L’humour des évangiles
28e dimanche du temps ordinaire, Année A, Matthieu 22, 15-21
L’humour est l’étincelle ou l’éclair, qui jaillit du choc-surprise de notions ou de situations antagonistes rapprochées en court-circuit. Sa valeur dépend naturellement de la qualité de l’esprit.
Conférence, Le Caire, 1961
Mise en ligne: 14.10.20
Temps de lecture: 2 mn

Les Évangiles, contrairement à ce que l’on a coutume de penser, contiennent tous les genres d’humour avec une étonnante abondance, comme ils regorgent de paradoxes.
Si l’on ne s’en aperçoit pas, c’est que cet humour n’apparaît jamais comme intentionnel. Les Évangélistes ne sont pas des auteurs qui cherchent à faire des mots et y prennent plaisir. Ils s’effacent complètement dans le respect et l’amour de l’acteur unique de l’histoire qu’ils racontent.
La sobriété, d’ailleurs miraculeuse, de ces récits donne d’autant plus de relief à la vie profonde qui les anime.
Si nous nous mêlons aux auditeurs de Jésus, si nous nous replaçons dans leur situation et dans la sienne, nous reconnaîtrons dans les textes un humour d’autant plus saisissant qu’il semble moins concerté et nous prendrons de sa personne une vue plus concrète et plus humaine que celle à laquelle nous sommes accoutumés.
L’humour polémique a souvent l’allure d’un piège socratique où l’interlocuteur est réduit aux abois
L’humour polémique, par exemple, a souvent l’allure d’un piège socratique où l’interlocuteur est réduit aux abois. Son silence ou sa réponse découvrent également son jeu et la mauvaise foi de sa position.
C’est ainsi que Jésus interroge dans une synagogue, le jour du sabbat: «Est-il permis de faire du bien le jour du sabbat plutôt que le mal? de sauver une vie plutôt que de la tuer?», comme nous le lisons en Marc 3, 4.
Cette question est le prélude à la guérison de l’homme à la main desséchée. Elle reste naturellement sans réponse puisque les adversaires, devant cette mise en demeure, refusent de se découvrir.
Le chef-d’œuvre de l’humour polémique est cependant peut-être en Luc 10, 25-37, la parabole du bon samaritain où le schismatique détesté doit être reconnu par un docteur de la Loi comme le modèle de la charité, alors que le prêtre et le lévite dévots se sont arrangés pour ne pas voir le malheureux gisant au bord de la route.
Quand on se rappelle la haine ancestrale entre Juifs et Samaritains, le mépris que les premiers avaient pour les seconds qu’ils détestaient plus encore que des païens, il est impossible de ne pas voir dans le choix que Jésus fait de son héros dans la parabole, une ironie à la fois très fine et très profonde, puisque c’est le docteur lui-même qui a posé la question: «A quoi reconnaîtrai-je mon prochain?» Il doit convenir que dans la parabole, c’est le Samaritain qui seul a su reconnaître son prochain.
Un autre exemple de l’humour polémique, c’est le débat fameux sur le tribut à César. On connaît le piège tendu à Jésus par ses adversaires.
Ou bien il est tiède envers l’indépendance d’Israël qui est sous le joug romain ou bien il est révolté contre le pouvoir occupant!
Jésus élude le piège avec un humour admirable en demandant à ses interlocuteurs: «De qui est l’effigie et la légende du denier qu’ils lui présentent?» Elles sont de César. «Puisque vous acceptez la monnaie de César, c’est que vous reconnaissez son autorité. Rendez donc à César ce qui est à César.»
Ces joutes polémiques, où l’humour abonde, sont destinées davantage à soustraire les humbles, prêts à accueillir le Royaume avec un cœur d’enfant, à l’influence des doctrinaires qui sophistiquent la religion, qu’à convertir ceux-ci dont la malveillance éclate avec un humour parfait dans le récit de Jean 9, qui nous décrit minutieusement l’interrogatoire de l’aveugle-né par les pharisiens incapables de digérer sa guérison.


