissance du royaume intérieur à l’homme. Alors on voulait voir un temple, un temple immense dont la beauté stupéfiait le regard du pèlerin. On voulait circuler dans ses galeries. On voulait contempler ces blocs d’une trentaine de mètres aux assises formidables. On voulait cette splendeur d’un culte extérieur, qui finalement n’engageait à rien, on voulait ce monopole, on voulait cette certitude sur le papier qui permette de passer tranquillement à côté du blessé, sans le voir. On voulait ces garanties, on voulait ces cautions qui sanctifient par des objets, sans que l’on ait besoin de se convertir et de se transformer.

Et voilà la religion, la religion tragique, la religion du Fils de l’homme, la religion de la Croix, la religion de la défaite, la religion de la fragilité, la religion de l’innocence condamnée, méconnue, piétinée.

Et pourquoi s’étonner ? C’était si commode d’avoir un Dieu bon à tout faire, un Dieu dont on chargeait les épaules de tous les fardeaux de l’histoire, un Dieu qui devait intervenir à point nommé, un Dieu qui devait mettre ses mains, ses doigts dans la mécanique du monde, un Dieu que l’on appelait à la rescousse lorsque l’on ne savait plus se tirer d’affaire et que l’on se hâtait d’oublier, lorsque la vie prospérait, s’engraissait, lorsque l’animal humain ne se sentait plus blessé, ne se sentait plus réduit à découvrir et à reconnaître sa dignité.

Pas d’autre Dieu que ce Dieu là

Et maintenant, nous savons que le vrai Dieu… est là, qu’il est au-dedans de nous, qu’il nous est livré comme la vérité aux savants, comme la musique aux musiciens, comme l’amour au cœur de l’homme.

Et maintenant, nous savons que le vrai Dieu, du moins nous commençons à nous en douter, que le vrai Dieu est là, qu’il est au-dedans de nous, qu’il nous est livré comme la vérité aux savants, comme la musique aux musiciens, comme l’amour au cœur de l’homme.

Bien sûr, que va faire la vérité ? Qu’est-ce qu’elle va faire à ces savants qui la torturent, et qui perdent contact avec la science parce que ce n’est plus la science qu’ils cherchent, mais le succès, mais l’argent, mais la réputation, mais d’être au service d’une cause impure, dont il est devenu l’esclave. Qu’est-ce que pourra faire la vérité ? Rien… rien : elle est sans défense, elle est là toujours offerte, mais elle ne peut luire qu’à travers l’esprit qui l’écoute, qui l’écoute en devenant silence ? Qui l’écoute et qui la laisse transparaître ? Qui l’écoute et qui en porte en lui-même le rayonnement et la vie ?

Il n’y a pas d’autre Dieu pour nous que ce Dieu-là, ce Dieu que saint Jean chante dans le Prologue de son Évangile, ce Dieu qui est, qui était, qui sera, qui est toujours déjà là, ce Dieu qui luit dans les ténèbres, ce Dieu qui nous attend, ce Dieu qui est dans le monde, ce Dieu inconnu, ce Dieu méconnu, ce Dieu qui vient, qui frappe, ce Dieu que nous éconduisons, ce Dieu qui n’est pas reçu, ce Dieu constamment refoulé, ce Dieu à la place duquel nous ne cessons de dresser l’idole d’un faux, d’un faux dieu en accord avec nous-même, en accord avec notre moi animal et qui nous dispense de devenir, qui nous dispense d’exister, qui nous dispense de faire cet immense itinéraire de nous-mêmes à nous-mêmes, qui nous dispense de faire la découverte de cette exigence fondamentale, inexorable, de cette exigence créatrice qui veut faire, de chacun de nous, le commencement et l’origine d’un monde qui n’existe pas encore, mais qui peut devenir, et qui ne cesse de poindre et de grandir toutes les fois qu’une âme, une âme inconnue, silencieuse, cachée, qui est « oui » tout entière, apporte son consentement, se laisse traverser par le rayon de la source et porte, dans son regard, la lumière infinie de l’éternel amour.

En pensant à tous les hommes

Nous voudrions être homme, être homme tout simplement, être humain enfin de cette humanité que chacun peut reconnaître en soi, être humain de cette humanité avec laquelle Jésus s’identifie.

