23-30/06/2015 – Conférence – L’homme existe-t-il ?

Conférence
de Maurice Zundel prononcée à Paris en 1966. Non édité.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».

Le problème, qui me paraît être le problème, est de savoir si l’homme existe. C’est là-dessus, me semble-t-il, qu’il faut s’entendre.

Si l’homme existe, il y a des problèmes, parce qu’il y a ce problème. Si l’homme n’existe pas, il n’y a pas de problème puisque nous sommes contenus dans un ordre préfabriqué où l’homme est absolument incapable d’introduire aucune espèce de nouveauté.

Alors, si vous voulez pour situer de la façon la plus concrète ce problème, je reprendrai un mot que j’ai eu l’occasion déjà de prononcer :  » Nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont devant nous « . Ceci a une importance capitale comme vous le verrez, comme déjà vous le pressentez.

Il est évident que si nos origines humaines sont au-devant de nous, il s’agira de créer cet homme que nous ne sommes pas encore et c’est évidemment dans ce monde-là – je veux dire dans ce monde humain créé par nous – que se situera le problème de Dieu.

Il nous est absolument impossible de poser le problème de Dieu en arrière, dans ce qui est préfabriqué, dans un monde que nous n’avons pas créé, dans un monde qui s’impose à nous, que nous n’avons pas choisi, parce que ce monde-là est un monde embryonnaire par rapport au monde humain possible. S’il y a un monde humain possible, tout ce qui est derrière nous est embryonnaire, tout ce qui est devant nous est à créer, et c’est dans ce monde que nous avons à créer que le problème de Dieu pourra se poser et prendra une signification, si d’ailleurs il jaillit de cette création même de nous-même par nous-même.

Si nous situons Dieu dans le passé, dans un monde qui n’est pas encore humain, dans un monde que nous n’avons pas créé, Dieu lui-même se dévalorise. Dans ce monde embryonnaire, il ne peut pas trouver un espace pour répandre sa vie et il prend nécessairement un aspect caricatural.

Il faudrait donc envisager tout le problème de Dieu d’une manière prospective, c’est-à-dire en avant, en avant de nous, et réinterpréter par conséquent toute la révélation en fonction de ces visions prospectives.

Il ne s’agit pas d’expliquer un passé en nous y logeant et en y contenant Dieu. Il s’agit bien plutôt d’ouvrir un avenir en le créant, et le créant, faire l’expérience simultanément d’une Présence divine au sein de laquelle précisément ce monde humain ne peut pas exister.

Ce monde-là naturellement, il est facile de le délimiter sous cette forme extrêmement générale. Tout le monde comprend cette petite phrase : « Nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont devant nous ».

Il faut tout de même, pour asseoir ce problème dans la réalité, parcourir un certain nombre d’étapes, et la première étape, c’est de constater, si vous le voulez, dans les termes les plus simples, que l’homme est sorti du règne. C’est le seul animal à notre connaissance qui puisse sortir du règne, c’est-à-dire qui puisse modifier d’une certaine manière le donné spontané, le donné naturel.

L’homme est sorti du règne puisque il ne s’est pas confiné simplement à ses organes, à ses outils naturels, à ses outils qui font partie de son corps et de son organisme comme les mains en particulier. Il a ajouté à ses mains l’outil et, en ajoutant l’outil à ses mains, il à ouvert le monde de la technique, ce monde prodigieux, magnifique, de la technique qui a multiplié à l’infini sa puissance et qui a créé les civilisations. Il est évident que l’outil a permis à l’homme de prendre du champ, de prendre un certain recul par rapport à ses besoins organiques.

Vous vivez à Paris. Où sont les champs de blé dont vous tirez votre nourriture ? Tout ce qui constitue votre nourriture vous ne le tirez pas de l’asphalte de rues. Cette immense agglomération d’hommes ne produit pas ce qui la nourrit, mais elle constitue, cette immense agglomération, un organisme technique d’une complexité effrayante et magnifique, mais qui suppose pour durer qu’il y a derrière la campagne, qu’il y a une paysannerie, qu’il y a donc des échanges et que la vie peut s’entretenir sans produire immédiatement ce qui est nécessaire à sa subsistance.

C’est évidemment l’outil, compliqué, perfectionné dans une technique, qui permet des échanges, des spécialisations, des hiérarchies, des groupements, des agglomérations, tout en assurant les arrières par une campagne qui, solidaire de la ville, la ravitaille, tandis que la ville lui fournit éventuellement des instruments de travail ou en tout cas les ressources financières qui lui sont indispensables.

Cette sortie du règne, cette possibilité de s’éloigner du champ de la production matérielle, du champ où l’on puise sa subsistance, cette possibilité de sortir du règne a engendré des agglomérations, des spécialisations qui ont entraîné des perfectionnements de plus en plus complexes dans des agglomérations toujours plus vastes – ce que nous voyons en particulier avec cette civilisation tentaculaire où des groupements de plus en plus nombreux se rassemblent dans un même lieu sans rien produire de ce qui concourt à la subsistance organique, mais en produisant d’autres choses, qui par la voie des échanges assurent finalement la vie, du moins, peuvent assurer la vie de tous les hommes.

Tout cela est admirable et tous les progrès de la cosmonautique nous en donnent une expression merveilleuse, tout cela est admirable, mais au fond n’a pas transformé profondément l’homme, dans ce sens que l’homme reste conditionné par ses besoins organiques fondamentaux.

Là il ne peut pas sortir du règne. Il faut qu’il se nourrisse. Il faut qu’il défende sa subsistance organique, qu’il l’assure, il faut qu’il se reproduise, puisque tous ces appareils techniques naturellement ne signifient rien si il n’est pas assuré d’une durée qui ne peut être elle-même que fonction de la reproduction, et à ce double égard, à ce double titre de la subsistance organique et de la reproduction, l’homme en est aujourd’hui à peu près à ce qu’il était aux origines.

