Zundel, extrait du livre Notre Dame de la Sagesse (1935) (*). Les titres sont ajoutés.
Zundel eut une expérience mystique de la Vierge à 15 ans, sa maternité révélant l’amour maternel de Dieu. A ce moment il perçut l’exigence de la pauvreté et la désappropriation, signes de pureté. Il devint le prophète de la « pauvreté divine ». Une de ses formes est justement l’Incarnation de Dieu dans notre histoire, qui manifeste que Dieu est un Dieu d’intériorité.
Zundel a écrit : « Marie a enfanté le Christ dans cette désappropriation radicale d’elle-même, comme le Père engendre le Verbe dans une radicale désappropriation de Lui-même, elle va donc nous enraciner, dans le Christ et par le Christ, au cœur de la très sainte Trinité. A partir de l’Annonciation, c’est la personne qui décide de l’avenir du monde. »
Pour ce mois marqué par la fête de l’Assomption nous vous proposons des extraits de Notre Dame de la Sagesse. Pauvreté, intériorité, sont des mots-clefs de ce livre.
Le plus brûlant apôtre
Paul avait connu ensemble et inséparablement Jésus en l’Église et l’Église en Jésus.
En voyant des millions d’hommes déterminés à extirper toute religion se tendre la main par-dessus toutes les frontières, avec une sorte d’élan messianique, comment ne pas penser à l’homme qui descendait de Jérusalem à Damas pour enchaîner les disciples du Christ et pour effacer son nom ?
Il était de bonne foi, il croyait que la secte nouvelle incarnait le blasphème, et qu’une conscience droite avait le devoir de prévenir son accroissement.
L’énergie indomptable qu’il sentait bouillonner dans ses veines ne lui laissait aucun doute sur l’issue de sa mission : il viendrait à bout de cette exécrable superstition.
Avant d’achever son voyage, pourtant, il en devenait lui-même le plus brûlant apôtre.
Il avait compris soudain, il avait vu : tout s’éclairait dans une Présence qui l’envahissait tout entier, dans une Personne qui devenait sa vie.
Avant tant d’autres âmes que sa parole enflammera, et plus profondément qu’elles, il a revêtu Jésus-Christ dont le nom ne cessera plus de jaillir de ses lèvres comme un cri d’amour.
La rencontre fulgurante lui a révélé, d’ailleurs, la solidarité ou plutôt l’identité mystérieuse entre Celui dont l’amour le terrassait et la Communauté qu’il rêvait de détruire :
« Je suis Jésus que tu persécutes » (Actes 9 :5)
Il avait connu ensemble et inséparablement Jésus en l’Église et l’Église en Jésus.
Toute sa théologie ecclésiale sera le développement de cette donnée première qui est pour lui la clef de I ‘Évangile :
Jésus et l’Église ne font qu’un.
L’Église c’est Jésus.
Que notre vie soit tout entière dans le Christ Jésus
Toujours davantage, le Christianisme prend à nos yeux la figure d’une Personne dans l’intimité de laquelle l’Église a mission de nous faire entrer.
Si nous étions plus soucieux de nous effacer en sa Personne, nos frères ne reconnaîtraient-ils pas en Lui la vérité qu’ils cherchent, la justice dont ils ont soif et l’amour qui transfigurerait leur vie ?
Pourraient-ils résister à la séduction qu’II exerce sur toute âme sincère, si l’Église leur apparaissait toujours en nous avec le visage libérateur du Christ Jésus ?
Telle est pourtant la stricte vérité dont la foi nous donne une conscience toujours plus vive :
Nous n’avons affaire avec l’Église que dans la mesure où nous avons affaire avec Jésus.
Comme autant de sacrements qui, à des degrés divers, Le représentent et Le donnent, les personnes et les rites, les dogmes et les lois convergent tous vers Lui, pour sceller en Lui toutes les puissances de notre être en les assujettissant à son amour par une identification de plus en plus parfaite : afin que notre vie soit tout entière dans le Christ Jésus.
Ainsi, toujours davantage, le Christianisme prend à nos yeux la figure d’une Personne dans l’intimité de laquelle l’Église a mission de nous faire entrer.
Nous sommes donc sûrs, a priori, de trouver Jésus au centre de toutes doctrines qui concernent la Vierge, sa mère et la nôtre.
