05/05/2011 – L’expérience de la mort (suite)

Article
écrit par le Père Maurice Zundel, en 1971, dans la revue « Choisir » dont le thème était « Que l’Homme soit! ». Michel Fromaget nous en a lu quelques extraits, lors de la Session d’études à Brucourt, ces derniers jours.

 

L’adaptation indéfinie. De toute manière, pour nous en tenir à une donnée irrécusable, nous sommes insérés dans l’univers, l’univers nous prête un certain quantum d’énergie. Nous avons à administrer cette énergie. Nous pouvons l’administrer sagement, nous pouvons en hâter, au contraire, la destruction : comme nous pouvons en prolonger la durée par une prudente économie. Dans cette perspective notre corps apparaît, d’abord, comme une sorte de cordon ombilical qui nous met en prise sur l’univers : sur cet univers bien déterminé dans lequel nous avons à nous mouvoir naturellement. C’est pourquoi notre corps est d’abord relatif à notre habitat terrestre. Si nous habitions la lune, nous ne pourrions pas y vivre aisément avec le corps que nous avons. Notre corps sur la lune serait trop léger, parce que la puissance d’attraction de la lune, étant donné que sa masse est moindre que celle de la terre, est aussi moins forte. Si nous vivions sur le soleil, à supposer que cela fût possible, nous serions beaucoup trop lourds, étant donné l’immense puissance gravifique du soleil en raison de l’énormité de sa masse par rapport à celle de la terre. Notre corps est relatif à notre habitat et aux actions utiles que nous avons à y exercer.

Nous ne percevons qu’une gamme très étroite de radiations, celles qui vont du violet au rouge. Mais il y a les radiations ultra violettes, les radiations infra rouges, les rayons X, les rayons gamma, les rayons cosmiques et une foule d’autres radiations que nous ne percevons aucunement et qui n’en sont pas moins réelles – comme sont réels les ultrasons qui échappent également à notre perception naturelle – parce que nous n’avons biologiquement, à leur égard, aucun rôle utile à jouer. Puisque donc notre corps est relatif à notre habitat, il faudrait qu’il fût différent pour exister sur une autre planète. Nous le savons, d’ailleurs, par le fait que les navires cosmiques doivent emporter les conditions terrestres pour que l’animal ou l’homme qui les habite puisse subsister. Il y faut constamment rétablir ou adapter les conditions terrestres pour que la vie ne soit pas gênée ni mise en péril, en échappant, à la fois, à la pesanteur et à l’atmosphère propres à notre planète.

Malgré toutes ces limitations, il y a en nous une puissance de dépassement qui nous permet, justement, de compenser l’absence des conditions terrestres, c’est-à-dire de les réaliser en des conditions qui sont naturellement impossibles. C’est un dépassement analogue, d’ailleurs, que nous avons accompli depuis que la science existe, puisque nous avons créé, pour connaître le monde, des instruments devenus indispensables, tellement que, aujourd’hui, la science est définie précisément par ses conditions instrumentales. Le savant n’observe plus par ses sens, il observe par ses instruments qui sont eux-mêmes le fruit de ses calculs, et, à chaque instant, le monde change d’échelle, bien que notre biologie reste la même. C’est pourquoi nous pouvons engager notre corps – nous le pourrons de plus en plus – en des conditions naturellement impossibles : par ce jeu de compensation qui nous permet de rétablir, en des situations extra-terrestres, les conditions de notre vie ici-bas.

Le corps, clavier de l’esprit. Mais, ce qui est beaucoup plus remarquable encore, c’est que, non seulement nous pouvons échapper à la pesanteur, non seulement nous pouvons vivre en dehors de notre atmosphère, non seulement nous pouvons découvrir toutes les radiations qui échappent à notre perception sensorielle, mais notre corps est lui-même un carrefour de symboles, un nœud de significations où les plus hautes réalités se peuvent faire jour.