C’est-à-dire que, il est orienté vers lui comme tous les organismes, par ce que j’appelle l’« endotropie ». La vie et ce qui caractérise la vie, n’est-ce pas, c’est que, elle constitue une autonomie, c’est-à-dire une certaine indépendance qui est ordonnée à soi. Ce qui fait le mystère de la vie c’est que ici toutes les énergies en quelque sorte sont concentrées dans ce petit îlot minuscule, mais qui, dans l’immensité du monde, représente cependant une existence autonome, une existence tournée vers elle-même et dont toutes les énergies sont concentrées vers la subsistance de soi. La vie se défend, la vie veut durer et tous les emprunts – qu’elle est obligée de faire au milieu ambiant puisqu’elle doit respirer et se nourrir –, tous les emprunts auxquels elle est contrainte, tous ces emprunts sont ordonnés toujours à cette durée relative à elle-même. C’est une sorte d’égocentrisme biologique indispensable parce que la vie est une entreprise fragile et menacée. La vie est tellement conditionnée par les emprunts qu’elle fait au milieu ambiant qu’elle doit à chacun instant être la providence d’elle-même pour durer. Si elle n’était pas attentive, si elle ne se défendait pas, elle serait immédiatement condamnée.

Donc la vie, et toute la vie, est la providence d’elle-même, toute vie est ordonnée à elle-même, toute vie doit se défendre, toute vie doit emprunter, mais toujours dans cette sorte de convergence vers elle-même. Et encore une fois ceci est inévitable parce que la vie est fragile et menacée. Plus on étudie d’ailleurs la vie, si vous prenez la vie de la cellule, si vous prenez la vie du noyau de la cellule, si vous prenez la vie des chromosomes, à supposer qu’ils soient vivants, en tous cas ce sont les constituants de la vie, vous arrivez à des organismes, à des édifices de plus en plus complexe et pour assurer l’équilibre de la vie vous savez combien, combien de ressources sont indispensables. Quand vous étudiez le détail de la vie cellulaire, vous êtes absolument submergés par l’immensité de cette entreprise. C’est colossal. Lorsque on cherche à créer de la matière, lorsque on cherche à intervenir surtout dans les cellules de vie, on s’aperçoit que le conditionnement de la vie est d’une complexité telle que cela dépasse l’imagination et le cerveau humain. Il n’y a guère que les machines électroniques, aujourd’hui, qui soient capables de synthétiser toutes les données tellement elles sont énormes et quasi infinies.

Alors pour que la vie subsiste, pour que elle échappe à la destruction, il faut naturellement une lutte d’autant plus acharnée que la vie est plus complexe. Donc si l’homme a pu sortir du règne, si il a pu par-là même constituer un univers technique qui suscite notre admiration, il reste que l’homme est fondamentalement accroché à ses instincts premiers qui caractérisent la vie : subsister individuellement d’abord, et subsister comme espèce par la reproduction. Ces deux choses d’ailleurs se conjuguent. Nous savons bien en effet que si l’individu se reproduit ce n’est pas dans une pensée de générosité, c’est que l’instinct ici s’est logé si profondément dans son « endotropie« , c’est-à-dire que les animaux en se reproduisant et les hommes en particulier en se reproduisant, ont l’impression de faire leurs propres affaires.

La nature s’est arrangée magnifiquement d’ailleurs et a construit ce piège incroyablement parfait qui est de persuader l’animal que la reproduction est son bien, est son bien. Son bien par la jouissance qu’il en éprouve, de telle manière que les animaux et surtout les animaux supérieurs et l’homme en particulier, considèrent la reproduction comme une chose qui les concerne au premier chef et qui constitue un de leurs biens suprêmes. Mais nous ne sortons pas par-là, soit qu’il s’agisse de la subsistance de l’individu, soit qu’il s’agisse de la reproduction, nous ne sortons pas d’une exigence biologique fondamentale. On retrouve partout – qui n’est pas spécifique à l’homme, bien entendu – toute vie, doit être la providence d’elle-même, toute vie est fragile et menacée, toute vie doit se défendre, toute vie ne subsiste qu’à coup d’emprunts et dans une lutte acharnée qui d’ailleurs aboutit régulièrement à une défaite puisque finalement tous les vivants sont appelés à mourir, au moins ceux qui sont doués d’une certaine complexité, et ils n’ont de ressource pour échapper à la mort définitive que la reproduction.

[Repère enregistrement audio : 15’01’’]

La reproduction qui assure au moins la survie de l’espèce, sinon celle de l’individu, c’est-à-dire la survie d’un certain type organique, qui conjugué avec des millions d’autres, constitue la figure biologique de ce monde. Dans tout cela, quelles que soient les complexités de la technique, encore une fois nous retrouvons une permanence que certains êtres appellent fondamentaux où nous ne différons absolument pas des autres vivants. Si bien que nous aboutissons à cette donnée qui est d’ailleurs lisible dans notre histoire : nous avons été jetés dans l’univers sans le vouloir, nous avons reçu l’existence sans la choisir, et nous avons été insérés dans un monde qui n’est pas davantage notre oeuvre que notre existence.

Que nous soyons nés à telle époque, dans tel siècle, avec telles techniques, nous n’y pouvons rien. Que nous soyons nés dans tel pays, que nous soyons de telle race, de tel sexe, que nous soyons nés sous tel signe du zodiaque, tout cela a échappé complètement à notre choix ; et finalement, nous sommes préfabriqués de part en part, nous sommes imposés à nous-mêmes sans qu’il y ait en nous rien qui soit de nous et cela est vrai non seulement à l’égard de ses instincts tout à fait primitifs, et si puissants et si incoercibles comme le besoin de subsister, le besoin de se nourrir, de s’abriter, de dormir, de se reproduire, mais cela est vrai de nos options intellectuelles, de nos options confessionnelles, de nos options religieuses, de nos options politiques ; nous sommes nés dans une certaine classe, nous sommes nés sous un certain climat, nous sommes nés dans une certaine religion.