Les hommages à la Vierge sont christocentriques
La Vierge représente vraiment quelque chose de suprême, mais dans l’ordre créé, et sa transparence est celle, divinement attirante, du sacrement qui ne peut que nous jeter en Dieu.
Les attitudes visibles peuvent induire en erreur des observateurs de bonne foi, soucieux de s’informer et oublieux de la logique de l’amour.
L’amour, en effet, ne connaît pas de mesure dans son langage, il vit d’hyperboles avec une sorte d’instinct totalitaire qui n’admet pas de réserve, comme n’en doit comporter aucune le don que l’homme fait de soi-même à Dieu.
Qu’est-il d’autre aussi bien – s’il n’est ce don même – qu’un témoignage à notre vocation mystique, comme une anticipation fugitive, comme une ébauche enivrante de cette plénitude où tout l’être se consomme en un parfait altruisme.
On brûle les étapes, on s’élance vers le terme, on étanche sa soif au fleuve de béatitude. Quelle langue parler alors sinon celle de l’adoration, toute pétrie de l’infini qu’elle pressent, qu’elle révère et qu’elle attend ?
Et si le cœur demeure ouvert, si l’être aimé, quand il n’est pas suprême, ne ferme point l’horizon, s’il n’est que le reposoir d’un élan qui rebondit plus loin, le signe translucide d’une Présence dont il incarne la réalité, l’ordre essentiel est sauvegardé plus qu’il n’est compromis.
La réalité de l’objet immédiat nous rend plus sensible, en effet, celle du Souverain Bien vers lequel nous entraînent tout ensemble ses limites et ses charmes. Les mots qui le dépassent, comme un remous de lumière, nous emportent vers la Lumière où l’adoration trouve son véritable objet.
Il ne faut jamais perdre de vue ce dynamisme inhérent à tout usage normal de la créature pour apprécier, à sa juste valeur, l’enthousiasme de la piété envers la Mère du Christ, en donnant d’ailleurs à ces considérations toute la souplesse que comporte l’analogie.
La Vierge, en effet, représente vraiment quelque chose de suprême, mais dans l’ordre créé, et sa transparence est celle, divinement attirante, du sacrement qui ne peut que nous jeter en Dieu.
Aussi bien tous les hommages qui montent vers elle, comme toutes les croyances qui se rapportent à elle, ont-ils un caractère rigoureusement christocentrique.
La piété envers Marie et la primauté de Jésus
Il n’est pas d’étude plus émouvante, à ce point de vue, que celle du dogme de l’Immaculée Conception.
Qui s’attendrait à trouver sous la plume d’un Docteur qui a toujours le nom de Marie sur ses lèvres, qui l’a toujours dans son cœur, la lettre que saint Bernard († 1153) écrivit aux chanoines de Lyon, pour protester contre la fête de la Conception de Marie, récemment introduite par eux dans la liturgie de leur cathédrale.
« Volontiers, s’écrie-t-il, la glorieuse (Vierge) se passera de cet honneur par lequel on semble ou honorer le péché, ou introduire une fausse sainteté. D’aucune manière d’ailleurs ne pourra lui plaire – contre la coutume de l’Église – une nouveauté présomptueuse, mère de témérité, sœur de superstition, fille de légèreté. »
« Naguère déjà, j’avais été averti de cette erreur chez quelques-uns, mais je me taisais pour épargner la ferveur qui vient d’un cœur simple, plein d’amour pour la Vierge. Mais maintenant, découvrant la superstition chez des sages, dans une noble et fameuse église dont je suis tout spécialement le fils, je ne sais si je pourrais me taire sans vous faire à vous-même une grave injure ? »
Il donnait plus haut la raison de son indignation :
« Bien qu’il ait été donné à quelques hommes, peu nombreux d’ailleurs, de naître avec la sainteté, (il ne leur a pas été donné) cependant d’être conçu avec elle, afin qu’à un seul fût réservée la prérogative d’une conception sainte : à (celui) qui devait sanctifier tous (les autres) et qui, venant seul sans péché, accomplirait la purification du péché. »
« Seul donc le Seigneur Jésus (a été) conçu du Saint-Esprit, parce que seul (Il est) saint avant sa conception. Lui excepté, cela regarde tous les fils d’Adam ce que l’un (d’eux) humblement et véridiquement confesse de soi : dans l’iniquité j’ai été conçu, dans le péché ma mère m’a conçu. »
Il est impossible de dire plus clairement que la piété envers Marie ne saurait jamais admettre rien qui déroge à la primauté de Jésus.
