28-30/06/2017 – Homélie – L ‘Eglise-Sacrement, source d’unité dans sa pauvreté même

28-30/06/2017
juin 2017

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Homélie de Maurice Zundel à Notre Dame du Valentin – Lausanne, le 21 Janvier 1962, pour le 3ème dimanche après l’Epiphanie : dimanche de l’Unité. Publié dans « Ta parole comme une source » p.159 (*). Les titres sont ajoutés.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».

Un même homme, deux visages ?

L’Annonce d’un Concile a éveillé d’immenses espoirs comme vous le savez, et de tous les côtés un immense mouvement de prières a fait converger une multitude d’âmes de bonne volonté dans une intercession pour l’unité de la chrétienté. Pour nous, au sein de l’Église catholique, ce que nous pouvons faire – je crois – de plus utile, en vue précisément de porter ces espérances et de les accomplir, c’est de méditer le 16ème chapitre de St-Matthieu.

Ce 16ème chapitre de St-Matthieu comprend cette fameuse parole si souvent répétée : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église ». Mais ce même chapitre contient aussi ces étonnantes paroles, quelques versets plus loin, les paroles dites par Jésus à Pierre, « Retire-toi de moi Satan, car tu as les pensées de l’homme et non les pensées de Dieu. » Rien n’est plus pathétique que de rapprocher ces deux paroles : « Tu es Pierre » et « Retire-toi de moi, Satan. » Comment le même homme peut-il être Pierre, c’est-à-dire le roc, le symbole de tout ce qu’il y a de ferme, d’inébranlable, et en même temps Satan, le symbole de ce qu’il y a de plus instable et de plus ténébreux.

Simon fils de Jonas, et Pierre

C’est Notre-Seigneur vous le savez, qui a donné à Pierre ce surnom de Pierre, car il s’appelait de son vrai nom Simon, fils de Jonas. Il a été appelé Pierre par Jésus pour signifier le rôle qu’il aurait à jouer, mais Jésus ne se faisait aucune illusion sur sa valeur, sur ses faiblesses et il savait parfaitement bien que comme tout homme, il était capable à la fois du bien et du mal. Si donc il l’a appelé Pierre, s’il a fait de lui le roc, c’est dans ce sens extrêmement précis qu’il a voulu préserver les autres de toutes les défaillances de Pierre, ou plutôt de Simon, fils de Jonas. Simon, fils de Jonas est un homme parmi les hommes ; Simon, fils de Jonas, s’il poursuit ses propres affaires, s’il veut réaliser ses propres ambitions, car il rêvait justement de s’asseoir sur un trône et de participer avec Jésus à une conquête merveilleuse où il aurait le premier rang, Simon, fils de Jean (1) peut nourrir ces pensées… Pierre en sera préservé, c’est-à-dire que dans sa fonction apostolique, il ne pourra jamais entraîner les autres dans ses défaillances, il ne pourra jamais diminuer et limiter par ses propres défaillances toute l’ampleur et toute la beauté et toute la sainteté du message et de la Présence de Jésus.

L’Église c’est Jésus

Tout le pouvoir de l’Église…, c’est de ne rien pouvoir… pour diminuer la lumière et la beauté et la grandeur du Christ… Et si l’homme est misérable, il ne peut pas entraîner les autres dans ses défaillances parce qu’il est constitué dans sa fonction de Pierre, il est constitué comme un pur sacrement. C’est là tout le mystère de l’Église.

Et nous arrivons à découvrir ici un étrange pouvoir, qui est tout le pouvoir de l’Église, en tant que l’Église est composée par des hommes, tout le pouvoir de l’Église, c’est de ne rien pouvoir, de ne rien pouvoir contre le Christ ; de ne rien pouvoir pour diminuer la lumière et la beauté et la grandeur du Christ ; de ne rien pouvoir que de rendre indéfectiblement témoignage à Jésus. Et si l’homme est misérable, et si l’homme est pécheur, il ne peut pas, même s’il le voulait, il ne peut pas entraîner les autres dans ses défaillances parce que il est constitué dans sa fonction de Pierre, il est constitué comme un pur sacrement. C’est là tout le mystère de l’Église.

