Résumé : L’objection de Gandhi est que tous les hommes devraient être, comme Jésus, Fils de Dieu. Or les hommes sont appelés à l’être. Jésus Fils de Dieu ne peut se comprendre dans sa plénitude que si Jésus est Fils de l’Homme. l’appel que Jésus nous lance ne peut se réaliser en nous que si nous devenons d’abord les fils de l’Homme avec lui. L’Eucharistie, c’est toute l’humanité à prendre en charge.
Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».
L’objection de Gandhi
Gandhi, le grand libérateur de l’Inde, raconte dans son autobiographie les tentatives qui furent faites en Afrique du Sud pour le convertir au christianisme. Il avait lu l’Évangile, d’ailleurs avec un enthousiasme qui devait durer toute sa vie, mais quand on voulut le persuader de devenir chrétien, il opposa toujours cette objection qu’il consigne dans son autobiographie : « Si Jésus est le fils de Dieu, comme vous le dites, tous les hommes doivent l’être ! Il est impossible que, un seul homme soit le fils de Dieu et pas tous les hommes avec lui ! » Il ne put jamais dépasser cette difficulté, ce qui ne l’empêcha pas – comme vous le savez d’ailleurs – de puiser constamment dans l’Évangile, et particulièrement dans le Sermon sur la Montagne, une de ses inspirations les plus profondes dans sa campagne de non-violence.
L’affirmation essentielle que Jésus est le Fils de Dieu ne peut se comprendre dans sa plénitude que si l’on affirme aussi que Jésus est dans un sens unique : le Fils de l’Homme.
Et je pense que ce qui a arrêté Gandhi, c’est que il n’a pas compris d’abord que, en effet, tous les hommes sont appelés à être fils de Dieu : c’est ce que nous dit le Prologue de saint Jean : « A tous ceux qui ont cru en lui, il a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu » (Jean 1:12). Mais qu’il lui a manqué surtout, comme il nous manque à nous aussi, de comprendre qu’en Jésus la filiation divine – cette affirmation essentielle que Jésus est en effet le Fils de Dieu – ne peut se comprendre dans sa plénitude que si l’on affirme aussi que Jésus est dans un sens unique : le Fils de l’Homme.
Jésus second Adam
L’équilibre de la Foi est lié à cette double affirmation : si Jésus est dans un sens unique, le Fils de Dieu, c’est qu’il est dans un sens unique le Fils de l’Homme. C’est qu’il est homme avec une plénitude inégalable ; c’est qu’il n’est pas seulement un homme, mais il est l’Homme, le second Adam comme le suggère saint Paul, le second Adam en qui toute l’histoire se récapitule, qui contient toute l’espèce, et qui est l’axe de l’histoire à laquelle il donne son unité.
Et l’évangile d’aujourd’hui nous engage précisément à reprendre une plus vive conscience de cette qualité de Jésus d’être tout ensemble le Fils de l’Homme et le Fils de Dieu, pour nous amener à considérer que, nous aussi, nous ne pouvons être fils de Dieu, sans nous faire, au même degré, les fils de l’Homme.
L’attente du messianisme révolutionnaire
Vous venez d’entendre l’Évangile, la multiplication des pains, et je ne sais pas si vous avez remarqué la finale de cet évangile : ce mot si tragique « Jésus s’enfuit, s’enfuit sur la montagne, seul » (Jean 6:15). Voilà qui est absolument paradoxal : un miracle dont notre imagination fait quelque chose qui frappe la vue et qui est destiné justement à frapper la vue, à déterminé un immense mouvement en présence de la puissance divine qui vient d’intervenir !
À la multiplication des pains, on interprète un geste d’amour comme la caution d’un messianisme révolutionnaire, national et limité.
Or, précisément, la réaction de la foule à la multiplication des pains apparaît tout au contraire, à Jésus, comme une catastrophe ! Une catastrophe parce que ce geste qu’il a fait d’ailleurs avec une discrétion absolue, ce geste qu’Il a fait comme naturellement, a été interprété comme le signe de l’avènement messianique, entendu dans le sens d’ailleurs le plus matériel, le plus national, le plus limité. Le résultat donc de cette intervention miséricordieuse, se retourne directement contre la mission de Jésus. Il est venu fonder un autre Royaume, un Royaume intérieur, un Royaume spirituel, un Royaume universel. Et voilà que, on interprète un geste d’amour comme la caution d’un messianisme révolutionnaire, national et limité.