Les grands scolastiques du 13éme siècle : Alexandre de Halès († 1245), saint Albert le Grand († 1280), saint Bonaventure († 2274), saint Thomas d’Aquin († 1274), devaient adopter pour le même motif une position semblable.
Ils admettaient tous, assurément, la réserve qu’exprimait saint Augustin († 430) dans son livre De la nature et de la grâce (chap. XXXVI) : « De la Sainte Vierge Marie, pour l’honneur du Christ, lorsqu’il s’agit de péché je ne veux pas qu’il soit question. Nous savons en effet qu’une grâce plus grande lui a été accordée pour vaincre de toute part le péché par cela même qu’elle a mérité de concevoir et d’enfanter Celui dont il est certain qu’II n’eut aucun péché. »
Ils accordaient tous à saint Anselme († 11O9) : « qu’il convenait que la Vierge resplendît de cette pureté dont on n’en pourrait concevoir une plus parfaite après celle de Dieu. »
Ils étaient tous prêts à redire avec saint Thomas : « Il a été accordé plus de grâce à la bienheureuse Vierge qu’à aucun des saints. Elle fut plus pure de tout péché que tous les autres saints. A la bienheureuse Vierge, quelque chose dut être conféré en dehors de la loi commune. Sa sanctification (dès avant sa naissance) fut plus parfaite que celle des autres. Il faut croire que tout ce qui pouvait lui être accordé l’a été en effet. Il est vraisemblable d’admettre que celle qui enfanta le Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité, de préférence à tous les autres a reçu de plus grands privilèges de grâces. »
Tous enfin eussent applaudi à cette exégèse du Docteur angélique commentant le verset 6 du Ps. 18 (Il a établi sa demeure dans le soleil) en ces termes : « cela veut dire que le Christ a fait reposer son corps dans le soleil, c’est-à-dire en la bienheureuse Vierge qui n’eut aucune obscurité du péché, selon le mot du Cantique : “Vous êtes toute belle, mon amie, et il n’y a point de tache en vous.” » (1)
Marie et le péché originel
Ce qu’ils ne pouvaient admettre, c’est qu’elle n’eût contracté d’aucune manière la nécessité d’une rédemption personnelle. Car, suivant la remarque de saint Bonaventure, « cela intéresse l’éminente dignité du Christ qu’il soit le Rédempteur et le Sauveur de tous, qu’il ait ouvert à tous la porte (de la vie), et que pour tous lui seul soit mort. Il ne faut nullement soustraire à la généralité (de cette loi) la bienheureuse Vierge Marie, de peur qu’en augmentant la dignité de la Mère, la gloire du Fils ne soit diminuée, et qu’ainsi ne soit provoquée la Mère qui veut que son Fils soit exalté et honoré plus qu’elle-même, le créateur plus que la créature. »
Comme ils croyaient d’ailleurs, avec toute la tradition, que la Vierge ne se rendit coupable d’aucune faute actuelle, il restait qu’elle eût encouru de quelque manière la faute originelle.
Comme elle ne pouvait d’autre part être rachetée personnellement avant d’exister, en devenant ainsi solidaire d’Adam, on concluait qu’elle avait dû être sanctifiée après que son âme eut été créée et unie à son corps.
Saint Bonaventure indiquait pourtant déjà que cet après pouvait impliquer une simple Postériorité de nature et n’excluait pas nécessairement une simultanéité temporelle.
Duns Scot († 1308) fit faire à la question un nouveau pas en introduisant l’idée d’une dette ou exigibilité, ou, si l’on préfère, d’une exigence ou nécessité qui doit sortir son effet, eu égard à la nature du sujet, à moins qu’une intervention supérieure n’en suspende l’accomplissement.
