1963 – Attentif aux avancées de la science

26/01/2006
janvier 2006

Homélie de Maurice Zundel à Lausanne, Notre Dame du Valentin. Le 17 février 1963.

Introduction

Zundel s’intéressait beaucoup aux avancées de la science au 20ème siècle. En témoigne le début de l’homélie qu’il a prononcée à Lausanne, à Notre Dame du Valentin, le dimanche de la sexagésime 17 février 1963. On en donne ici le texte en entier. On sera attentif aux applications qu’il en fait à la façon de la vie chrétienne mystique qui donne à notre vie un plus-être considérable.

Paul Debains

Transmuter notre vie, transformer notre vie en lumière

Alors la vie peut devenir un véritable bonheur, un bonheur offert, une joie donnée, une joie communiquée… :

Une des premières et des plus remarquables réalisations de la physique nucléaire a été la transmutation, la transformation de la matière en lumière. C’était une chose tout à fait imprévisible et inattendue pour les savants du XIX° siècle, elle est devenue aujourd’hui une chose courante.

Ce succès prodigieux, cet accomplissement merveilleux, nous fournit peut-être la plus belle image de ce que nous avons à accomplir dans notre vie propre, puisque finalement toute la morale chrétienne peut se résumer dans ce mot : « Transmuter notre vie, transformer notre vie en lumière ! » Il s’agit donc d’une promotion, il s’agit d’un plus-être, il s’agit d’une glorification, il s’agit de donner à tout notre être, à tous nos gestes, à tout notre comportement une valeur infinie, une grandeur incommensurable, une portée éternelle.

Jésus ne nous appelle pas à nous diminuer, Il ne nous appelle pas à bouder la vie, à nous mettre dans un coin, Il nous appelle au contraire à une création prodigieuse, magnifique, quotidienne, qui est justement la transformation de nous-mêmes et du monde en lumière.

Vous allez le saisir, si vous le voulez bien, d’abord sur un exemple dont la grossièreté va immédiatement vous apparaître. Je me souviens de cet homme dont la femme était hydropique et offrait évidemment l’aspect peu engageant d’un corps terriblement déformé, et cet homme qui n’avait pas inventé la poudre avait un tact d’éléphant, il me dit devant sa femme : « Eh bien, maintenant, qu’est-ce qui me reste de ma femme ? Est-ce que j’ai encore une femme ? » Je n’ai pas besoin de commenter cette remarque, il s’était attaché évidemment charnellement à sa femme, et maintenant elle lui répugnait, elle n’était plus rien pour lui.

Je pense au contraire à cette autre femme paralysée depuis 39 ans, aveugle depuis 30 ans, et qui me racontait la magnifique histoire de son attaque initiale, de cette poliomyélite qui avait fait d’elle en une seconde une infirme à la veille de ses fiançailles ! Et l’homme qu’elle aimait et qui l’aimait ne fut pas rebuté par cet accident, il la suivit avec une merveilleuse fidélité, se fit son chevalier servant pendant 9 ans et, au bout de 9 ans, comme elle était devenue aveugle, il l’épousa. Il épousa ce bloc inerte, cette femme qui ne pouvait même pas porter les mains à sa bouche, qu’il fallait nourrir à la cuillère, qui ne pouvait même pas se retourner dans son lit. Qui épousa-t-il sinon justement la personne qu’il avait entrevue, l’âme qui était sœur de son âme, toute la lumière enfin qu’il avait rencontrée et qu’il voulait échanger avec elle ? Et c’est sur cette base que se construisit ce merveilleux mariage, tout entier de respect, de vénération et de fidélité, et qui fut interrompu par la mort subite du mari, mais qui dura jusqu’à la fin puisque jusqu’à la fin cette femme puisa dans ce merveilleux amour la force de supporter son infirmité sans jamais se plaindre : elle avait connu le plus grand et le plus beau bonheur, celui d’avoir été aimée pour elle-même, pour ce qu’il y avait en elle d’unique, pour sa personnalité, pour cette création de lumière à laquelle elle avait consenti dès sa jeunesse et que son compagnon merveilleux avait prolongée avec elle dans ce mariage unique rappelant l’émerveillement de Dante devant la beauté de Béatrice lorsqu’il chante dans son sonnet :

« Tant gentille est ma Dame,
Tant gentille est ma Dame
Quand elle salue autrui,
Que toute langue en tremblant devient muette
Et les yeux ne l’osent regarder. »

Il y a donc des hommes qui ont été capables, il y a donc des femmes qui ont été capables de cet amour où vraiment tout se transmue en lumière, où tout s’éternise dans un échange définitif parce qu’ensemble on ne cesse de grandir, parce qu’on a toujours un nouveau mystère à révéler, parce qu’on est toujours plus riche de générosité, parce qu’on est un espace toujours plus vaste.

C’est cela la chasteté finalement, non pas une espèce d’avarice où l’on se recroqueville sur soi-même, mais cette volonté de donner à tout son être, à tout son corps comme à son esprit, une dimension infinie, d’en faire vraiment le temple de Dieu et le sanctuaire de Son Esprit, d’en faire, comme dit Saint Paul, le Corps de Jésus Christ.

