27/06/2010 – Conférence – Qu’est-ce que cela veut dire « Fils de Dieu » ?

Carmel
de Matarieh Le Caire, Mai 1972: « La Divinité de Jésus-Christ » (Suite n°5)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte, ponctuée de silences.

 

« Toutes les difficultés donc que j’énonçais, il y a un instant, sont radicalement surmontées puisque il ne s’agit pas d’un Dieu lointain, abstrait, séparé‚ mais d’un Dieu qui est tellement présent, tellement intérieur à nous-même qu’il est le seul chemin vers nous-même et que nous ne pouvons atteindre à nous-même sans passer par lui. Ce Dieu est déjà là. Il est toujours déjà là, il est donc toujours incarné. Il est déjà incarné‚ puisqu’il est déjà en nous, puisqu’il est déjà un évènement de notre histoire et c’est justement parce qu’il est incarné que nous le connaissons.

S’il n’était pas devenu un évènement de notre histoire, nous ne pourrions jamais le rencontrer. Il ne serait pas l’expérience essentielle de notre vie. Donc, nous avons à faire dans notre expérience de tous les jours à un Dieu intérieur qui est toujours déjà là : c’est nous qui ne sommes pas là. Un Dieu qui n’a pas à venir : c’est nous qui avons à venir et non pas lui puisqu’il nous attend au plus intime de notre coeur et c’est un Dieu incarné, puisque il est enraciné dans notre vie comme un évènement essentiel ou comme l’évènement essentiel de notre vie puisque, encore une fois, c’est à travers lui que nous atteignons jusqu’à nous-même.

Le débat donc se simplifie, il se simplifie, il s’intériorise et la question qui se pose évidemment : quelle est la différence entre l’incarnation en moi, en nous et en Jésus ? Si Dieu entre dans l’histoire et s’il n’entre dans l’histoire qu’en s’incarnant dans l’histoire, en devenant évènement dans l’histoire, en y prenant racine, en en transformant la vie humaine et la vie de l’univers, quelle différence y a-t-il entre cette incarnation générale et l’incarnation en Jésus ?

Evidemment, nous pouvons le constater, nous pouvons le constater à chaque instant, l’incarnation de Dieu en nous, elle est intermittente. Elle se produit quand nous sommes attentifs, elle se produit quand nous sommes réellement présents ; elle se produit quand nous sommes actuellement libérés de nous-même mais elle s’éteint. Il y a des moments où nous ne sommes pas là. Il y a des moments où nous sommes absents. Il y a des moments où nous sommes distraits. Il y a des moments où, loin d’être libérés de nous-même, nous retournons à nos vieux esclavages, à nos vieilles servitudes, nous retombons sous le joug d’un moi propriétaire qui nous arrache ou qui éteint en nous la lumière divine et qui nous empêche d’être un témoignage efficace de la Présence unique. Donc, l’incarnation en nous est imparfaite, elle est imparfaite et intermittente.

Il s’agira de voir maintenant et d’entrer en contact avec l’incarnation parfaite dans le Christ. Car il faut que l’incarnation dans le Christ se situe à un autre degré, à un autre niveau pour que le Christ devienne le centre de toute vie humaine et que, à travers son histoire, à travers son histoire singulière, à travers son humanité individuelle, il faut que son Incarnation, que l’Incarnation en lui ait un caractère unique pour que cet homme, Jésus, devienne vraiment le centre et le Dieu de notre vie.

Ici, tout un travail doit s’accomplir en partant d’une expérience qui est la nôtre, bien entendu. Toute expérience est nôtre. Une expérience qui n’est pas la nôtre ne nous touche pas, ne nous atteint pas, ne nous éclaire pas. Toute expérience qui nous enrichit, toute expérience qui concourt à notre libération est une expérience qui s’accomplit en nous.

Il faut recourir à une expérience délicate et subtile que nous faisons tous pour aller à la rencontre du Christ et, en particulier, donner un sens à ce terme de Fils, de Fils. Le chrétien moyen sait que Jésus – du moins il affirme – que Jésus est le Fils de Dieu fait homme. Le chrétien moyen, je veux dire le chrétien commun qui peut être, d’ailleurs, un excellent chrétien, qui peut être un saint – le chrétien moyen, j’entends le chrétien qui n’a pas une culture philosophique ou théologique approfondie, qui d’ailleurs peut n’en être pas moins un très grand chrétien – le chrétien moyen, c’est-à-dire la moyenne des chrétiens, l’ensemble des chrétiens ne pénètre pas cette affirmation, ne l’analyse pas.

Fils de Dieu, qu’est-ce que cela veut dire ? On répète ce mot  » Fils de Dieu  » comme les Apôtres l’ont répété‚ mais, à moins d’être rendu attentif, le chrétien moyen ne se pose pas le problème. Qu’est-ce que cela veut dire  » Fils de Dieu ? » Est-ce que Dieu a un fils ?

Un savant musulman me disait il y a quelques jours :  » Au fond, la grande difficulté entre l’Islam et le Christianisme est peut-être une question de mots  » car quand l’Islam ou plutôt quand le musulman entend parler de  » Fils de Dieu », il entend cette filiation comme il comprend la génération humaine, une génération dans la nature.

Quand un père humain devient père, il suscite la vie d’un enfant qui a la même nature que lui ; la même nature que lui mais non pas la même nature singulière que lui, l’enfant a la même nature humaine que son père, mais son père peut mourir et lui, continuer à vivre : donc il n’a pas la même nature singulière que son père, bien qu’il ait la même nature humaine que son père.

Or le musulman moyen pense que le chrétien croit que Dieu a enfanté un fils ou a conçu un fils comme un père humain conçoit un fils, que donc, que donc la génération en Dieu pour le chrétien multiplie la nature divine comme la génération humaine multiplie la nature humaine et, pour le musulman, cela fait deux Dieux : si on multiplie la nature divine, on multiplie les dieux.

Or justement, c’est ce que la foi chrétienne repousse absolument, catégoriquement, dans des définitions solennelles, c’est que la génération en Dieu n’est pas une génération selon la nature qui impliquerait la multiplication de la nature divine, mais une génération intérieure, une génération spirituelle, une génération selon la personne où la même nature identique et non multipliée est la racine commune, identiquement commune de la personnalité dans le Père, dans le Fils et dans le Saint-Esprit. » (à suivre)