Cajetan († 1534) élucida cette notion avec une incisive rigueur, en rappelant, avec saint Thomas, que la nécessité de mourir, affirmée en droit, de tous les fils d’Adam ne signifie pas qu’en fait une disposition spéciale de la Providence ne puisse exempter quelqu’un de la mort. D’où il concluait par analogie : « Si quelqu’un n’encourait point personnellement le péché originel, soit en fait soit dans la nécessité de l’avoir, il n’aurait pas besoin de rédemption. C’est assez pour rendre celle-ci nécessaire que tous soient tenus au péché originel. »
Il suffisait donc, pour assujettir la Vierge au Christ rédempteur, d’admettre que Marie, à l’instant où elle parvint à l’existence personnelle, portait en elle, eu égard aux conditions tout humaines de sa génération, cette exigence spoliatrice de la vie divine inhérente à la nature déchue, qui l’eût aliénée à Dieu, si au même instant une surabondance de grâce n’en avait prévenu l’effet.
Ce qui revenait à dire qu’elle s’était trouvée, au premier moment de son existence, dans la nécessité d’avoir le péché originel, d’être privée de l’ordination divine de la grâce en vertu de la mystérieuse solidarité dont la propagation charnelle est le véhicule, et, en même temps, soustraite à cette nécessité par la grâce rédemptrice, en vertu de la solidarité infiniment plus haute et plus efficace qui l’ordonnait à Jésus comme la Mère de Jésus. C’est dans ce sens que la pensée chrétienne devait peu à peu se fixer.
Elle se donna le temps de mûrir.
L’Immaculée Conception de Marie
La piété trouvait déjà son aliment dans la célébration de la fête de l’Immaculée Conception, dont l’Église romaine dès le 13ème siècle avait adopté l’usage, que le pape Sixte IV défendait avec vigueur dans les Constitutions des années 1476 et 1483.
Le Concile de Trente, en se référant à ces décisions, les avait fait siennes en 1546, en exceptant formellement du décret sur le péché originel la bienheureuse et immaculée Vierge Marie.
Grégoire XV déclarait encore néanmoins le 4 juillet 1622 : « Le Saint-Esprit, imploré par les plus instantes prières, n’a pas encore manifesté à son Église le secret d’un tel mystère. Or ce n’est que sous sa conduite que nous devons lire le rouleau d’éternité dans la chaire de chrétienne Sagesse. »
Le 8 décembre 166I, Alexandre VII enregistrait les progrès de la croyance « qu’embrassent presque tous les catholiques. »
Le 8 décembre 1854, la définition de Pie IX en faisait un dogme, affirmant que, « prévenue par les mérite du Christ Rédempteur, Marie n’avait pas été soumise au péché originel mais entièrement préservée de la tache d’origine, et, à cause de cela, rachetée d’une manière plus sublime. »
Une Sagesse plus haute que celle des Docteurs donnait une satisfaction éminente à leur sagesse, en soulignant ce qu’ils n’avaient cessé de mettre en relief : la primauté universellement rédemptrice du Christ Sauveur.
Le “sublimiori modo redempta” de la Bulle Ineffabilis Deus canonisait, pour ainsi dire, le Christocentrisme du dogme marial dont ils avaient senti avec raison que c’était l’essentiel : Marie toute rapportée à Jésus dès le premier instant de son existence, identifiée avec sa Passion en l’être de grâce qui fait d’elle l’Êve nouvelle, est ainsi tout entière du sang de Jésus, sa fille selon l’Esprit, avant qu’II ne soit de son sang selon la chair, en cette maternité ineffable qui sera l’éternelle restitution d’amour de tout ce qu’elle tient de Lui.
Jésus triomphant en Marie, Marie tout appropriée à Jésus, conçue en fonction de Lui et déjà nommée d’après Lui dès le premier instant de son existence : c’est là au fond ce que découvre la foi, en donnant au salut de l’Ange toute sa divine plénitude :
« Salut, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi. » (Luc 1:28)
Ainsi que le Père en la Trinité divine est sa Paternité même, comme une relation vivante à son Fils, sans rien d’autre qui ne soit cet élan même qui le constitue tout entier comme sa propre subsistance, de même la Vierge-Mère tire, pour ainsi dire, toute sa personnalité du rapport ineffable qui la consacre toute à ce même Fils qu’elle doit enfanter en la chair comme le fruit de l’Esprit.
Marie est tout entière,
Marie est uniquement,
Marie est depuis toujours :
la Mère de Jésus.
Marie, la suprême conformité au Christ Rédempteur
En Marie il ne peut être question d’une absence par rapport à Dieu : ni dans son âme qui Lui est toute appropriée, ni dans son corps qui est le berceau du Verbe fait chair. Toute sa vie est scellée au dedans en l’ordre éternel de l’Amour.