Pourquoi l’Afrique du Nord est-elle musulmane, question de géographie ? Pourquoi la France est-elle chrétienne, question de géographie ? Pourquoi l’Inde est-elle brahmane ? Pourquoi Ceylan est-il bouddhiste ? Question de géographie… Tous ces gens qui sont nés sous un certain climat, qui appartiennent à une certaine tradition se trouvent automatiquement enracinés dans une certaine culture, dans une certaine vision du monde, dans une certaine morale, dans une certaine croyance. Sans doute ils peuvent réagir ; mais réagir, c’est une manière de répondre à un donné que l’on n’a pas choisi et les réactions sont souvent des déterminismes en cours où apparaît clairement la marque primitivement subie ; quand on réagit avec une certaine violence, c’est que on n’est pas encore libéré et que d’une certaine façon on est prisonnier encore de cela même dont on cherche à se débarrasser.

Il y autre chose qui peut être plus pathétique encore et plus insidieux c’est que la science, et particulièrement la science biologique, nous induit à un certain matérialisme. La science a une méthodologie matérialiste, et surtout la science biologique, dans ce sens très précis que il n’y a pas d’expérience objective et par objective il faut entendre qu’il n’y a pas d’expérience qui puisse être faite par tous les spécialistes du monde entier, avec des méthodes universelles, avec des instruments qui sont partout les mêmes, il n’y a pas d’expérience qui puisse être faite en dehors d’une vérification qui est finalement extérieure à la subjectivité, et qui puisse être faite par n’importe qui et très spécialement par des appareils qui sont vraiment beaucoup plus précis et plus sensibles que nous. D’où la tendance de l’expérience, et tout spécialement de l’expérience de vie, de tout ramener, comme il est naturel, à un conditionnement physico-chimique.

Je m’en vais vous en donner une liste extrêmement impressionnante. Peut-être connaissez-vous ce petit écrit de vulgarisation sur la cybernétique par René Cochinel qui, en mars 1880, montre que des jets d’eau pulsés se transforment dans un tuyau de caoutchouc, assez long, en un courant régulier. Les biologistes admettent dès lors qu’il n’est pas besoin pour expliquer le phénomène de régularisation du flux sanguin dans les artères, d’imaginer une commande des artères par les centres nerveux. Il faut donc simplement contrôler la construction des vaisseaux sanguins qui commanderaient la circulation sanguine. Ralph, lui, en 1925, montre qu’un fil de fer pur plongé dans de l’acide nitrique concentré, puis placé à demeure dans de l’acide nitrique dilué, transforme une excitation appliquée à l’une de ses extrémités en une onde électrique qui parcourt le fil d’un bout à l’autre. Les neurologues admettent dès lors que l’explication de la transmission de l’influx nerveux n’exige pas de concept de l’ordre de la psychologie. Gray Walter en 1948, monte qu’un mécanisme électronique – les fameuses tortues – à déplacement autonome, et muni d’organes sensibles au contact et au son, simule le comportement de réflexes conditionnés ; un mécanisme électronique simule le comportement de réflexes conditionnés.

Les psychophysiologues admettent dès lors que le réflexe conditionné est un phénomène physiologique dont l’explication n’exige pas de concept de l’ordre de la psychologie. Le Docteur Slovan en 1958, présente au Congrès international de cybernétique un mécanisme qui simule la création de l’instinct. Les psychologues dès lors abandonnent à la physiologie les phénomènes attribués à l’homme.

Enfin les machines à calculer, fonctionnant en machines à raisonner, peuvent de nos jours effectuer automatiquement toutes les opérations logiques qu’effectue l’esprit humain ; notamment construire une théorie déductive.

Il faut dès lors admettre que le raisonnement déductif, par exemple, la construction des mathématiques, n’exige pas la mise en œuvre d’une faculté de l’esprit, par exemple, ce qu’on appelle intelligence.

Dans cette série d’explications, tout se réduit à un mécanisme à direction physico-chimique, y compris le déroulement de toutes les opérations logiques, la construction de toutes les théories déductives. Les machines peuvent nous suppléer et le font admirablement, comme nous expliquent tous les autres, ou tous les autres phénomènes qui viennent d’être dits..

Donc l’homme finalement n’existe pas, il n’y a pas d’homme, puisque l’homme est surpassé par les machines qui font beaucoup mieux que lui et précisément dans les zones qui jusqu’ici étaient considérées comme le domaine propre de l’intelligence et de l’esprit.

Et c’est une chose très importante puisque, il s’agit là de conclusions données par des savants, des savants dont il est impossible de mettre en doute la probité et qui sont amenés par les méthodes mêmes qui sont universellement employées à rechercher l’explication la plus simple, la plus spontanée, celle qui s’impose rigoureusement par l’usage même des instruments de vérification.

On ne trouve rien d’autre finalement dans tous ces phénomènes qu’on considérait comme psychiques ou comme intelligents, on n’y trouve rien qui ne s’explique par la mécanique ou par la physico-chimie.

Ceci constitue évidemment un des tournants les plus fatidiques de notre culture ; nous avons construit une technique dont nous voyons les prodigieux succès et nous pourrions évidemment, en raison de ces succès, envisager l’homme comme le sommet de la grandeur et nous apprenons par des méthodes scientifiques tout à fait éprouvées, en n’oubliant pas d’ailleurs que les réussites de la technique reposent aujourd’hui de plus en plus sur des machines, sur des machines électroniques. Nous remarquons ou plutôt nous constatons que ces personnes sont prêtes à signer la faillite de l’intelligence et à reconnaître que nous faisons beaucoup moins bien finalement que les machines, que il y a dans l’univers une espèce de… est-ce une sagesse, est-ce une intelligence ? On dirait tout simplement une espèce de travail, qui aboutit à des résultats mais qui n’ont aucune signification ni psychique, ni spirituelle, ni personnelle et que l’homme peut très bien finalement être enfermé dans cette nature d’où toute finalité est exclue, car les biologistes savants ne cessent de répéter, avec raison je pense d’ailleurs, que il n’y a dans la nature aucune finalité, qu’il n’y a aucun but poursuivi ; qu’il n’y a que des conséquences, et des conséquences qui vont d’un phénomène à un autre dans un enchaînement auquel il ne faut chercher aucune espèce de signification.

