Ils ont été presque contemporains, mais ne se sont pas connus. Zundel a cité Einstein. Einstein, malheureusement, n’a jamais pu entendre ou lire Zundel. Il y a sans doute entre eux une étonnante harmonie de pensée.
Les deux textes cités ici sont sur le mystère de la vie et de la mort. La cécité dont parle Einstein semble être aujourd’hui généralisée dans notre monde où l’homme risque de n’être plus qu’un consommateur, avide de visiter les grandes surfaces, les grandes extériorités, de tous genres.
Einstein a écrit :
« J’éprouve l’émotion la plus forte devant le mystère de la vie. Ce sentiment fonde le beau et le vrai, il suscite l’art et la science.
Si quelqu’un ne connaît pas cette sensation (devant le beau, le vrai, l’art ou la science) ou ne peut plus ressentir (devant l’un ou l’autre d’entre eux) étonnement ou surprise, il est un mort vivant et ses yeux sont désormais aveugles.
Auréolée de crainte, cette réalité secrète du mystère (de la vie) constitue aussi la religion. Des hommes reconnaissent alors quelque chose d’impénétrable à leur intelligence mais connaissent les manifestations de cet ordre suprême et de cette Beauté inaltérable. Des hommes s’avouent limités dans leur esprit pour appréhender cette perfection. Et cette connaissance et cet aveu prennent le nom de religion. Ainsi, mais seulement ainsi, je suis profondément religieux, tout comme ces hommes.
Je ne peux pas imaginer un Dieu qui récompense et punit l’objet de sa création, je ne peux pas me figurer un Dieu qui réglerait sa volonté sur l’expérience de la mienne, je ne veux pas et je ne peux pas concevoir un être qui survivrait à la mort de son corps.
Si de pareilles idées se développent en un esprit, je le juge faible, craintif et stupidement égoïste.
Je ne me lasse pas de contempler le mystère de l’éternité de la vie.
Et j’ai l’intuition de la construction extraordinaire de l’être. Même si l’effort pour le comprendre reste disproportionné, je vois la raison se manifester dans la vie.
La vie a-t-elle un sens ? La vie d’un homme a-t-elle un sens ?
Je peux répondre à ces questions si j’ai l’esprit religieux.
Mais si l’on me demande si poser ces questions a un sens, je réponds : « Celui qui ressent sa propre vie et celle des autres comme dénuées de sens est fondamentalement malheureux, puisqu’il n’a aucune raison de vivre. »
Je détermine l’authentique valeur d’un homme d’après une seule règle : la valeur d’un homme dépend du degré et du but dans lequel il s’est libéré de son moi.
Toutes les richesses du monde, fussent-elles entre les mains d’un homme totalement acquis à l’idée de progrès, ne permettront jamais le moindre développement moral de l’humanité. Seuls, des êtres humains exceptionnels et irréprochables suscitent des idées généreuses et des actions sublimes. Mais l’argent pollue toute chose et dégrade inexorablement la personne humaine.
Je ne peux comparer la générosité d’un Moïse, d’un Jésus ou d’un Gandhi avec la générosité d’une quelconque fondation de bienfaisance (dans le texte : de Carnegie.) »
(Extrait de : « Einstein, Comment je vois le monde »)
Zundel a dit :
« C’est la même chose d’être mort et d’être en dehors de soi-même, aussi est-ce une question vide de sens de se demander s’il y a quelque chose après la mort et si l’on sera vivant après la mort. La question n’est pas d’abord de savoir si l’on sera vivant après la mort, mais il s’agit d’abord d’être vivant avant la mort, car le sens de notre existence, c’est de vaincre la mort, et c’est à cela que l’Evangile nous appelle : nous avons à vaincre cette mort qui fait de nous-mêmes un appendice de notre biologie, un simple résultat des forces physico-chimiques et organiques qui se sont croisées au moment de notre conception.
Dans l’ordre biologique notre existence ne diffère pas de celle des animaux : nous sommes plantés dans l’Univers comme eux et, comme eux, nous sommes une branche d’une même évolution et, tant que nous sommes seulement ce résultat ou cette résultante, nous n’existons pas ! Et, si nous nous laissons porter par notre biologie, nous sommes déjà morts, car il n’y a aucune raison de revendiquer pour notre biologie une durée quelconque : pourquoi notre biologie serait-elle plus sacrée que celle d’une punaise ou d’un chacal ?
L’immense majorité des hommes sont déjà morts parce qu’ils n’ont pas vaincu la mort, ils se sont seulement livrés aux forces aveugles à l’œuvre dans l’univers ! Ils sont déjà morts parce qu’ils ne se sont jamais rencontrés eux-mêmes, n’ayant jamais eu accès à la Vie de leur vie ! Ils sont déjà morts parce qu’ils ne sont pas entrés dans cette communion avec LA Présence qui est le cœur et la clé de notre intimité, ils ne sont pas devenus une source et une origine, ils n’ont rien créé ! Alors que l’homme n’est homme qu’au moment où il devient un créateur et de soi-même et de l’Univers en offrant à Dieu le berceau vivant d’un cœur transparent à Sa Lumière. »
(Zundel, au Caire en 1961)
Date de publication sur le site : 27/07/2005