Résumé : La rencontre avec notre âme est toujours de chercher plus haut. La religion qui place Dieu à notre service est fausse, la vraie nous unit à Dieu, nous donne à Dieu, afin que nous nous dépassions. Dieu ne nous demande pas de renoncer à être mais de nous ouvrir à sa plénitude. Dieu est le centre, il faut accepter d’être modelé pour exprimer Dieu.
La rencontre avec notre âme
La perfection d’une œuvre d’art, c’est de conduire au-delà d’elle-même. Quand une œuvre d’art est vraiment parfaite, elle vous donne un coup d’aile qui fait qu’à un moment donné on ne la voit plus, et c’est quand elle nous a amenés au-devant de ce ciel infranchissable, qu’elle nous fait communier avec l’inconnaissable ; et c’est la grandeur d’une œuvre d’art que de pouvoir la dépasser pour nous perdre dans l’infini. Et plus cet effet est durable, plus nous demeurons dans l’extase, plus l’œuvre est belle et parfaite.
Et ce qui est vrai à un degré effrayant et merveilleux d’une œuvre d’art est exactement la même chose pour une vie. Quand une vie nous fait dépasser cette vie, dépasser cet être, alors elle est grande et belle.
Cette comparaison a une valeur immense, parce que nous avons tous fait cette expérience du coup d’aile que donne une œuvre d’art. Cette perfection de la vie est justement d’être tellement transparent que la rencontre avec notre âme est de chercher plus haut.
Une religion de l’homme et de servitude
Le défaut essentiel qui affecte notre religion est justement dans cette chose. Notre religion en fonction de nous, nous l’avons vécue pour nous et ce que nous avons cherché en Dieu, c’est nous. Nous avons ramené Dieu à nos propres limites, ce qui est dangereux puisque nous avons fait Dieu à notre image, c’est-à-dire un faux dieu. Nous voulons être parfaits pour atteindre à notre propre perfection, nous voulons servir Dieu pour accomplir notre salut ! Nous mettons Dieu à notre service et c’est l’homme auquel Dieu est subordonné. Et on arrive à cette religion des hommes où l’homme fait ceci : il fait tant et tant de prières et c’est fait, Dieu a son compte, il peut se tenir tranquille pour un moment. Et l’on pense que si l’on fait un pas du côté de Dieu, il peut faire un pas de notre côté.
La moralité ne peut consister qu’à être toujours plus, toujours plus parfaitement ; et Dieu ne peut rien relâcher des exigences de la morale, puisque Dieu nous pousse toujours à plus haut, il nous aime sans relâche, il veut que nous soyons toujours plus près de sa vie et de lui-même.
Et c’est cette religion qui a fait que nous sommes dégoûtés de la religion. Cette religion ne peut nous enthousiasmer, c’est une religion de servitude, elle est fausse. Si, au contraire, Dieu remplit tout, il est le tout qui demande tout parce qu’il donne tout.
La religion qui nous unit à Dieu
Je pense à cette femme intelligente et dévoyée qui avait essayé de détourner toute sa famille de sa foi en Dieu, lorsqu’elle rencontre un moine avec qui elle fut extrêmement légère. Le moine, voyant que cette femme a de l’étoffe, la laisse parler et lui fait ensuite un tableau de la religion tellement beau et tellement haut que cette femme surprise lui répond : « Si Dieu est ce que vous me dites, je dois l’aimer, et je l’aime ». Et elle finit ses jours dans un couvent.
Pour la première fois de sa vie, elle s’est trouvée devant un Dieu vivant capable de l’enthousiasmer, et pour la première fois, elle se donne à Dieu.
La religion est un fait qui nous unit à Dieu, nous donne à Dieu, afin que nous soyons des êtres en Dieu, pour Dieu, avec Dieu, afin que nous nous dépassions, par conséquent, en nous perdant dans l’immense Cité de Dieu, c’est à dire en dépassant notre vie.
Sortir de soi pour commencer à être
Nous savons tous ce que le « moi » nous a coûté de détresse. Nous avons vécu pratiquement pour le moi et nous avons le cœur vide. Vous connaissez la jalousie, cet état effroyable de servitude qui fait que de pouvoir dilater son moi, on devient esclave de tout, on ne se délivre plus des gens que l’on déteste et qui nous haïssent, parce que nous sommes détestables, toujours sous leurs pas, toujours dans leurs pieds.
Le moi est exclusif, et parce que nous ne pouvons pas vivre sur nous-même, quoi de plus naturel que de se dépasser et de sortir de soi.
Ce que Dieu nous demande, ce n’est pas de renoncer à être, mais c’est de commencer à être. Et puisque nous ne sommes pas le Maître de l’univers, acceptons que Dieu le soit et restons tout ouverts pour que sa plénitude nous envahisse.
Toutes ces aspirations qui palpitent en nous, qui sont le fond même de notre nature, aspirations à l’Amour, toutes ces choses qu’il ne faut pas étouffer, toutes ces choses, nous pouvons les réaliser en nous laissant porter par Dieu.
Être un regard vivant vers le Christ
Nous perdons la vie dans la mesure où nous voulons la sauver ; nous la sauverons dans la mesure où nous voulons la perdre.
Le culte de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus est tout dans cette simple raison qu’elle a voulu être RIEN, et le Christ a été TOUT en elle. C’est donc dans cette direction qu’il faut chercher. Il n’y a pas d’autre délivrance possible et je pense que le résultat de cette retraite, s’il y en a un, doit être de dépasser le centre de gravité de notre vie et de déplacer l’anthropocentrisme au théocentrisme.
Nous perdons la vie dans la mesure où nous voulons la sauver ; nous la sauverons dans la mesure où nous voulons la perdre.
