Suite
5 de la 4ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Paris le 9 février 1964.
En Jésus il n’y a pas ce moi qui nous ferme sur nous-même… Le terme qui désigne le mieux son humanité est celui de sacrement. Elle ne peut se confondre avec sa divinité, elle en est le sacrement. L’intelligence humaine de Jésus ne peut pas épuiser les profondeurs de la divinité. Tout ce que son humanité fait, dit et souffre est la parabole sacramentelle de la réalité divine qui s’exprime à travers elle. Aussi peut-on dire que, lorsque Jésus meurt sur la Croix, c’est Dieu qui meurt.
(Reprise) :
« Toute la nouveauté de l’Incarnation se situe dans l’humanité de Jésus Christ. »
(Suite du texte) :
« La divinité est éternellement ce qu’elle est, elle est le dépouillement absolu d’un amour éternellement et parfaitement, et totalement communiqué. Il restait à rencontrer une humanité qui fut elle-même en son ordre entièrement dépouillée, entièrement désappropriée, pour qu’elle ne put d’aucune manière infliger à Dieu les limites de l’homme.
Et c’est précisément cette affirmation qui est la donnée essentielle de l’expérience chrétienne : en Jésus, l’humanité est en état d’absolue pauvreté. L’humanité dans le sein de Marie, cette humanité qui éclot est créée par la Trinité, elle est suscitée par la divinité indivise, Père, Fils et Saint Esprit, elle est suscitée dans un état d’absolue désappropriation, c’est-à-dire qu’au lieu de se terminer à soi, elle se termine à Dieu, au lieu d’avoir son centre de gravité en soi, elle a son centre de gravité en Dieu, au lieu de se posséder elle-même en disant « moi » pour se distinguer de tout ce qui n’est pas elle, elle est entièrement ouverte sur Dieu pour ne témoigner que de Dieu, ce qui s’exprime techniquement en ces mots : en Jésus il n’y a pas de moi connaturel, en Jésus, il n’y a pas ce moi qui nous ferme sur nous-même, qui nous limite, qui dresse des frontières entre nous-même et nous-même, entre nous et les autres, entre nous et l’univers, entre nous et Dieu, des frontières qui ne sont pas, d’ailleurs, étanches et infranchissables puisqu’au contraire tout le mouvement de la vie spirituelle est de les transcender, de les reculer et d’aboutir finalement nous aussi,à graviter en Dieu et à trouver en Lui notre véritable moi. Mais chez nous, tout cela est un acheminement extrêmement lent, intermittent, sans cesse renié pour être sans cesse repris.
Nous voyons bien la direction, nous savons bien que le terme en effet est un autre : « Je est un autre », nous savons bien que finalement le seul moi en lequel nous pouvons nous affirmer personnellement est un moi où nous rencontrons les autres au plus intime d’eux-mêmes dans une valeur qui est notre seul bien commun et qui seule constitue la valeur de chacun de nous, une valeur plus grande que la mort puisqu’en elle nous pouvons triompher de la mort elle-même mais, si nous sommes sûrs de ce terme, et si aussi peu que nous progressions, nous sommes en marche vers lui, nous sentons bien la distance qui nous en sépare, et ce reflux perpétuel qui nous fait osciller entre un moi propriétaire ET un moi de pure générosité qui gravite en Dieu et qui, finalement, est Dieu même.
En Jésus il n’y a pas cette distance, en Jésus il y a un dépouillement radical et originel qui fait que cette humanité réelle, créée, limitée, finie, et qui n’est pas Dieu, cela va de soi, un dépouillement qui fait que cette humanité qui éclot dans le sein de Marie ne s’appartient pas, ne peut pas témoigner de soi, ne peut rien s’approprier et ne peut que témoigner de la divinité en laquelle elle subsiste, en laquelle elle gravite, de la divinité qui est son vrai et unique moi, à laquelle elle est une pure relation à tel point que le terme qui la désigne le mieux, cette humanité, c’est le terme de sacrement : c’est une humanité-sacrement qui, dans sa transparence et dans son dépouillement, témoigne toujours et uniquement de la divinité qui s’exprime personnellement en elle, de la divinité qui peut dire moi à travers elle sans se confondre avec elle, sans être absorbée en elle puisque cette humanité n’est pas Dieu ! Elle reste, comme le Concile de Chalcédoine l’a admirablement marqué, elle reste inconfusible, elle ne peut se confondre avec la divinité, elle en est le sacrement, et tout son mystère se situe encore une fois dans une désappropriation radicale.
Saint Thomas s’est posé la question, c’est simplement pour préciser cette affirmation, qui d’ailleurs n’hésite pas sous sa plume, que l’humanité de Jésus Christ prise en elle-même n’est pas Dieu, Saint Thomas n’hésite pas à dire que l’intelligence humaine de Jésus Christ ne peut pas épuiser les profondeurs de la divinité et qu’elle est incapable de connaître tous les possibles qui sont dans l’intelligence divine. Nous pouvons nous servir de ce langage un instant pour l’oublier aussitôt mais il montre bien que, chez le docteur le plus classique, il n’y a pas l’ombre d’une hésitation sur cette distinction radicale entre l’humanité et la divinité.
Le mystère de Jésus, c’est le mystère d’une relation qui suscite le vide absolu dans cette humanité, le vide de tout ce qui s’opposerait au règne de Dieu et qui, par conséquent, situe toute la révélation dans cette parfaite transparence d’une humanité qui est incapable de s’affirmer et qui est toujours dans tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle fait, dans tout ce qu’elle souffre, la manifestation personnelle de Dieu. Personnelle, je veux dire que justement tout ce qu’elle fait, tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle souffre, tout ce qu‘elle endure, est la parabole sacramentelle de la réalité divine qui s’exprime à travers elle.
C’est pourquoi nous pouvons dire que, sur la Croix, c’est Dieu qui meurt. que, sur la Croix, c’est le jugement de Dieu qui s’accomplit, c’est Dieu qui est jugé par tous ceux qui Le refusent et qui meurt d’amour pour ceux-là même qui sont en train de le crucifier.
Il s’agit d’une parabole, il s’agit d’un sacrement mais, derrière ces mots, il y a une réalité abyssale que l’on ne peut atteindre que dans l’engagement pour obtenir cette lumière qui n’est plus exprimable, cette lumière qui est la lumière d’une présence. »
(À suivre)