Moi j’avoue que tout cela ne me gêne pas, parce que précisément tout cela est derrière moi. Quelle que soit l’explication que l’on donne de l’origine, s’il y en a une, de l’origine du monde, de l’origine de l’homme, de l’origine de la vie que certains biologistes attribuent simplement à des ondes ultraviolettes tombant sur certaines combinaisons moléculaires, donc de nouveau voyant dans la vie purement et simplement l’expansion d’un phénomène physico-chimique, tout cela ne me gêne aucunement.

Que l’homme soit préfabriqué, qu’il soit un résultat, qu’il soit compris dans l’univers, qu’il soit l’une des pièces de l’univers, que tout ce qui s’agite en lui se retrouve ailleurs, qu’il n’y ait en lui aucune espèce de privilège, que sous tout le camouflage de la morale, de la religion, on ne trouve finalement que les forces naturelles sans but et sans signification, cela ne me gêne aucunement parce que, il suffit de s’expérimenter soi-même, il suffit d’être attentif aux spontanéités de la vie, en soi et dans les autres, pour reconnaître en effet, des forces que l’on trouve ailleurs, que l’on trouve chez les animaux, en particulier chez les animaux supérieurs et pour conclure que l’homme, la plupart du temps, se comporte comme un résultat, comme un donné de la nature, comme un faisceau d’instincts, comme un complexe d’énergies irrationnelles, et je mettrais sur le plan individuel, comme sur le plan collectif et sur le plan collectif comme sur le plan individuel.

[Repère enregistrement audio : 29’37’’]

La plupart de nos réactions dans la vie quotidienne, la plupart de nos expressions dans les relations humaines émanent évidemment de ce fond non compris, de ce fond biologique qui est d’une certaine manière civilisé très superficiellement et qui s’arrange d’ailleurs pour que, ce qui n’est pas très facilement avouable passe sous le couvert d’étiquettes honorables.

Mais lorsque on refuse d’être dupe de soi-même, lorsqu’on essaie d’être honnête, lorsqu’on ne triche pas volontairement, lorsqu’on est attentif à la résonance de la sensibilité, la sienne propre ou celle des autres, on s’aperçoit à chaque instant que les relations humaines sont commandées par ce que l’on appelait autrefois les humeurs et qu’on appellerait aujourd’hui les hormones ou les enzymes, c’est-à-dire, précisément les facteurs chimiques ou physico-chimiques qui n’ont absolument rien d’originel et qui nous enracinent très profondément dans ce magma cosmique, qui demeure pour nous si profondément obscur.

Bien sûr que ce tableau reste très incomplet du fait que sorti du règne, l’homme a senti instinctivement, il a senti que il y avait là un danger, il y avait là un danger, l’homme a très bien perçu sans pouvoir le raisonner, il a très bien perçu que n’étant pas tout entier contenu dans un ordre donné comme les animaux qui peuvent cycliquement s’engager, sans d’ailleurs être le moins du monde responsables de leur comportement, parce que ils ne peuvent pas aller au-delà, il ne peuvent pas crever le plafond de leurs instincts, les animaux sont donc toujours en état d’innocence et de non-culpabilité. L’homme du fait que il est sorti du règne, il a compris d’instinct que cette sortie représentait pour lui un immense danger, un danger d’anarchie et de destruction et qu’il fallait poser des garde-fous, il fallait empêcher cette biologie qui n’était plus entièrement contrôlée par une spontanéité naturelle, il fallait l’encadrer pour que elle n’aboutisse pas à des destructions de nous-mêmes.

Il y a donc eu concurremment avec cette sortie du règne, il y a eu immédiatement la constitution de barrières, de barrages, de digues, de garde-fous sous l’aspect d’une coutume, les coutumes de la tribu, les lois de la tribu, la morale de la tribu, la religion de la tribu, autant de choses qui ont concouru à préserver la biologie contre les assauts d’une anarchie destructive. Et bien entendu, si l’humanité s’est propagée, si l’humanité a durée, si il [l’homme] a pu transmettre ses techniques, si il a pu accroître et enrichir ses civilisations, si nous héritons aujourd’hui de ce merveilleux héritage d’un passé innombrable et indénombrable, c’est qu’il y a eu avec une expansion de la technique, il y a eu aussi la constitution de disciplines, capables d’une certaine façon de freiner l’initiative humaine, de défendre l’homme contre les dangers d’une liberté anarchique, d’une liberté qui d’ailleurs n’arrivait pas, ni à prendre conscience rigoureusement d’elle-même, ni à se définir.

L’héritage du sang n’est donc pas simplement un héritage technique, il serait uniquement bénéfique ; il est aussi un héritage moral ; il est aussi un héritage religieux, il comporte des traditions saines, d’autres qui sont des préjugés, mais de toute façon l’homme qui est jeté dans l’existence aujourd’hui, il est forcément confronté avec toutes ces données qui l’environnent, qui l’investissent du dehors et du dedans et qui font que son initiative est extrêmement réduite puisque il est déjà orienté d’une certaine manière par toutes les idéologies que son milieu lui transmet.

Alors qu’est-ce qui vient de lui-même ? Fort peu de choses, fort peu de choses et on le voit bien d’ailleurs dans l’ordre spirituel, dans l’ordre religieux, on voit bien que derrière des prétentions infructueuses, derrière les programmes magnifiques de charité, de dépouillement, de pauvreté, l’homme arrive à se créer des situations assez confortables et il finit très aisément par se gargariser de mots, par croire que il accomplit ce qu’il dit et par vivre en réalité en conformité avec ses instincts les plus confortables.

Où est l’homme dans tout cela ? Où est l’homme ? Et la question se pose : l’homme peut-il exister ? C’est-à-dire puisque nous sommes sujet ou soumis à toutes ces préfabrications, y a-t-il en nous une possibilité d’initiative et c’est là me semble-t-il le seul problème – ou bien l’homme est enfermé dans ses préfabrications quoiqu’il fasse, il n’y peut rien ajouter, parce que même idéalement il est le jouet d’une mécanique mentale qui est aujourd’hui surpassée par la mécanique pure des machines électroniques.