Comme en l’origine de la Vierge tout est réglé par sa vie intérieure en vue de sa maternité divine, il en est de même en sa mort.
Eu égard à l’économie purement spirituelle de son être elle ne devait pas mourir, s’il est vrai, comme saint Paul l’enseigne avec tant de profondeur, que la mort est le salaire du péché (Rom. 5:12)
Le Dieu véritable, en effet, est le Dieu des vivants (Matth. 22:32), ce n’est pas Lui qui a inventé la mort. Elle résulte de cette absence que l’homme opposa à sa Présence dès le commencement, lorsque le père de la race choisit de se détourner de la Source pour construire sur soi-même toute sa vie.
Il avait ainsi rejeté dans l’aventure cosmique l’humanité dont il était le chef et l’arbitre, alors qu’établie sur la frontière des corps et des esprits elle pouvait donner la préférence à l’un ou à l’autre de ces deux ordres.
Les sources vives étaient atteintes en l’homme ; une sorte de primauté était attribuée au corps qui allait assujettir l’âme à son rythme. Dans les cas le plus favorables la vie irait du dehors au dedans, en reconquérant péniblement sur les tendances centrifuges une intériorité difficilement harmonieuse. Désormais la chair raidie contre l’esprit acceptera difficilement son joug, et ses résistances feront retentir en tout l’être cette réponse de mort dont parle I’Apôtre (2 Cor. 1:9).
Le corps, tel qu’il est, est trop extérieur à l’âme pour qu’elle puisse entièrement le ressaisir en l’assouplissant à ses lois. L’absence suprême se répercute en lui jusqu’à ce que sa périlleuse autonomie s’évanouisse dans la mort : en attendant la mystérieuse reprise de la résurrection.
En Marie cependant, il ne peut être question d’absence par rapport à Dieu : ni dans son âme qui Lui est toute appropriée, ni dans son corps qui est le berceau du Verbe fait chair. Toute sa vie est scellée au dedans en l’ordre éternel de l’Amour.
Pour Marie, la mort ne peut venir en elle que de l’esprit, dans un acte de suprême conformité au Christ Rédempteur.
La mort ne peut donc résulter en elle du désordre intime de son être. Tout au contraire la mort ne peut venir en elle que de l’esprit, dans un acte de suprême conformité au Christ Rédempteur. Elle mourut sans doute dans une prière, en écoutant la Voix qui commandait toutes les fibres de son être, en répondant à l’appel qui la trouvait toujours disponible :
« Viens avec moi du Liban, ma fiancée,
viens avec moi du Liban. » (Cant. 4:8)
Elle mourut d’amour ; elle entra dans la Lumière qu’elle avait enfantée :
Elle vit qu’elle était Mère de Dieu.
L’assomption de la Vierge
Cependant son corps, dont toutes les fibres n’avaient jamais cessé d’être présentes à la Vie qui était née d’elle, portait en soi une exigence de résurrection. Ainsi que son âme, en effet, il était tout ordonné à Jésus.
Il fut réuni à cette âme pour que le règne du Christ s’accomplît en lui comme en elle.
Nous ne pouvons-nous faire aucune image de cette résurrection, ni de la manière toute surnaturelle dont doit vivre “un corps spirituel”. L’évolution de la matière corporelle nous est connue sous la condition d’extériorité qui en fait une limite à l’esprit ; nous ne savons pas ce qu’elle peut être sous la condition d’intériorité qui en fait l’expression de l’esprit : quand, dépouillée de sa fausse autonomie, elle est entrée elle-même dans sa divine pauvreté.
La foi nous donne assez de lumière, tout au moins, pour nous faire envisager l’assomption de la Vierge comme la contrepartie nécessaire de son immaculée conception, comme son aboutissement normal et son suprême couronnement : afin de consacrer dans tout son être la royauté éternelle de Jésus.
Que Marie nous donne Jésus et qu’elle nous obtienne tout ce qui le fait vivre en nous
Marie ne vise qu’à produire en nous une union toujours plus immédiate et plus personnelle avec Jésus.
La transparence infinie de la Vierge ne peut avoir d’autre effet que de faire mûrir la nôtre, pour que la clarté du Verbe nous envahisse tout entiers.