Tant qu’il s’agit simplement de se hisser à force de bras au sommet d’une vertu de stoïcien, cela n’a aucun intérêt et il y une telle tension qu’on est d’autant plus esclave du moi, qu’on a voulu se délivrer. Il faut avoir un objet assez grand et assez beau devant les yeux pour être dépossédé de soi comme en face d’une œuvre d’art parfaite. Si nous sommes un regard vivant vers le Christ, comme le Christ l’est vers le Père, alors nous sommes sauvés : « Veux-tu fuir loin de Dieu », dit saint Augustin, « Prends la fuite en Dieu », et c’est ce qu’il nous faut faire.
Vous avez fait beaucoup d’efforts, et ces efforts n’ont pas rendu, et vous vous dites : « À quoi bon recommencer sur la même base, cela n’en vaut pas la peine, le Christ représente une perfection impossible à atteindre, surnaturelle ! » Mais il suffit de se laisser envahir par le Christ et dans toutes nos iniquités et dans toutes nos tentations, retourner nos regards vers lui. « J’ai levé mes yeux vers toi » (Ps. 123). Et c’est de ce regard vers en haut que viendra le secours.
On n’est transformé que lorsqu’on est possédé par un intérêt assez grand et assez beau pour vous envahir par le dedans. Notre conversion viendra, non pas d’un ascétisme féroce retourné contre nous, mais d’un abandon total entre les mains de Dieu.
La vocation d’une vie
Que la vie soit toute pour la gloire de Dieu ! Si nous ne voulons pas, nous demeurerons stériles, nous ne serons plus que des ratés, personne n’obtiendra quelque chose de nous, nous ne pourrons pas boire à la source, car Dieu ne sera pas en nous. Mais si le Christ est en nous, tous les fleuves du paradis pourront se répandre sur la terre, car Dieu est en nous. Demeurer toujours ancré en Dieu, voilà la chose essentielle dans la vie.
Il est bien évident que si nous nous trouvons en face des autres, sur le même plan, comme des rivaux, leur disputant une place que nous convoitons, alors c’est la guerre. Mais que notre part soit le Christ ! Que chaque être soit pour nous une force à conquérir en faisant luire sur lui la sagesse et la charité du Christ, alors ces êtres appelleront notre prière, ils auront soif de notre charité, et ils deviendront nos disciples, les disciples de Dieu. « Je ne vous appelle plus mes serviteurs, mais je vous appelle mes amis, et par conséquent je vous envoie afin que vous portiez au monde entier le message de Dieu> ».
Si vous reprenez votre vie avec ce théocentrisme, vous finirez par oublier que vous existez et vous vous souviendrez seulement qu’il existe, lui, et vous saurez qu’une vie est comme l’œuvre d’art qui laisse voir plus loin. Si les unes sont appelées au mariage, les autres au cloître, et les autres à la science, ce ne sont que des particularités, toutes pour la même mission : « EXPRIMER DIEU ».
Il ne faut pas trop vous tourmenter pour cette vocation, mais il faut seulement vous tourmenter pour laisser passer en vous la plénitude de la lumière divine. Si vous n’avez d’autre ambition que d’être des Corps de Christ, alors votre vocation viendra d’elle-même. Il ne faut pas s’occuper des choses passées ou des choses qui ne sont pas encore ; il suffit de vivre pleinement les choses présentes en vivant dans cette plénitude du Christ qui est en vous, qui est vous.
Accepter d’être modelé
Dans la communion des saints, il y a un chemin merveilleux qui fait qu’une âme fait tout ce que font les autres, et de là vient leur force. Théocentrisme substitué à notre mono centrisme et dévoilé par ce mot : « Revêtez-vous de Jésus-Christ ». Songez à toute la place que prennent vos toilettes, vos vêtements parce qu’ils sont l’expression de vous-même, de vos goûts, de vos recherches, ainsi devez-vous : être l’expression du Christ. Se draper en la Personne du Christ afin que tout ce que l’on dit et tout ce que l’on fait représente le Christ et le donne.
Et maintenant, c’est à Dieu d’achever ce travail qu’il a commencé ou plutôt c’est à nous de nous remettre entre ses mains pour qu’il nous modèle et fasse de nous cette œuvre d’art qu’il a lui-même conçue. Nous sommes dans l’atelier du sculpteur, mais il ne mettra la main sur nous, à moins que nous ne consentions, et si nous sommes d’accord, il viendra nous modeler avec Sa douceur et Son grand art infini.
Jésus, au lieu de dire à la Samaritaine de changer sa vie, de se confesser, il lui montre tout de suite le chemin de la religion : Dieu. Et voilà comment nous pouvons atteindre à Dieu en ne voyant que le sommet et en laissant ce sommet entrer en nous. Il y a en Dieu un perpétuel secours et s’il nous trace la vie éternelle comme la plénitude de notre vie, c’est qu’il sait ce qu’il fait et qu’il veut nous donner la vie éternelle. Dieu est lumière et si les ténèbres refusent la lumière, elle ne pourra entrer. Nous voulons nous donner, nous voulons être un regard vivant vers Jésus avant que nous soyons, par Jésus, donnés au Père et que nous puissions donner aux hommes le Christ. Voilà notre mission. Le monde attend notre salut et vous pouvez sauver le monde.
« Dieu tout-puissant et éternel qui, dans l’abondance de vos miséricordes, surpassez les mérites de ceux qui vous supplient et leurs désirs, faites de nous ce que nous voudrions être en nous accordant ce que nous n’osons pas demander ». (Oraison (collecte) de la messe, XIème dimanche après la pentecôte)