Alors même quand il croit créer, il ne fait finalement que être le théâtre d’opérations qui lui échappent dont il ne connaît ni l’origine, ni le centre, ni la fin s’il y en a une. La question est donc celle-ci : est-ce que l’homme peut être contenu tout entier dans ses préfabrications ou bien est-il capable de créer un univers qui ne peut exister que par lui et qui ne saurait jamais exister sans lui ? Là évidemment est tout le problème, et de notre dignité, et de nos droits, et de notre liberté, et du sens même de notre vie, et du sens de nos tendresses, et de nos amours, et du sens de notre immortalité, si le problème peut être posé, et du sens de Dieu si jamais une rencontre avec lui est possible.

Donc il n’y a qu’un seul problème : l’homme peut-il exister, car évidemment si il n’y a en nous qu’un être totalement préfabriqué, si nous ne pouvons pas sortir de ces déterminismes naturels, si même quand nous croyons en sortir nous ne faisons que dérouler une logique intérieure à l’univers et qui nous échappe complètement, alors il n’y a pas d’homme, il n’y a donc pas de problème et il est inutile de nous casser la tête en vue de résoudre aucune question puisque aussi bien notre existence est dépourvue de toute signification, qu’elle est contenue tout entière dans un univers où nous n’avons aucune initiative et que de toute façon quand le monde périra et notre sagesse avec lui, aucune trace ne subsistera de toutes nos entreprises.

Alors le problème est là : pouvons-nous, dans une expérience qui s’accomplit sans nous, pouvons-nous admettre que ce soit cela ? Il m’est tout à fait indifférent que l’on appelle le monde tel qu’il est : spirituel ou matériel. Il m’est tout à fait indifférent que l’on parle d’âme comme « du singe du corps » [?]. Le problème n’est pas là. Parce que les mots sont susceptibles de mille définitions différentes, et que, il faudrait d’abord s’entendre sur leur sens précis. Ce qui me paraît la question fondamentale, c’est : si je me situe réellement, si je puis me situer réellement dans un monde qui n’existe pas encore, qui est appelé à exister, mais qui ne peut exister que par moi. Si je suis indispensable à une création humaine, si cette création humaine ne deviendra une réalité que par moi, ma vie prendra évidemment une signification et toute la question est là.

Or, il est clair n’est-ce pas que l’immense majorité des gens ne se posent pas le problème de cette manière. Ils acceptent les données, les données de leur être propre, ils disent « je-moi » sur ces données primitives. Ils croient sincèrement être eux-mêmes lorsqu’ils disent « je »et « moi » et ils ne s’aperçoivent pas que ce « je« et « moi » sont simplement la projection de données préfabriquées. Ils défendent leur position, leur âge, leur sexe, leur époque, leur culture, leur parti, leur appartenance, leur traditions provinciales ou locales sans s’apercevoir que tout cela est donné et préfabriqué, qu’ils n’y sont pour rien et qu’il n’y a aucun motif à dire cje »et « moi » c’est-à-dire à employer des pronoms personnels qui supposeraient qu’ils ont créé quelque chose. Et chacun dit « je »et « moi » avec la même autorité c’est-à-dire avec la même absence de fondement.

Chacun dit « je »et « moi » et prétend d’ailleurs être entendu, à être respecté dans son particularisme, dans son autonomie personnelle, bien qu’il n’ait absolument rien fait pour créer un centre nouveau, pour être l’origine ou la source de quoi que ce soit. Et cela s’aggrave du fait que chacun de nous n’a pas seulement une biologie individuelle mais est enfermé dans une biologie collective. Vous êtes de tel continent, vous êtes de telle race, vous avez telle couleur de peau et voilà immédiatement toutes les barrières qui se dressent et tous les raisonnements qui changent de signe suivant que vous êtes d’un côté ou de l’autre de la barrière et cela est si profond, si profond n’est-ce pas que les êtres les plus intelligents ne peuvent pas être dupes et trouvent des justifications, car on peut toujours expliquer, on peut toujours légitimer, on peut toujours justifier si on trouve les prémisses qui commanderont un syllogisme, d’ailleurs impeccable et qui vous donneront une justification à vos propres yeux.

Donc il est certain que l’immense majorité des gens ne se rendent pas compte qu’ils sont dupes d’eux-mêmes, qu’ils s’acceptent sans aucune légitimité et que ils investissent d’une dignité, quelque chose qui n’est pas plus respectable en eux que la biologie d’une huître ou d’un chacal. En outre, comme nous sommes tous plongés dans une biologie collective qui comporte une idéologie, nous développons certaines vues sur Dieu, sur la culpabilité, sur la morale, sur l’amour, qui sont, ces vues, qui sont fonction précisément d’une biologie collective.

A notre avis il est clair que toutes les pensées des hommes sont conformes à l’histoire. Toutes les pensées des hommes reflètent leur expérience ; or l’expérience collective est une expérience très complexe, très trouble, c’est une expérience non décantée, c’est une expérience qui comporte des limites évidentes et des partialités incontestables, si bien que c’est cela même qui oriente les hommes dans l’ordre spirituel, cela même qui commande leurs idéologies est la plupart du temps le fruit d’une biologie aveugle et instinctive. D’où tous les fanatismes qui nous opposent les uns aux autres, fanatismes de classes, fanatismes de races, fanatismes religieux ; alors où est l’homme dans tout cela ? il est évident que l’homme, s’il existe, ne peut que commencer là où notre initiative prend son départ.

