Suite 2 de la 5ème conférence au Cénacle de Paris en février 1971.
Reprise du texte : « L’homme est d’une cosmicité effarante, au fond naturelle, puisqu’il a à se créer lui-même. Tant qu’il ne s’est pas créé lui-même, tant qu’il n’a pas fait cette option fondamentale, tant qu’il n’est pas allé jusqu’à la racine de son être pour le transplanter en Dieu, au plus intime de soi-même, il ne peut être finalement que la proie de ses pulsions cosmiques. Et puisque c’est là son univers, c’est là qu’il trouve, du moins qu’il cherche, sa jouissance sinon sa joie, en allant de l’une à l’autre, de déception en déception mais poursuivant toujours nécessairement un bonheur pour lequel il est fait et qui ne cesse de lui échapper. »
Suite du texte : « L’érotisme est partout. Un homme, disait un psychologue statisticien, est sollicité toutes les quinze secondes par l’érotisme sous forme de réclames, sous forme de télévision, sous forme de revues, sous forme de spectacles, sous forme de modes. A chaque instant, il est replongé dans l’espèce et il est tenté de regarder la vie avec ce regard de l’espèce.
La convoitise n’est pas autre chose, finalement, que ce regard de l’espèce qui envahit le nôtre et nous replonge dans la matrice cosmique, comme si là se trouvait notre véritable origine.
Alors toutes ces réalités dans lesquelles nous sommes immergés oblitèrent complètement en nous le sens de la réalité essentielle qui apparaît comme décolorée, comme chimérique, comme irréelle, d’autant plus que, de tous les côtés, on s’acharne à nous dire que tout cela est néant, que tout cela (tous les enseignements sur Dieu et la religion) est mythique, que tout cela est une projection d’un inconscient qui n’a pas su surmonter ses complexes.
Il est donc certain que les conditions dans lesquelles nous vivons, dans cet Occident déchristianisé, si jamais il fut chrétien ! dans cette liberté absolue laissée à chacun dans la mesure où il ne vole pas le porte-monnaie de son voisin, qui est encore une de rares choses désagréables qu’on refuse de subir, il est extrêmement difficile de trouver le joint, d’aboutir à poser le problème qui met en mouvement toutes nos énergies et de prendre une conscience très aiguë de ce fait que c’est nous qui sommes les morts, car nous sommes les morts dans la mesure où nous vivons en cosmos, dans la mesure où nous vivons en espèce, car tout cela doit disparaître.
Selon la deuxième loi de la thermodynamique, les énergies se dégradent et, si nous nous fions à cet univers matériel, nous nous fions à la mort en laquelle toute réalité est entraînée. Et pourtant, nous cherchons avidement, à travers nos désordres, à travers nos divertissements auxquels nous ne nous livrons que parce que nous nous trouvons devant un gouffre que rien ne semble vouloir combler.
Nous ne sommes pas en état d’affronter la mort parce que nous ne savons qu’y mettre ! Alors nous nous replions sur ces petites jouissances, nous nous amusons à ces divertissements, nous colportons ces riens qui remplissent le vide et, dès que nous sommes attentifs à ce vide, nous sommes paniqués et nous cherchons d’autres divertissements plus corsés pour effacer ce sentiment d’insécurité qui nous habite.
Et pourtant nous mourrons ! Alors, comment intégrer cette réalité ? Comment réussir notre mort ? Comment ne pas nous aveugler ? Comment renoncer à nos divertissements ?
Il faut rejoindre de nouveau cette vocation créatrice qui est la nôtre, il faut prendre conscience de ce que nous ne pourrons jamais être des hommes tant que nous subissons notre vie, de ce que notre vie ne peut être nôtre que si nous la créons, corps et âme, c’est-à-dire tout entier.
Vous devriez être à l’écoute, à certains moments, des autres. Si nous ne sommes pas effrayés de nos divertissements, si nous nous y livrons pour échapper au gouffre que nous portons en nous, il nous arrive tout de même de voir la vanité du divertissement des autres, il nous arrive de mesurer la stérilité de leurs paroles, il nous arrive d’être déçus en nous heurtant à leurs limites, il nous arrive de désirer rencontrer en eux autre chose que des mots tout faits, qu’un langage stéréotypé.