Ce résultat est tellement déchirant que Jésus craint pour ses disciples. Il craint la contagion. Il s’enfuit et à la faveur de la nuit, il les laisse reprendre leur barque pour qu’ils échappent à la contagion de la foule. Et cette foule, Il va la retrouver quelques jours plus tard, et Il va la mettre en présence du vrai Royaume et du véritable messianisme, et ce sera la suite immédiate du texte que nous avons entendu tout à l’heure : il va leur donner à avaler ce pain, ce pain du Ciel, ce pain étrange, il va leur donner à avaler ce pain qui est la Chair immolée et le Sang versé.
L’Eucharistie c’est le rendez-vous de la Croix
Car il n’y a aucun doute que ce discours eucharistique se profile sur le mystère de la Croix. Vous attendez la délivrance, vous espérez un miracle qui boute hors de vos frontières l’occupant ! Vous attendez justement que Dieu prenne parti pour vous avec une puissance qui s’inscrive avec éclat dans les phénomènes, dans le monde visible. Eh bien ! Voilà où Dieu vous attend. Il vous attend dans sa défaite. Il vous attend dans sa misère. Il vous attend dans l’opprobre et le déshonneur de la Croix. C’est là que la toute-puissance de Dieu va éclater, et c’est là que vous obtiendrez la vie et le véritable salut, celui qui vous délivrera de vous-même quand vous avalerez ce pain dur, ce pain de la Chair immolée. Quand vous boirez à ce breuvage amer du Sang répandu. C’est le renversement de tout ce que l’on attendait, le renversement de tout ce que l’on espérait, le renversement de tous les rêves, non seulement de la foule, mais des disciples eux-mêmes qui ont suivi Jésus dans l’espoir de la gloire.
L’Eucharistie c’est le rendez-vous de la Croix : le pain à manger, c’est la Chair immolée ; le breuvage à absorber, c’est le Sang répandu. Autrement dit, le salut est dans la défaite, le salut est dans la faiblesse, la toute-puissance de Dieu se révèle dans la mort de la Croix.
Il ne faut jamais oublier que l’Eucharistie c’est le rendez-vous de la Croix – que le pain à manger, c’est la Chair immolée ; que le breuvage à absorber, c’est le Sang répandu. Autrement dit, que le salut est dans la défaite, que le salut est dans la faiblesse, que la toute-puissance de Dieu se révèle dans la mort de la Croix – parce que sa toute-puissance, ce n’est pas la puissance d’un dictateur qui peut écraser, ce n’est pas la puissance d’un barrage qui entraîne tout sur son passage quand les digues sont rompues. Sa puissance c’est celle de l’Amour qui va jusqu’à la folie du don absolu.
C’est dans l’homme que Dieu agonise
Pour rencontrer le vrai Dieu, il faut accepter ce rendez-vous de la Croix ; pour avoir part à la vie, il faut croire que « Dieu est mort et qu’il est ressuscité ». Cette révélation de la toute-puissance de Dieu dans la fragilité, qu’est-ce qu’elle veut dire finalement, qu’est-ce qu’elle signifie ? Sinon que Dieu est Amour, et rien qu’Amour ; qu’il est générosité et rien que générosité ; et que il ne s’agit pas pour nous, d’être délivrés sinon de nous-même, de nous-même, de ce poids effroyable, de cette pesanteur qui nous rive à nous-même, afin que nous devenions comme Dieu pur élan d’amour, pure générosité !
Mais le Mystère du Pain de Vie, le Mystère eucharistique va bien plus loin encore. Ce n’est pas seulement la Croix qu’il enracine dans notre vie, comme la source de toute liberté et de toute grandeur ; car si Dieu est fragile, si Dieu meurt, si Dieu a besoin de nous, s’il faut aller à la rencontre de cette fragilité et la protéger contre nous-même, il ne faut pas oublier que c’est dans l’homme que Dieu agonise. Car dans sa vie propre Dieu ne peut rien perdre, puisque éternellement il a tout perdu. Il ne peut rien perdre, puisque éternellement il a tout donné ! Là où il peut mourir encore, c’est en nous ! Là où il peut être vaincu, c’est au-dedans de nous ! Et c’est pourquoi l’Eucharistie, si elle enracine le Mystère de la Croix dans notre vie, si elle est la caution merveilleuse de notre salut, c’est-à-dire de notre libération à l’égard de nous-même, si elle nous ouvre toutes les portes de la liberté, c’est à condition que nous prenions en charge l’humanité par ce rendez-vous que la Croix nous assigne.