[Repère enregistrement audio : 44’46’’]

Pouvons-nous créer une dimension, absolument nouvelle, qui fera de nous l’origine et la source de notre existence ? Car c’est là qu’il faudra s’organiser pour poser le problème avec toute son acuité : ou bien nous sommes un donné auquel nous ne pouvons rien ajouter ou bien notre véritable existence est au-delà du donné dans quelque chose que nous seuls pouvons créer. Rappelez-vous le mot de Flaubert qui est si beau et si inépuisable : « Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu’un ? » Ce mot dans sa concision et dans sa généralisé est d’une admirable transparence parce qu’il montre rien l’opposition qu’il y a entre quelqu’un et entre quelque chose c’est-à-dire une réalité que l’on subit et dont on n’est aucunement l’origine et quelqu’un c’est-à-dire une réalité où l’on est promu à soi en vertu d’une initiative que l’on tient de soi.

Il est évident n’est-ce pas, que si vous admettez, si vous admettez la dignité humaine, si vous êtes sensibles à la dignité humaine, si vous l’avez perçue, si vous en avez fait l’expérience, vous êtes immédiatement embarqués et orientés vers une création où l’homme est vraiment le créateur de lui-même.

Je prends un exemple des plus quotidiens : les naufrages innombrables du psychisme humain, la misère humaine, le désespoir humain. Il y a certains désespoirs n’est-ce pas qui vous placent en face de tels abîmes, de tels abîmes… que vous réalisez en effet que la misère de l’homme ce n’est pas la misère simplement d’un organisme qui est poussé à bout, ce n’est pas seulement la misère d’un être qui a faim, ce n’est pas seulement la misère d’un être qui est travaillé par ses instincts reproductifs, il y a autre chose, il y a des puissances de solitude dans l’homme qui sont tellement terribles que vous éprouvez immédiatement, devant un certain désespoir, l’impression d’une catastrophe infinie.

Et c’est peut-être dans ces rencontres avec le désespoir humain, avec la solitude humaine que vous prenez conscience le plus vivement de l’impossibilité où est l’homme d’accepter sa condition d’être préfabriqué, il ne peut pas coïncider avec son être préfabriqué, il ne peut pas être enfermé dans sa biologie et expliquer un désespoir pareil [?], il y a autre chose. Dans ce vide désespérant, vous percevez un espace possible. Dans la catastrophe que vous pressentez, vous devinez aussi la grandeur possible. Dans l’absence, si vous le voulez vous prenez conscience de la présence possible.

Ainsi c’est de ce côté que l’homme peut décider s’il existe. Il ne peut exister qu’au-delà de cette biologie, non pas certes en la détruisant ni en la méprisant, mais en la transformant si radicalement qu’il constitue un centre absolument nouveau et une valeur universelle et c’est bien cela que quotidiennement j’éprouve quand je reçois – et c’est presque tous les jours – des mendiants qui viennent me vider mes poches, et Dieu sait que elles ne sont pas très pleines, mais enfin c’est régulier, c’est régulier et je ne peux jamais rien avoir, jamais rien garder, je suis dépouillé séance tenante et tous les jours, c’est normal.

Mais il est évident que cette confrontation avec la misère, cette confrontation elle vous donne immédiatement le sentiment que il y a au-delà du besoin organique une dignité qui pourrait surgir si ces besoins organiques étaient satisfaits naturellement. Et il est impossible de rencontrer cette détresse, tous les jours, sans percevoir une valeur humaine piétinée, écrasée par les besoins matériels, mais qui pourrait surgir si la voie était ouverte, si ces besoins obtenaient une réponse humaine.

Quand on a éprouvé cela, et je l’éprouve tous les jours, c’est là une expérience que l’on peut faire à chaque instant, quand on a éprouvé et quand on éprouve ce sens de la dignité humaine, on sait d’une façon irrécusable qu’il peut y avoir dans l’homme une valeur infinie, une valeur universelle, une valeur qui ne peut d’ailleurs se constituer que par le consentement de chacun, c’est une valeur qui ne peut pas venir du dehors, c’est une valeur qui ne peut pas être apprise, c’est une valeur qui doit être créée et dont chacun peut être le créateur.

Et justement notre sollicitude pour la misère humaine, pour la solitude humaine, pour le désespoir humain, si elle est fondée sur ce sentiment, sur cette expérience irrécusable qu’il y a en chacun une origine possible, que chacun ne sera vraiment homme que lorsqu’il aura exercé cette initiative, lorsque il aura fait de sa vie une création personnelle qui portera un rayonnement et une dignité et de temps en temps, en effet, de temps en temps on perçoit à travers le visage humain une telle réponse, une telle grandeur, une telle noblesse que l’on en est complètement illuminé.

Il y a à certains moments un épanouissement du visage humain qui laisse transparaître ce fixe mystérieux, infini, qui nous comble et qui nous délivre de nous-mêmes jusqu’à la racine de l’être. C’est donc au-delà du donné que se situe l’homme. L’homme ne peut pas être donné, il ne peut pas être préfabriqué, il a à se faire, et c’est là l’unique problème finalement, c’est de se faire homme ! C’est de se faire homme.

C’est-à-dire de se faire source et origine, de se faire liberté et dignité, de se faire espace de lumière et d’amour pour que le monde entier en puisse être illuminé et transfiguré. Et de fait, en face d’un être qui s’est surmonté lui-même, qui s’est conquis lui-même, je pense à Gandhi par exemple, en face d’un être de cette qualité toutes les frontières disparaissent, tous les murs de séparation s’écroulent, on se retrouve dans un centre unique, unique, universel, intemporel où tous les êtres peuvent communier par le plus profond d’eux-mêmes, par le plus personnel et le plus secret d’eux-mêmes, communier dans l’universel où chacun peut coïncider avec tous les autres et tous les autres avec lui en ce point, en ce centre unique qui est intérieur à chacun, en ce sens précisément que il ne peut, ce centre, se constituer que par ce que saint Augustin appelait le passage du dehors au-dedans ; en entendant par dehors : une vie conditionnée par la phénoménologie physique, physico-chimique, une vie portée par l’univers, et par dedans : une vie qui se porte elle-même, une vie qui est contenue dans son secret, une vie qui jaillit dans sa propre générosité, une vie qui est un don, une vie qui est une offrande faite à tous, à tout l’univers et d’abord faite à une certaine présence qui est plus analogue à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes.