Dans l’Église, il y a Jésus. Jésus qui se présente à Saul aux portes de Damas, qui s’identifie avec la Communauté des Apôtres, qui dit : « Je suis Jésus ». Cette Communauté c’est Moi. Et c’est bien cela que il faut retenir essentiellement : l’Église c’est Jésus. Et tout ce qui n’est pas Jésus est uniquement un sacrement, un signe qui représente et qui communique Jésus. Et si ce sacrement est infaillible, cela veut dire justement que les hommes d’Église par eux-mêmes, les hommes d’Église, le pape, les évêques, les prêtres, les confirmés, les baptisés, les communiants, tous les membres de l’Église par eux-mêmes ne sont rien ; ils ne peuvent rien, c’est-à-dire qu’ils n’ont jamais le pouvoir de restreindre, de diminuer et de fausser le message de Jésus parce que ils sont de purs sacrements.

Le prêtre est toujours un pur sacrement

Et cela vous n’aurez pas de peine à le comprendre si vous vous rappelez que le prêtre qui célèbre la messe, quel qu’il soit, s’il est vraiment prêtre, il peut agir au nom de la Communauté, il peut validement prononcer les paroles de la Consécration, il peut vous donner l’Eucharistie, même s’il n’en vit pas ; et malheureusement on peut le supposer, il y a des cas, il y en a eu certainement comme Ste Catherine de Sienne nous le révèle d’une manière si pathétique, il se peut que le prêtre soit indigne, il se peut que le fidèle qui communie de sa main soit beaucoup plus près que lui-même de Dieu, car chacun est près de Dieu dans la mesure de sa fidélité et de son amour. Si donc, le prêtre est indigne, ou s’il est moins digne que le fidèle, le fidèle n’a pas à en tenir compte. Il n’est pas lié aux défaillances du prêtre ni à ses limites, parce que le prêtre est pour lui à la Messe, un pur sacrement.

Eh bien, il en est de même à tous les degrés de la hiérarchie; quand les évêques réunis en Concile, avec la présence de Pierre, ou quand Pierre lui-même, c’est-à-dire le pape, promulgue un dogme en union bien entendu avec toute l’Église, les évêques ou le pape, sont ici de purs sacrements et ils ne comprennent pas davantage le dogme qu’ils promulguent, que le dernier des fidèles, si ils n’ont pas davantage de foi et d’amour que lui.

Une mission fondée sur une démission

Dans l’Église, on n’a jamais vraiment à faire qu’à Jésus-Christ, parce que dans l’Église toute mission est fondée sur la démission. Le pouvoir de l’Église, c’est le pouvoir de ne rien pouvoir, sinon justement de témoigner de Jésus-Christ et de Le donner.

Et il se peut qu’une femme illettrée, un homme absolument ignorant, pénètre beaucoup plus profondément le dogme que le pape ou les évêques s’ils sont unis à Dieu d’une manière plus profonde et plus intense. Parce que justement le pape et les évêques dans un concile, comme le prêtre à la messe, sont de purs sacrements. Ils ne sont rien par eux-mêmes, ils disparaissent dans la personne de Jésus, et leur mission est fondée sur une démission.

C’est cela qui est magnifique dans l’Église : on est toujours garanti contre les limites de l’homme ; on ne dépend jamais des défaillances humaines, on est uniquement, toujours et exclusivement, ordonné et ramené à Jésus-Christ, car l’Église, c’est Jésus-Christ, et tout le reste n’a de valeur que de sacrement. Quand vous recevez la Sainte Communion, vous ne vous demandez pas de quelle farine a été faite l’hostie qui véhicule la Présence de Jésus. Eh bien, c’est exactement l’attitude d’un chrétien devant la hiérarchie : au fond qu’importe que ce soit tel ou tel homme. Aucun ne compte sinon comme un sacrement, un signe vivant qui représente et qui communique Jésus-Christ, mais qui ne peut jamais imposer à Jésus-Christ ses limites et ses défaillances ; en sorte que dans l’Église, on n’a jamais vraiment à faire qu’à Jésus-Christ, parce que dans l’Église toute mission est fondée sur la démission parce que le pouvoir de l’Église, c’est le pouvoir de ne rien pouvoir, sinon justement de témoigner de Jésus-Christ et de Le donner.

La hiérarchie un immense effacement

Il est très important de nous rappeler ces vérités élémentaires parce que c’est ce rôle que nous avons particulièrement à jouer : si l’union doit se faire comme nous le désirons de toute notre âme, il faudra d’abord que l’on donne à la hiérarchie, que l’on donne au mystère de l’Église, cette pure valeur de sacrement. Si l’on sentait vraiment en nous, catholiques, une totale démission, si l’on sentait que toute la hiérarchie n’est qu’un immense effacement dans la personne de Jésus-Christ, si l’on sentait partout cette démission à travers laquelle s’accomplit la mission, si l’on sentait que le pouvoir de l’Église n’est nullement une prétention, â quoi que ce soit, mais le pouvoir de ne rien pouvoir, que de s’effacer en Jésus et de témoigner de Lui, alors beaucoup de problèmes seraient résolus.