C’est donc dans cette perspective que nous voulons commencer cette semaine. C’est dans cette perspective que nous voulons nous situer en pensant à tous les hommes, en pensant à tous les révoltés qui sont souvent les plus proches, les plus proches de l’Évangile du Dieu vivant, en pensant à tous les athées qui se croient tels parce que il ont repoussé l’idole que les croyants font si souvent de Dieu. Nous voulons penser à tous, nous voulons entendre cet appel commun pour essayer de devenir une réponse commune.

Ah ! Nous ne voulons pas être une secte, nous ne voulons pas être un peuple élu, nous voudrions être homme, être homme tout simplement, être humain enfin de cette humanité que chacun peut reconnaître en soi, être humain de cette humanité avec laquelle Jésus s’identifie, de cette humanité blessée dans l’homme qui gît le long de la route, de cette humanité méconnue dans la petite fille qui gèle dans le jardin de Moscou, être hommes comme l’ont senti, tout d’un coup, tous ceux qui ont voulu que Chessman ne mourût point, qui ont voulu que cette chance fût sauvée, que l’homme ne disposât pas de l’homme, parce qu’il y a dans l’homme plus que l’homme, parce que l’homme vrai est plus que lui-même, parce qu’il y a en nous le sanctuaire éternel, parce que nous ne pouvons nous approcher de nous-même que sur la pointe des pieds, parce que justement nous sommes chargés tous et chacun au plus intime de nous-même du Royaume de Dieu, du royaume de la vérité, du royaume de la beauté, du royaume de l’amour, du royaume de la nouvelle naissance, parce que c’est au-dedans de nous que tout va s’accomplir, parce que c’est là que va luire l’unique espérance, parce que Dieu nous attend, parce que la vérité a besoin de nous, parce qu’elle va mourir, si nous n’en vivons pas.

Aujourd’hui tout peut commencer

C’est à chacun de nous que tout a été donné, et c’est chacun de nous qui porte dans son cœur le Dieu vivant, le Dieu qui ne s’impose jamais, tout en se proposant toujours et qui nous appelle à revivre son éternel pèlerinage, à ouvrir la porte puisqu’il frappe.

Et, au commencement de cette Semaine Sainte, nous apprenons de nouveau que le procès de la divinité est engagé, et que c’est nous qui avons à prononcer le jugement et que c’est nous qui avons – et nous seuls – qui avons prononcé la condamnation et que nous pouvons aujourd’hui prononcer l’acquittement, que aujourd’hui nous pouvons revoir ce procès, que aujourd’hui nous pouvons reconnaître cette innocence, que aujourd’hui nous pouvons découvrir dans le silence de nous-même les traits du visage imprimé dans nos cœurs, que aujourd’hui nous pouvons entendre l’appel de la musique silencieuse et que aujourd’hui tout peut commencer.

Voilà la folie à laquelle Jésus, Jésus nous invite, la folie à laquelle Jésus nous invite. C’est cela le Dieu vivant. Il n’y en a pas d’autre. Nous allons donc nous mettre devant le sanctuaire intérieur, nous allons écouter. Oui, nous demandons à Dieu cette grâce suprême : cachons-nous dans ce silence, recueillons-nous dans le plus secret de nous-même et nous entendrons, nous entendrons toujours, dès là que nous écouterons à fond, et nous saurons que cette histoire est une histoire éternelle, qu’elle nous prend aujourd’hui aux entrailles parce que, justement, c’est cela qui décide de tout, et de quel homme, et de ce qu’il sera, et de ce qu’est Dieu, et du comment il se révélera, et de ce qu’est l’univers, de ce qu’il veut signifier quand on l’aborde, non pas comme une carrière à exploiter, mais comme un paysage à contempler, comme une vérité à découvrir, comme une pensée à méditer, comme une Présence à accueillir.

Voilà, il en sera toujours ainsi: tout est remis entre nos mains. Ne cherchons pas ailleurs les responsables. Le seul responsable, finalement, c’est nous-même, car c’est à chacun de nous que tout a été donné, et c’est chacun de nous qui porte dans son cœur le Dieu vivant, le Dieu qui ne s’impose jamais, tout en se proposant toujours et qui, au seuil de cette Semaine Sainte, nous appelle à revivre son éternel pèlerinage, à ouvrir la porte puisque, ce soir, il frappe : « Je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un m’ouvre, j’entrerai et je m’assoirai à sa table et je souperai avec lui et lui avec moi. » (Ap. 3:20)

TRCUS (*) Livre  » Vie, mort, résurrection « 

 Publié par les Editions Anne Sigier – Sillery.

 Parution : septembre 2001.

 164 pages.

 ISBN : 2-89129-244-8