C’est évidemment uniquement dans ce centre unique [?] que le problème de Dieu peut se poser. Je veux dire d’une manière féconde, d’une manière actuelle, d’une manière vérifiable, d’une manière expérimentale, d’une manière quotidienne.

C’est à ce moment-là que le problème de Dieu ou plutôt l’expérience de Dieu va pouvoir s’amorcer, parce que comment pourrai-je faire de moi une source et une origine, comment pourrai-je surmonter tous mes déterminismes – ceux de ma biologie individuelle comme ceux de ma biologie collective – si je ne me ressaisis pas à la racine de moi-même ? Il faut que je puisse saisir mes racines et que je les transplante en un autre terroir que le terroir cosmique, ce qui ne peut se faire que si je rencontre une présence qui fait surgir en moi un don si profond et si total que tout mon être en acquiert une nouvelle polarité et qu’au lieu d’être ordonné à soi comme la vie qui doit se défendre, au lieu d’être ordonné à soi pour subsister dans une espèce d’égocentrisme naturel indispensable, il faut que je sois saisi si profondément que je me perde de vue parce que je suis envahi par une présence qui est elle-même pure générosité, pur amour, et que sa rencontre détermine immédiatement en moi un jaillissement d’amour qui fait de tout mon être une offrande envers elle, envers cette présence.

Il n’y a que cette voie d’oblation, cette voie d’offrande, cette générosité, cette voie d’amour, qui puisse être vraiment un remède à cet égocentrisme biologique indispensable qui m’enferme dans l’univers organique à l’instar de tous les vivants en me soumettant à des déterminismes qui n’ont absolument rien d’originel et qui ne peuvent, en aucun cas, passer pour humains. Une offrande totale de mon être, elle ne peut s’accomplir que si tout mon être peut être saisi par ce courant d’amour, peut être emporté par cet élan de générosité envers une générosité qui m’a prévenu, je veux dire qui se révèle soudain comme elle l’a fait pour Augustin, qui se révèle en moi comme une présence qui m’attend, qui m’atteint, qui ne me contraint aucunement et qui est là comme un visage d’amour.

C’est à ce moment-là que un dialogue pourra s’instituer, un dialogue de réciprocité où Dieu n’apparaîtra pas comme l’explication de cet univers préfabriqué, de cet univers intra humain, de cet univers incapable d’aucune initiative, de cet univers embryonnaire.

Un univers nouveau peut s’instaurer, si il nous est impossible de nous enfermer dans l’univers préfabriqué et si nous avons déjà comme une intuition qui nous engage à entreprendre l’expérience, si nous avons ce sentiment de la dignité humaine, si nous avons rencontré cette dignité humaine, si nous y sommes sensibles, si nous ne pouvons pas échapper à cette fraternité avec les autres sans éprouver que en effet qu’il y a en eux une valeur essentielle qui nous concerne au premier chef, une valeur qui ne peut se développer en eux qu’avec notre collaboration et qui ne peut se développer en nous que à travers cette fraternité, si nous avons déjà cette amorce d’une expérience qui nous ouvre à une dimension nouvelle, alors nous sommes en fait, en route vers la création d’un nouvel univers qui est l’univers proprement humain.

[Repère enregistrement audio : 59’29’’]

C’est dans cet univers proprement humain que le problème de la liberté, le problème du droit, le problème de la dignité, le problème de la propriété, que tous ces problèmes trouveront leur lumière, mais pas avant ! Avant d’être entré dans ce monde humain on aura des solutions biologiques, des solutions collectives, des solutions de compromis, des solutions de force, mais qui sont d’ailleurs inévitables parce que la biologie si elle n’est pas centrée, la biologie si elle n’a pas trouvé son gouvernail, si elle n’a pas trouvé sa polarité humaine, elle est forcément livrée ou à l’anarchie, ou bien alors réduite à une discipline qui l’enferme dans les bornes déterminées pour l’empêcher de se détruire elle-même.

C’est donc dans cet univers qui n’est pas encore, que nous allons trouver une issue créatrice, et c’est dans cet univers qui n’est pas encore, que la vie spirituelle prendra un sens. Il ne s’agira plus de définir l’esprit en fonction de la matière, mais il s’agira de voir dans l’esprit une réalité qui est telle que elle en peut exister que par une création de soi. Et il n’y a qu’une seule création de soi qui ne soit ni chimérique, ni monstrueuse, ni paranoïaque, ni absurde, c’est une création d’amour, où, nous ressaisissant à nos racines, nous constituons une nouvelle polarité, un nouveau centre qui est à la fois intérieur et altruiste. Il y a une espèce d’endo-hétérotopie si vous voulez, où l’élan le plus profond, le plus autonome, le plus libéré, le plus intérieur, ne peut être qu’un élan vers un autre qui est à son tour un pur dedans plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes.

C’est en tout cas sur le chemin de cette création de nous-même par nous-même que nous allons rencontrer la source divine, nous l’appellerons comme nous voudrons, peu importe, que nous allons rencontrer cet autre présent en chacun de nous, et qui en chacun de nous apparaît comme la valeur à la fois fragile, menacée et infiniment précieuse autour de laquelle gravite toute notre histoire personnelle, toute notre histoire de créateur. Cela peut paraître une conséquence infinie, et je crois que là est le problème des problèmes.

Encore une fois le seul problème est que une vision rétrospective, une religion rétrospective, une morale rétrospective, une politique rétrospective, une sociologie rétrospective, tout cela évidemment ne peut représenter que des solutions de compromis, des solutions provisoires qui peuvent s’avérer nécessaires à un moment donné, faute de mieux, mais il est clair que le vrai problème n’est pas là et que il y a un « not tobe« , plutôt un : « to be or not to be » qui s’impose à nous dans l’ordre de la personne. Nous ne serons quelqu’un que si d’une certaine manière nous cessons d’être quelque chose et ce passage de quelque chose à quelqu’un suppose une re-création si foncière et si radicale qu’elle n’est pas concevable en dehors d’un ordre oblatif, d’un ordre d’amour où nous nous ressaisissons tout entier pour nous offrir à un autre qui est lui-même suprêmement et radicalement à nous.