Pour notre part à nous qui sommes ici, c’est là notre rôle : il faut que nous donnions dans notre vie à l’Église ce visage, ce visage de démission, ce visage de pauvreté, ce visage d’amour qui permettra aux autres de se sentir immédiatement, non pas en face de nous, mais toujours et uniquement en face de Jésus-Christ.

Souci de démission, et visage de pauvreté

J’ai connu, j’ai eu ce privilège de connaître une admirable prieure dominicaine (2) qui est morte hélas cette année même, et qui portait vraiment dans tout son être le rayonnement silencieux de la Présence de Dieu. Et elle accueillait dans son monastère qui était d’ailleurs partiellement voué à l’enseignement, elle accueillait un professeur athée ; athée, parce que c’était un être loyal ; elle faisait crédit à sa loyauté, et elle accueillait des religieuses protestantes qui venaient faire leur retraite, des moines orthodoxes qui venaient se recueillir, et jamais, jamais il n’y avait en elle le moindre désir d’interférer, de faire un prosélytisme quelconque, jamais elle ne parlait de Dieu, mais elle respirait tellement Sa Présence, elle était d’une telle ouverture que cette maison apparaissait à tous ceux qui y pénétraient, comme la demeure de la lumière et de l’Amour. Et elle a fait infiniment plus pour faire tomber toutes les barrières, pour surmonter toutes les frontières que si elle avait voulu affirmer quoi que ce soit, elle était dans toute sa vie l’affirmation de cette démission, de cette transparence, de cette pauvreté.

L’Église, c’est le cœur de Jésus-Christ qui se donne au monde, qui appelle tous les hommes pour qu’ils deviennent en Lui, une seule vie, que personne n’est dehors, que tout le monde est dedans et que la preuve, c’est que nous essayons très humblement… de suivre Jésus.

Ô, demandons à Dieu que du côté catholique, on ait ce souci de démission, que l’on présente au monde ce visage de pauvreté, que personne n’ait le sentiment que nous prétendions à un pouvoir, mais justement, uniquement à ce pouvoir de ne rien pouvoir, que de nous effacer en Jésus pour que tout le monde ait un accès libre et personnel à Lui. Demandons ce soir cette grâce, et essayons dans cette ville où nous côtoyons sans cesse des amis et des frères qui ne partagent pas exactement nos pensées, qui ne s’expriment pas dans les mêmes mots, qui peuvent être plus que nous proches du cœur de Jésus-Christ, et qui pourtant avec nous sont animés du même désir d’unité, essayons de leur donner par notre bienveillance, par notre silence, par notre respect, par notre charité, cette vision du mystère de l’Église, afin qu’ils sachent que l’Église, c’est le cœur de Jésus-Christ qui se donne au monde, qui appelle tous les hommes pour qu’ils deviennent en Lui, une seule vie, une seule personne, que personne n’est dehors, que tout le monde est dedans et que la preuve, c’est que nous essayons, oh très humblement, sans nous faire illusion sur nos défaillances, essayons de suivre Jésus.

Le sourire de Sa bonté

Nous ne pouvons, nous n’osons témoigner de Lui qu’en n’en parlant pas, qu’en nous effaçant en Lui, et qu’en essayant d’être pour les autres comme cette admirable prieure dont je vous parlais, le sourire de Sa bonté.

Oui, nul doute, nous serons beaucoup plus près de l’unité quand chacun de nous qui sommes ici ce soir, et tous nos frères catholiques, quand chacun de nous ira à la rencontre des autres portant dans son cœur le Cœur de Jésus-Christ et apportant à chacun le sourire de Sa bonté.

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Note

(1) Dans l’évangile de Mathieu (chapitre 16) Simon est appelé « fils de Jonas » mais l’évangile de Jean parle de « Simon, fils de Jean » (Jn 21:15-19). Dans la tradition johannique il y aurait eut certains flottements dans la transmission, Jonas ou Jean. Dans l’évangile de Mathieu, on peut envisager l’appellation « fils de Jonas » ou « Simon Bar-Jona » comme une sorte de jeu de mot symbolique : « Simon bariona » (le sicaire ou le zélote) qui devient « Bar-Iona ».

(2) Peut-être Mère Bruno, amie de Zundel, prieure du couvent des dominicaines de Beyrouth qui est décédée le 25 mars 1960.

TRCUS (*) Livre  » Ta parole comme une source, 85 sermons inédits « 

 Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages

 ISBN : 2-89129-082-8