Il ne s’agit jamais d’un moins, mais toujours d’un plus. Et Saint François nous en avertit, lui qui, bien éloigné de toute tentation charnelle, était tout entier, tout entier ! L’ambition la plus dévorante, la plus naïve, la plus ingénue, la plus absolue ! Lui qui voulait faire parler de lui, remplir le monde de ses hauts faits et de sa gloire, il a compris que la grandeur n’est pas celle que l’on reçoit de l’opinion, la grandeur, c’est celle qu’on devient. Et dès qu’il eût éprouvé qu’il ne pouvait pas être le domestique de l’opinion, le domestique d’un domestique, il comprit qu’il fallait chercher plus loin, plus loin, et il chercha si loin que finalement il atteignit à cette grandeur suprême de la divine pauvreté.

Cette fiancée dont il avait rêvé, c’était donc elle, la pauvreté, c’était le don absolu de soi, c’était la communion avec tout l’univers sous les espèces de l’amour, c’était la possibilité de serrer toute la terre et toute la création contre son cœur sans en être jamais l’esclave. Et personne n’a chanté le monde avec plus d’amour, personne n’a davantage aimé les créatures, personne ne s’est penché avec plus de tendresse sur les animaux, personne n’est allé au devant de la mort en portant tout l’univers comme une immense gerbe de joie et de tendresse pour l’offrir à Dieu dans un immense « Benedicite » !

Et Saint Paul, qui nous raconte en ce dimanche ses aventures, Saint Paul qui avait le tempérament d’un despote, Saint Paul qui aurait pu devenir un empereur romain comme tant d’autres orientaux le sont devenus, Saint Paul a compris, lui aussi, que la grandeur n’était pas de faire des esclaves mais des hommes libres et, avec une passion magnifique, il a fait tourner toute son ardeur à la libération des hommes en les arrachant à cette loi qui les tenait captifs pour les introduire dans le règne de la grâce où tout est une respiration d’amour. C’est de cela qu’il s’agit et de rien d’autre.

La morale n’est pas un joug qui s’impose à nous pour contrevenir à nos désirs. La morale du Christ, il faudrait dire plus justement la mystique du Christ, c’est cette voie royale d’union avec Dieu qui nous introduit dans l’intimité de toute la création et donne à toute réalité une valeur infinie : toute la réalité se met à chanter, toute la réalité devient transparente à l’amour, toute la réalité est vêtue d’une beauté infinie !

Alors la vie devient, ou peut devenir, un véritable bonheur, un bonheur non pas véritablement possédé, non pas exploité, mais un bonheur offert, une joie donnée, une joie communiquée, une joie qui peut révéler de la manière la plus émouvante ce don de Dieu dont toute la joie, précisément, est de Se communiquer et de Se donner éternellement. Nous avons une mentalité d’esclave qui est bien éloignée de l’Evangile, nous croyons encore que nous sommes assujettis à des commandements qui nous obligent à vivre à contre-courant de la vie, c’est le contraire qui est vrai.

Qu’est-ce que nous voulons finalement sinon la grandeur ? Un acte humain qui va jusqu’au bout de lui-même, c’est toujours un acte originel, c’est toujours un acte infini, c’est un acte qui ne peut pas se limiter, c’est un acte qui ne peut respirer que dans un espace incommensurable. C’est cela que veut Jésus.

« Mon ami, monte plus haut ! » Mon ami, monte plus haut ! Il faut que ta vie devienne un chef d’œuvre de lumière et d’amour, il faut qu’elle soit belle, il faut qu’elle porte le rayonnement de la joie, il faut qu’elle devienne un ferment de libération, il faut que ta seule présence soit pour les autres le plus merveilleux cadeau !

Ah ! Quand saurons-nous, quand comprendrons-nous que nous sommes appelés à la grandeur ? Ah ! Quand comprendrons-nous que Dieu est une présence brûlante au fond de nous-mêmes, la présence la plus actuelle, la plus réelle, celle hors de laquelle on ne peut rien ni personne rencontrer ? Quand comprendrons-nous que l’Evangile est la bonne nouvelle, celle qu’il faudrait inscrire chaque jour à la dernière page, à la dernière ligne du journal parce que c’est merveilleux !

« Ne te contente pas, dit Saint Jean de la Croix, des miettes qui tombent de la table de ton Père, sors et glorifie-toi en ta gloire, et tu atteindras aux désirs de ton cœur. »

Ah ! Mes chers amis, il faut que nous secouions ce joug effroyable de la routine et de l’habitude, et qu’avec un regard tout neuf nous regardions, ou plutôt nous entendions cet Evangile éternel qui veut s’inscrire dans notre cœur et dans nos vies, pour que nous comprenions que le Christ Ressuscité veut faire de nous les vainqueurs de la mort, veut donner à notre vie toute sa majesté, toute sa grandeur et toute sa beauté, comme le comprenait si admirablement cette femme cancéreuse qui se savait perdue, qui attendait sa mort et qui ne recevait dans son lit qu’en blouse de soie, étant d’ailleurs de condition modeste, mais elle recevait en blouse de soie parce qu’elle savait que le Royaume de Dieu, c’est le royaume de la grâce, de la jeunesse et de la beauté et que le chrétien qui marche avec le Christ comme compagnon, tels les disciples d’Emmaüs, n’est pas un être voué à la mort, mais qu’avec le Christ il est appelé à vaincre la mort selon le mot admirable du psalmiste qui peut être la plus belle conclusion de cette journée : « Je ne mourrai pas, je ne mourrai pas, mais je vivrai et je chanterai la joie du Seigneur. » (Psaume 117/7)

Date de publication sur le site : 26/01/2006