Je crois que c’est là la solution chrétienne, mais je ne veux pas développer ce thème ce soir. Je crois que c’est là la solution chrétienne. Je ne peux pas m’intéresser à Dieu sous un autre aspect parce que je ne peux pas m’intéresser à Dieu sans m’intéresser à l’homme, c’est la même chose. C’est parce que il y a une expérience humaine à faire, à vivre, à devenir, qui est notre seule chance d’échapper à un univers préfabriqué et absurde, c’est en raison de cette création humaine que la rencontre avec Dieu revêt un suprême intérêt.

Non pas un Dieu posé à priori, non pas un Dieu préfabriqué, non pas un Dieu de la tribu, non pas un Dieu qui est simplement la projection d’une biologie collective sans vouloir dire d’ailleurs du mal de toutes ces étapes que l’humanité a dû parcourir. C’est tout autre chose, précisément parce que il ne s’agit pas là d’une conclusion, d’un raisonnement déductif qu’une machine pourrait faire à notre place, il s’agit d’un engagement qui ne peut s’accomplir que par nous, qui nous situe dans un univers absolument nouveau, qui ne durera d’ailleurs qu’autant que durera notre adhésion à cette présence unique.

Il est bien clair, en effet, que si je suis sensible à la dignité humaine, si je me sens le débiteur de toute l’humanité, c’est parce que je retrouve en chaque humanité la même valeur infinie, infinie, c’est parce que il m’est impossible de croire dans une valeur en moi sans prendre soin de cette même valeur dans les autres, c’est précisément la même valeur. Ce serait renoncer à toute création de moi-même par moi-même, que de ne pas coopérer avec la même intensité à la naissance humaine d’autrui, c’est la même chose ; c’est la même chose donc c’est la même présence, c’est la même valeur qui nous est confiée dans les autres et en nous-mêmes.

On l’appellera comme on voudra. Qu’on lui donne le nom de Dieu ou de Christ, là n’est pas l’important. Là n’est pas la question. La question est de savoir justement si cet univers qui n’est pas encore mais qui peut-être, est réellement l’univers humain et le seul univers humain possible ; et je pense qu’en effet c’est le seul univers humain possible, mais il est difficile, il est difficile de lui donner toute sa réalité, puisque cela suppose de notre part un engagement de tous les instants et que au moindre refus c’est-à-dire au moindre refus de générosité et d’amour conscient et volontaire aussi peu que ce soit, toute la réalité de cet univers reflue et risque de s’effriter ou de s’effondrer puisque elle ne peut tenir, cette réalité du monde humain, qu’à une réciprocité d’amour où notre consentement est toujours essentiellement requis.

Vous voyez quelles perspectives tout cela peut offrir dans le champ, dans le champ de la révélation, ce qu’on appelle la révélation ; que si on pose une dogmatique qui est rétrospective, si on ne donne pas au témoignage évangélique une résonance actuelle dans cette recherche même et dans cette création de l’ordre humain, on aboutira certainement à des compromis insatisfaisants et c’est bien l’impression que j’ai eue en face du Concile, où il s’est fait tant de choses, d’ailleurs utiles et bonnes, c’est que au fond on n’a pas posé le vrai problème car le problème de fond est : « de quel Dieu parlons-nous, en face de quel homme ? »

Car si on ne se place pas en face de l’homme à venir, de l’homme que nous avons à créer, on passe forcément l’avenir qui est ramené à la mesure d’une humanité qui n’est pas encore humaine et qui ressortit finalement à une biologie cosmique.

Je crois que le christianisme est prospectif. Je pense que quand Jésus fait l’éloge de Jean-Baptiste et dit que : « le plus petit dans le Royaume est plus grand que le plus grand des prophètes » , il fait allusion et il nous oriente justement vers un avenir où l’homme sera le sanctuaire de la divinité et où la divinité se révélera dans ce partnership, dans cette sorte de réciprocité nuptiale qui constitue toute la vie spirituelle.

Je ne sais pas si je m’abuse, mais il me semble que c’est là une perspective absolument nécessaire et qui seule peut nous donner le sentiment, non pas d’un ressassement et d’un déjà vu, mais au contraire d’une nouveauté inépuisable puisque c’est dans une promotion constante de nous-mêmes que nous découvrons à la fois toujours mieux le visage de l’homme et le visage de Dieu, ce qui revient au même finalement, puisque il est impossible d’admettre que l’homme soit, au sens d’une création, qu’il mérite toute notre estime, tout notre respect, toute notre collaboration, impossible de croire à une dignité réelle si l’on ne croit pas ou si l’on n’a pas rencontré au cœur de l’homme une valeur infinie qu’on appellera comme on voudra c’est aussi simple de l’appeler Dieu, pourvu qu’en prononçant le nom de Dieu, ce soit aussi celui de l’homme c’est là le champ que nous avons à couvrir. [Fin de phrase qui n’est pas dans cet enregistrement]

C’est tellement un champ que nous avons à ouvrir, un champ que nous avons à explorer et il ne peut être que une expérience, une expérience où nous nous constituons nous-mêmes et qui va se développer d’une manière imprévisible, puisque nos frontières peuvent constamment s’élargir et nos murs de séparation s’écrouler et une expérience qui doit grandir à l’infini mais qui se concentre toujours autour de cette présence ineffable, unique, fragile, désarmée et qui est constamment confiée à notre amour puisque elle ne peut s’exprimer qu’à travers nous comme nous ne pouvons nous réaliser qu’à travers elle. La réciprocité est absolue, l’homme ne peut devenir humain qu’en se transcendant dans une offrande illimitée.

Et celui à qui il s’offre ne peut devenir l’origine de l’histoire, qu’en transparaissant à travers l’homme. Si bien que des deux visages sont constamment corrélatifs l’un de l’autre, le visage de l’homme et le visage de Dieu.