Si l’on ne peut être sans agir, quelle pourra être l’activité de Marie toute ordonnée à Jésus, sinon de l’exprimer en soi comme le Verbe de son cœur, et d’attirer tout à Lui en l’enfantant en tous ceux qui doivent vivre de Lui.
Que Marie nous donne Jésus et qu’elle nous obtienne tout ce qui le fait vivre en nous, c’est ce que l’on entend en disant qu’elle est médiatrice de toutes les grâces ; ce qui ne veut pas dire autre chose sinon qu’elle est toujours, dans ses rapports avec nous comme dans ses rapports avec Lui, la Mère de Jésus.
Son action est christocentrique comme l’est son être ; son influence est partout où doit “germer le Sauveur”, partout où resplendit quelque reflet de la vie du Seigneur. C’est dire qu’elle est universelle autant qu’elle est actuelle, suivant son mode propre qui est, partout et toujours, de s’effacer en Jésus. Et c’est affirmer du même coup qu’elle ne vise qu’à produire en nous une union toujours plus immédiate et plus personnelle avec Jésus.
Nous savons par expérience, aussi bien, que plus le génie est pur et plus la vertu est parfaite, plus aussi ils tendent à susciter notre personnalité véritable en nous communiquant quelque chose de leur intimité avec la Lumière.
La transparence infinie de la Vierge ne peut avoir d’autre effet que de faire mûrir la nôtre, pour que la clarté du Verbe nous envahisse tout entiers.
Elle n’est pas notre fin dernière, mais le sacrement diaphane qui en fait rayonner sur nous la lumineuse aimantation. Elle rend tout notre être d’autant plus présent à Dieu, d’autant plus intérieur à la vie de Jésus, que nous sommes plus filialement dociles à son influence maternelle.
Mais elle ne s’immisce pas dans cette communion suprême où l’âme, face à face avec son Seigneur – dans la nuit d’ici-bas ou dans le matin de la vision – entend la parole unique qui suscite en elle la réponse unique par laquelle se consomme l’union ineffable que Dieu contracte avec elle aux fiançailles mystérieuses de son baptême.
Elle n’est pas la Source, mais “l’aqueduc” (sermon de saint Bernard) qui nous relie à la Source ; elle n’est pas la Sagesse, mais le Siège de la Sagesse ; elle n’est pas la Vie, mais le jardin fermé d’où jaillit le fleuve de Vie. (Cant. 4:12-15)
En elle comme en l’Église, c’est toujours Jésus que l’on rencontre :
« Moi, Jésus, je (vous) ai envoyé mon ange…
Moi je suis le rejeton et la postérité de David,
l`étoile radieuse du Matin.
L’Esprit et l’Épouse disent : “Viens !”
Que celui qui écoute dise aussi : “Viens !”
Que celui qui a soif vienne
et que celui qui le désire prenne de l’eau de la Vie gratuitement » (Apoc. 22:16-17)
De même que les grandes cathédrales, sous le nom de Notre-Dame, sont les tabernacles de l’Hostie, ainsi Marie luit dans l’Église comme l’Ostensoir de Jésus.
Note
(1) Psaume. 18 (19) verset 5 : « Il a établi sa demeure dans le soleil : Il sort, comme l’époux, de la chambre de noces. »
Dans le livre de Jean Vanel, Hymnes chrétiens oubliés : les paumes il est dit qu’en hébreux on a : « il a dressé une tente pour le soleil. » La Vulgate a corrigé à partir de la Septante : « c’est Lui qui, du soleil, a fait sa tente. » Et depuis Justin, ce verset est considéré comme un chant au Christ, Soleil du monde.
Pour la deuxième partie du verset, la Vulgate interprète en référence aux textes de l’évangile où le Christ est appelé « l’Époux ». Certains Pères ont interprétés que le Christ, dans son incarnation, sortait du sein de Marie (la chambre de ses noces avec l’humanité) pour être l’Époux de l’Église. Marie est alors « le soleil lumineux dans lequel le soleil de justice a voulu habiter. »
(*) Livre « Notre Dame de la Sagesse »
Nouvelle édition ; broché ; publié par les Editions du Cerf, rubrique spiritualité, collection : « Trésors du Christianisme ».
Parution mai 2009.
124 pages.
ISBN 978-2-204-08964-7