Suite 2 de la conférence donnée au couvent des Carmes en 1960. On ne peut venir à l‘Eucharistie qu’ensemble. La portée cosmique de la rédemption exige la prise en charge de toute la création.
« Liturgie et réalisme. »
« Il faudra donc que Jésus écarte le piège que constitue pour eux sa présence visible et que, sans cesser d’être avec eux comme le plein midi de la révélation dont son humanité diaphane fixe à jamais la lumière de notre histoire, il voile pourtant celle-ci sous les signes sacramentels qui en devront perpétuer le rayonnement, en exigeant de nous et en suscitant en nous l’adhésion intérieure, sans laquelle ils seraient dépourvus de toute signification.
Mais, pour que cette adhésion ne se réduise pas à une formule et à une fraction, ces signes sacramentels impliqueront une prise en charge de la communauté, comme le précepte d’aimer Dieu a pour caution et pour critère le précepte d’aimer le prochain.
Cela éclate dans le sacrement par excellence, l’Eucharistie, qui se présente comme le banquet de la fraternité issue de la paternité divine. On ne peut y venir qu’ensemble, chacun assumant tous les autres pour constituer avec eux le corps mystique du Seigneur, qui est seul en prise efficace sur son chef divin. Cette communion universelle aux membres du Christ est la condition sine qua non de la communion avec le Christ lui-même.
Jésus est le second Adam. Il porte en lui tout le genre humain comme il récapitule toute son histoire. Il est le Fils de l’Homme dans un sens unique, comme il est, en d’autres termes, le Fils de Dieu dans un sens unique. C’est justement pourquoi nous ne pouvons avoir part à sa divinité sans participer, dans la même mesure, à son humanité. Il faut, autrement dit, nous faire fils de l’homme avec lui pour devenir fils de Dieu en lui.
Comme l’univers est solidaire de l’homme, dans son relèvement autant que dans sa chute, la portée cosmique de la Rédemption exige finalement de nous, pour vivre le Christ dans son entière vérité, la prise en charge de toute la création.
C’est donc bien tout le réel qui se concentre dans l’action liturgique qui nous donne accès au pain vivant, où tout l’organisme sacramentel a son foyer : le monde, l’homme et Dieu. Cette solidarité, qui n’admet ni lacune, ni exclusion dans la catholicité de l’amour, implique en Dieu la volonté de se communiquer à toute réalité, autant qu’elle en est capable, en associant activement les créatures raisonnables à cette diffusion en la présence en qui tout est vie.
Le réalisme du culte chrétien ne vise donc pas seulement à rassembler toute la création, dans sa succession comme dans son présent, autour de l’Agneau mystique qui a vaincu la mort par sa mort, mais il vise plus encore à promouvoir et à élever toute réalité au niveau divin, où elle obtient réellement le caractère d’infinité qui justifie l’émerveillement de l’artiste et du savant.
L’action liturgique entraîne donc à penser qu’on ne glorifie pas Dieu en dévalorisant la créature, mais, tout au contraire, que Dieu ne peut apparaître sous son vrai visage qu’à travers des êtres assez parfaits pour ne point le limiter. Et, comme il ne s’agit pas de se repaître de mots, cette pensée doit être suivie d’effets. Vivre la liturgie, c’est s’engager à respecter, en l’homme et en toute réalité, et à leur restituer, cette admirable dignité qu’ils tiennent de leur première création et que la Rédemption leur a encore plus magnifiquement rendue.
Dirais-je toute mon horreur d’une liturgie conçue comme un cérémonial, comme un spectacle qui ne comporte aucun engagement et n’entraîne pas une nouveauté de vie ? Le charpentier de Nazareth, aussi bien, ne peut être réduit au rôle d’amuseur de gens bien pensants qui viennent chercher à la messe une confirmation de leurs privilèges et un brevet de respectabilité. L’action liturgique, en nous communiquant réellement Sa présence, nous identifie aussi nécessairement avec Sa mission. C’est donc à nous qu’il incombe de faire tomber tous les murs de séparation qui opposent artificiellement les hommes, toutes les barrières de races, de peuples et de classes, à nous de guérir toutes les blessures imputables à l’égoïsme, qui déshonorent et défigurent la création, à nous de faire fleurir la terre de tous les dons et de toutes les joies qui rendent sensibles la beauté et la tendresse divines.
Le Verbe s’est fait chair pour que la chair devienne Verbe, pour que l’incarnation se répercute en toute créature, pour que toute réalité, comme dit saint Jean de la Croix, soit vêtue de la beauté dont l’a investie le regard divin en se posant sur elle. » (à suivre)
Note : comme nous sommes loin encore de vivre, et même seulement de commencer à concevoir, ce réalisme eucharistique cinquante ans après que ces paroles ont été prononcées ! Inquiétant ? A quand une communauté Zundel dont la vocation sera la diffusion de Sa pensée dans l’Eglise ? Ce réalisme de l’Eucharistie n’est encore aucunement annoncé, du moins semble-t-il, dans l’Eglise contemporaine. Il ne faut pas oublier que, si Jésus est réellement présent dans notre intériorité, et présent dans son humanité même, il ne peut pas s’y séparer, un seul instant, de l’humanité entiére avec tous ses membres, qui donc est aussi présente en nous.