Nous voudrions, dans les êtres que nous aimons, rencontrer une source qui jaillisse en vie éternelle, nous voudrions que leur présence soit tout un univers ! Nous voudrions que notre amour puisse rencontrer à qui se donner vraiment, sans réserve ! et, tout le temps, nous rencontrons du préfabriqué, tout le temps nous rencontrons des limites passionnelles qui établissent des désaccords ou nous obligent à ruser, à user d’une diplomatie qui évite les heurts, mais qui empêche aussi les véritables rencontres.
En tous cas il est certain que, devant la mort, devant cette fin qui raye de l’histoire, en quelque sorte, une vie qui était là, qui pouvait participer au débat et qui, maintenant, est muette, ayant laissé toutes ses affaires livrées à la curiosité d’autrui, laissant les révélations peut-être les plus intimes pénétrées par un regard étranger.
Devant cette mort, il est impossible que nous ne nous interrogions pas sur la manière dont nous vivrons la nôtre, et c’est à partir de là que nous pouvons prendre conscience de cet état de mort dans lequel nous sommes tant que nous demeurons simplement un morceau ou une miette d’univers, tant que nous n’avons pas pris en main les leviers de commande (de notre vie, de notre mort), tant que nous ne sommes pas la source et l’origine de nous-mêmes, tant que nous n’avons pas vaincu la mort dans notre vie quotidienne.
Et il faut donc commencer par nous construire – et par construire d’abord (j’emploie le langage courant) par construire notre corps. Le corps humain, en effet – si tant est qu’on puisse le considérer isolément – le corps humain est d’abord une structure biologique enracinée dans l’univers physique, en continuité avec lui et obligée de puiser dans cet univers de quoi subsister puisque pas un instant la vie ne peut se maintenir sans emprunter.
La vie est besogneuse par essence, elle ne subsiste une seconde qu’en empruntant à des sources étrangères à son milieu, en respirant, en se nourrissant, en immolant les autres espèces ! La vie ne se soutient qu’en s’appuyant sur une matière extérieure à elle-même, et notre structure est ordonnée précisément à cette symbiose, à cette communion de vie entre nous et l’univers, et celui qui meurt, c’est justement celui qui ne peut plus puiser à ses sources de ravitaillement, celui dont les organes se sont usés, dont les fonctions se sont amenuisées et qui ne peut plus recourir à cette source extérieure indispensable à notre subsistance.
Il y a donc, dans notre structure, une adaptation rigoureuse à l’univers qui nous entoure pour nous permettre de nous ravitailler en lui ! mais, bien sûr, toute cette structure besogneuse, indispensable à notre survivance dans le site Univers, a un caractère plutôt négatif, car ce n’est pas parce que nous mangeons que nous avons une dignité ! Aussi bien, lorsqu’on offre un repas à ses amis, on tâche de leur faire oublier l’acte matériel de manger, dans une atmosphère de beauté, d’amitié, de musique où, justement, on ne pensera pas à cette opération matérielle et où on jouira du banquet de l’amitié.
De toutes façons, cette situation qui est la nôtre, ce conditionnement rigoureux de notre subsistance par nos dépendances à l’égard de l’univers, constitue un événement rigoureusement terrestre. Si nous devions vivre sur une autre planète, Vénus ou Jupiter ou Pluton, il faudrait que notre structure fut totalement modifiée pour nous permettre de survivre. Ce n’est donc pas cela qui constitue, finalement, ce qu’il y a de plus précieux dans notre corps et dans notre présence physique, il y a autre chose d’infiniment plus important qui est en nous ce pouvoir de présence, qui est le rayonnement d’un être qui crée autour de lui un espace qui porte la lumière, la sérénité et la paix, parce qu’il est ce qu’il est, et il est certain que c’est par là que notre structure organique passe au second plan.
Il y a une sorte de re-création du corps, d’intériorisation du corps, qui s’accomplit par ce pouvoir de présence. « (à suivre)