Constituer un peuple de frères
Ce rendez-vous désespéré que Jésus jette comme un défi à la foule qui vient réclamer des miracles dans la synagogue de Capharnaüm, ce défi d’Amour, il ne peut s’accomplir que si nous venons ensemble ! Car nous ne trouverons la Croix qui sauve, nous ne trouverons la vie, nous n’accéderons à la liberté, nous ne rencontrerons le Dieu vivant, que dans la mesure où nous serons tous rassemblés autour de la même table, où nous constituerons un peuple de frères, où nous nouerons cette chaîne d’amour qui fait de toute l’humanité une seule Personne, en Jésus.
Et c’est là justement que nous retrouvons cet équilibre, nous ne pouvons devenir fils de Dieu qu’en devenant fils de l’Homme.
D’abord devenir les fils de l’Homme avec lui
Nous ne pouvons devenir fils de Dieu qu’en devenant fils de l’Homme… l’appel de Jésus, l’appel du Fils de Dieu qui est aussi le Fils de l’Homme, ne peut se réaliser en nous que si nous devenons d’abord les fils de l’Homme avec lui.
Le marxisme, en refusant la religion comme l’opium du peuple, c’est-à-dire en voulant appeler l’homme à tendre toutes ses énergies créatrices pour aménager la terre, pour en faire un habitat véritablement humain et avec raison d’ailleurs, le marxisme n’a pas vu – ce n’est pas sa faute puisque nous l’avons nous-mêmes oublié – il n’a pas vu que l’appel de Jésus, l’appel du Fils de Dieu qui est aussi le Fils de l’Homme, ne peut se réaliser en nous que si nous devenons d’abord les fils de l’Homme avec lui.
L’Eucharistie plante la Croix dans notre vie. L’Eucharistie nous enracine aussi au cœur de la vie humaine et nous demande d’assumer toutes les douleurs, toutes les catastrophes, toutes les misères et aussi, heureusement, tous les espoirs, toutes les grandeurs et toutes les joies de l’homme.
Nous ne pouvons pas accéder au Fils de Dieu sans devenir fils de l’Homme.
L’Eucharistie c’est toute l’humanité à prendre en charge
Je me trouvais cette semaine dans une maison religieuse, c’était à l’heure du repas du soir, et à l’entrée de la maison, il y avait cinq ou six clochards assis sur un banc au pied de l’escalier, qui attendaient l’assiette de soupe qu’on allait leur servir. La communauté allait au réfectoire et je pensais, je pensais douloureusement que ces mendiants, ces clochards étaient là sous l’escalier, et que les gens consacrés au Seigneur allaient tranquillement se mettre à table, devant une table régulièrement servie, à l’abri de tous soucis, eux qui sont les disciples du grand Pauvre, ils laissaient les pauvres à la porte, sous l’escalier, et ils allaient tranquillement au réfectoire sachant que tous les jours leur repas était assuré et croyant que ils accomplissaient ainsi l’Évangile de Jésus-Christ.
Qu’est-ce qu’on a fait de l’Eucharistie ?… Une espèce de pastille qui infailliblement nous sanctifie, par une espèce de purification automatique ? Ce serait une épouvantable dérision ! L’Eucharistie, c’est la Croix qu’il faut assumer.
J’éprouve toujours une espèce de honte à un tel spectacle, une espèce de honte pour le christianisme, une espèce de honte pour Jésus-Christ ! Qu’est ce qu’on a fait de Jésus-Christ ? Qu’est-ce qu’on a fait du Fils de l’Homme ? Alors qu’est-ce qu’on a fait de l’Eucharistie ? Est-ce que l’Eucharistie signifie ouvrir la bouche et avaler une espèce de pastille qui infailliblement nous sanctifie, par une espèce de purification automatique ? Mais non, mais c’est impossible ! Ce serait une épouvantable dérision ! L’Eucharistie, c’est la Croix qu’il faut assumer, c’est la Croix dont il faut se nourrir, c’est la Croix avec laquelle il faut s’identifier, c’est le mystère de la rédemption à vivre. L’Eucharistie c’est toute l’humanité à prendre en charge en rassemblant toute l’humanité autour de la table du Seigneur, qui ne fait aucune différence de classe, de condition, de race, d’âge, de culture, de sexe… qui veut être en chacun, en chacun une source qui jaillit en vie éternelle. Comme c’est grave ! Nous n’avons rien compris !
Il est temps de comprendre
Il y a ce mystère d’un monde à affranchir, à délivrer de ses limites, à conduire à une condition divine, puisque chacun est appelé à devenir fils de Dieu.
Enfin, il est temps de comprendre, puisque la liturgie d’aujourd’hui nous en avertit, il est temps de comprendre, dans cette défaite de Jésus-Christ, dans cette fuite après la multiplication, dans cette douleur, dans cette solitude de Jésus-Christ, il y a tout cela justement ! Il y a cette Croix où il agonise éternellement dans l’humanité et pour l’humanité ! Il y a ce mystère d’un monde à affranchir, à délivrer de ses limites, à conduire à une condition divine, puisque chacun est appelé à devenir fils de Dieu.