Il y a là quelque chose qui nous intéresse au premier chef et que Merleau-Ponty, entre autres, a profondément scruté.

Vous vous rappelez cette danseuse admirable qui s’appelait Isadora Duncan, qui était l’amie des Sakaroff et qui dansait devant eux une danse qu’elle improvisait à l’intention de ses amis. Et les Sakaroff, pantois d’admiration, l’applaudissaient de toute leur amitié, quand elle leur crie soudain : « Ce n’est pas moi, c’est l’Idée ! » Elle était parfaitement consciente, en effet, que son corps, à ce moment, exprimait quelque chose d’intérieur et de sacré, comme les Sakaroff le voulaient eux-mêmes dans leurs danses, parce qu’ils avaient le sens du sacré à un degré si profond qu’ils ne pouvaient envisager la danse autrement que comme la manifestation d’une réalité infinie.

Notre corps est un carrefour de symboles et un nœud de significations qui peuvent servir de clavier à l’esprit, alors que, souvent, ce que nous appelons l’idée peut être simplement le véhicule d’une passion brutale. Dans ce temps de lavage de cerveau où l’on fait une si grande consommation de pseudo-idées que l’on martèle dans la sensibilité pour en faire autant d’instruments d’aveuglement et d’asservissement, nous constatons, en effet, que souvent le monde des idées est, en réalité, un monde passionnel et que, en prétendant former la pensée on peut établir la plus épouvantable servitude : alors que, au contraire, le corps dans la parole, le corps dans la musique, le corps dans la danse, le corps dans la couleur, peut atteindre et exprimer le plus intime de nous-mêmes. Au point qu’on peut dire que l’éducation la plus efficace est une éducation à base de musique – comme Platon l’avait déjà pressenti – qui ordonne et harmonise notre physiologie et jusqu’à nos rythmes physico-chimiques, en faisant de tout notre être une musique. Par-là s’établit en nous une espèce de silence profond et admirable qui nous rend disponibles à la contemplation et aux rencontres privilégiées où la vie de l’esprit atteint son sommet. Or, la parole, la musique, la couleur, sont des vibrations matérielles, matériellement enregistrables, qui passent par le corps comme elles sont elles-mêmes corps, et, cependant, elles peuvent nous délivrer du poids de la chair et du sang, des impulsions de la brute et des servitudes de la tribu.

N’est-ce pas la musique, en effet, qui éveille en nous le sens le plus délicat de la liberté, de l’admiration, de la tendresse? N’y a-t-il pas des pianistes dont les mains sont des mains de lumière ? Tandis que les pseudo-idées d’un Rosenberg ou d’un Hitler ne sont que les marteau-pilon d’une tyrannie démentielle.

Notre corps est donc un corps ouvert, comme l’est notre biologie, un corps transformable, un corps éducable, un corps qui peut devenir musique, un corps qui peut être libéré, un corps qui peut exprimer le plus intime de nous-mêmes. Notre corps, autrement dit, peut revêtir une dimension humaine et il est appelé à le faire. Nous avons à créer notre corps sous cet aspect comme nous avons à créer notre personnalité. Et, au fond, nous le sentons bien, dès que nous refusons d’être objets. Si nous sommes si profondément blessés dès qu’on nous traite en chose et que l’on souligne malignement nos déficiences corporelles, c’est, justement, que nous avons le sentiment de n’être pas simplement « une chose au milieu du monde » comme dit Sartre en désignant le corps-objet. Et, en réalité, nous ne sommes pas seulement « une chose au milieu du monde », nous sommes appelés, en effet, à décoller de notre environnement cosmique et à le transformer : au point de ne devoir rien accepter sans d’abord le peser, sans d’abord scruter sa valeur et sans décider du pour et du contre, selon le mot si juste de Camus : « L’homme est la seule créature qui refuse d’accepter d’être ce qu’elle est. » (à suivre)