Suite 3 et fin de la conférence sur le réalisme de l’Eucharistie.
« Les sacrements, dont la liturgie est le véhicule, donnent pour voile au Christ les éléments les plus communs qui satisfont aux besoins les plus élémentaires de notre vie. Qu’est-ce à dire, sinon que notre vie doit être divinisée dans la texture la plus banale de notre activité quotidienne par l’amour qui fait de chacun un créateur, en conférant au moindre geste une valeur éternelle et une portée infinie. Et c’est justement pour susciter cet amour que Jésus a mis, entre lui et nous, toute l’humanité à assumer, toute l’histoire à récapituler, tout l’univers à délivrer des tourments de l’enfantement, dont saint Paul nous fait percevoir le gémissement.
C’est dans la mesure où nous acceptons cette tâche gigantesque que nous écartons le voile dont s’est couvert le visage adorable pour que nous ne soyons pas tentés d’en faire une idole, en lui donnant la figure de nos convoitises, de nos fanatismes ou de nos intérêts. L’action liturgique veut faire mûrir en nous ce consentement qui rejoint le «fiat» de Marie dans la lumière de l’Annonciation.
Elle vise à nous rendre aussi réellement présents à Jésus qu’il le devient au terme de la consécration. Elle est en prise sur notre vie pour la transformer, pour en faire un don, une offrande, une hostie. On ne peut concevoir un réalisme plus exigeant et plus universel, puisqu’il embrasse, tout ensemble, Dieu, l’homme et le monde.
Dieu, c’est quand on s’émerveille, peut-on dire en un raccourci qui bouleverse quelque peu la grammaire, car c’est alors que l’on se perd de vue dans l’adhésion silencieuse à la Présence où l’admiration nous tient suspendus. Encore faut-il qu’il y ait de quoi s’émerveiller. La mission du chrétien est précisément de laisser transparaître, dans tous les rapports humains, le Christ qui l’envoie, comme une femme pauvre va nous le montrer.
Elle était dans un hôpital de Paris, en salle commune, entourée d’une soixantaine de mégères qui se racontaient leurs turpitudes. Elle avait demandé à communier, dans ce milieu où elle était la seule chrétienne. A peine la porte s’est-elle refermée sur l’aumônier qui venait de lui donner la communion, que la voisine de lit saisit son pot à eau et se mit à inonder la communiante pour voir la tête qu’elle ferait !
«Je te pardonne parce que tu ne sais pas », dit simplement celle-ci, en ramenant au silence toutes ses compagnes ameutées contre elle et qui s’esclaffaient de ce bon tour. Peut-on exprimer d’une manière plus émouvante le divin secret qui nous est confié et dont l’action liturgique exige que nous devenions le rayonnement discret et souriant ? N’est-ce pas en effet l’honneur de l’Evangile d’être une école d’émerveillement ? »
(fin de la conférence)