Mais justement pour que chacun puisse devenir fils de Dieu, il fallait que le Fils de Dieu, celui qui l’est dans un sens unique, notre Seigneur Jésus-Christ, soit le Fils de l’Homme dans un sens unique. Que vraiment il prenne en charge toute l’histoire, qu’il s’identifie avec chacun de nous, qu’il épouse notre misère, qu’il devienne péché pour nous, et que en en vivant ainsi intégralement, en faisant contrepoids à toutes nos misères, il nous hausse enfin au plan de notre véritable dignité.
Mais nous venons de le voir : nous ne pouvons le joindre, nous ne pouvons atteindre à la source de vie, qu’en vivant à notre tour le Mystère de la Rédemption ; et en le vivant avec ce réalisme qui est le caractère essentiel de l’Évangile : en le vivant le Mystère de la Croix dans l’humanité.
S’identifier avec tous et chacun pour joindre le Fils de Dieu
L’Eucharistie c’est le banquet de l’Amour crucifié, de l’Amour universel, de l’Amour qui nous attend tous, et auquel nous ne pouvons participer qu’en nous prenant en charge les uns les autres, et en reconnaissant en tous et en chacun la dignité du Fils de Dieu identifié avec le Fils de l’Homme.
Et c’est le contraire de ce que Marx, par notre faute d’ailleurs, pouvait imaginer. Il ne s’agit pas de se détourner de la condition humaine – puisque il faut la vivre totalement – en s’identifiant avec tous et chacun pour joindre le Fils de Dieu en devenant fils de Dieu à notre tour.
C’est ainsi que l’Évangile d’aujourd’hui nous ouvre sur l’œuvre humaine que nous avons à accomplir, qui est urgente et qui est infinie. Ah ! On ne peut pas se dispenser de l’homme pour aller à Dieu ! On ne peut pas être sanctifié automatiquement en ouvrant la bouche pour recevoir une pilule de sanctification !
L’Eucharistie c’est le banquet de l’Amour crucifié, de l’Amour déchiré, de l’Amour universel, de l’Amour qui nous attend tous, et auquel nous ne pouvons participer qu’en nous prenant en charge les uns les autres, et en reconnaissant en tous et en chacun la dignité du Fils de Dieu identifié avec le Fils de l’Homme.
Le christianisme est enraciné dans le sol, et il est impossible d’être chrétien sans aimer la terre d’un amour passionné, sans assumer tout l’univers des planètes et des étoiles, mais sans prendre en charge d’abord l’homme de la rue, l’homme anonyme qui doit recevoir de notre respect et de notre amour, le visage du Fils de Dieu.
La religion de Jésus-Christ, ce n’est pas une religion qui comporte la négation du monde, comme certains systèmes panthéistes, ou plutôt monistes, ont pu le faire ! Le christianisme est enraciné dans le sol, et il est impossible d’être chrétien sans aimer la terre d’un amour passionné, sans assumer tout l’univers des planètes et des étoiles, mais sans prendre en charge d’abord l’homme de la rue, l’homme que nous rencontrons sur le trottoir en sortant d’une église, l’homme qui frappe à la porte de notre maison, l’homme anonyme et sans visage qui doit justement recevoir de notre respect et de notre amour, le visage du Fils de Dieu.
Nous venons donc, en ce dimanche du Laetare, entendre la gravité de cet appel. L’Évangile n’est pas une dispense d’agir ; l’Évangile a ajouté à l’humanité une dimension infinie justement pour que cette réalité quotidienne nous apparaisse comme divine et que nous l’aimions d’un amour d’autant plus grand qu’elle est divine ; et que nous ayons pour l’homme une passion d’autant plus brûlante, qu’en chacun il y a un candidat à la filiation divine.
Nous allons demander à notre Seigneur de nous ouvrir le cœur, de nous introduire dans cette dimension tragique de notre foi, et nous n’oublierons plus jamais ce que Gandhi n’a pas pu découvrir – toujours par notre faute : qu’en Jésus l’affirmation essentielle qu’il est le Fils de Dieu est inséparable de cette autre affirmation qui est comme son nom propre, qu’il est le Fils de l’Homme. Et que pour nous non plus, il n’est pas de séparation possible, que nous ne pouvons devenir fils de Dieu qu’en nous faisant tous les jours davantage fils de l’Homme.
(*) Livre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »
Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages
ISBN : 2-89129-082-8