La virginité des rapports de Dieu avec Lui-même : Dieu n’a de contact avec soi qu’à travers l’Autre. Nous entrevoyons la signification prodigieuse du monothéisme trinitaire. Dès que nous y entrevoyons la pauvreté de Dieu, nous avons la clé pour comprendre la divinité de Jésus-Christ. L’unicité de Dieu tient à la perfection de son dépouillement. Alors Dieu a tout ce qu’il faut pour exister dans un univers de valeur où la seule grandeur est le don de soi. Le sens de l’Incarnation et de la Divinité de Jésus-Christ.
Le Dieu qui se révèle dans la désappropriation radicale apparaît comme la suprême valeur en raison de ce vide infini qu’il fait en Lui-même, en raison de cette virginité même de ses rapports avec Lui-même puisqu’il ne s’atteint qu’à travers l’Autre dans cette démission radicale qui devient la suprême valeur, dans un engagement éternel qui est un dégagement de Lui-même puisque, encore une fois, Il n’a contact avec soi qu’à travers l’Autre.
Toute la paternité du Père est son regard vers le Fils, toute la filiation du Fils est son regard vers le Père, toute la personnalité de l’Esprit Saint est son aspiration éternelle vers le Père et le Fils. Toute la vie divine est échange, communion, démission, désappropriation, pauvreté. L’humilité de Dieu éclate ici comme l’assise même de sa grandeur. C’est ce que suggère le Lavement des pieds, ce geste scandaleux que les apôtres refusent d’abord, ce geste scandaleux et magnifique qui a en lui toute la transmutation des valeurs, qui scelle la carrière de Jésus-Christ, qui s’ouvre sur la Passion où la Croix enfin va charpenter l’univers et où Dieu va se révéler comme la grande victime, la grande victime qui est toujours du côté des victimes parce que le mal, c’est précisément une blessure faite à l’Amour et endurée par l’Amour, pour l’Amour, en faveur de ceux-là même qui la lui infligent.
Nous voyons se profiler à travers l’échec de Dieu le Visage de l’Eternelle Pauvreté. Nous entrevoyons la signification prodigieuse de ce monothéisme trinitaire qui n’érige pas une souveraineté absolue et unique au-dessus de toutes les souverainetés pour consacrer une liberté dépendante ! Mais cette unicité de Dieu tient justement à la perfection incomparable de son dépouillement, parce qu’Il est le dépouillement infini, qu’il a tout ce qu’il faut pour exister dans un univers de valeur où la seule grandeur est le don de soi.
Aussi bien est-ce par le don de nous-mêmes que nous avons à Le rencontrer et il n’est pas d’autre voie pour Le connaître que de se vider de soi, pour faire de soi-même un espace illimité et toujours mieux capable de L’accueillir. Dès que nous entrevoyons l’Eternelle Pauvreté de Dieu, dès que nous pressentons un monothéisme trinitaire, nous avons aussi la clef de ce que nous appelons la Divinité de Jésus Christ.
La divinité de Jésus-Christ semble être l’absurdité radicale.
Comment Dieu peut-Il être terrestre ? Comment peut-Il fonder une carrière qui se déroule dans l’histoire humaine ? Comment peut-Il fonder l’adoration ? Et le Christianisme est fondé sur cette absurdité radicale de l’adoration par l’humanité soi-disant civilisée, de l’adoration d’un homme. On comprend le scandale du Coran affirmant qu’en vénérant Jésus comme un prophète en lequel s’accomplira la fin de l’histoire humaine, on comprend que le Coran ne cesse de polémiquer avec une conviction farouche en disant que Dieu n’enfante pas, que Dieu n’engendre pas et n’est pas engendré. C’est que justement la Divinité de Jésus Christ n’a de sens que si d’abord Dieu se Situe au-dedans, au-dedans.
Il est étonnant que, justement, on n’ait pas exposé, présenté le mystère de Jésus en tenant compte essentiellement de ce secret qui jaillit du Cœur de Jésus, ce secret essentiel, à savoir que Dieu n’est pas là-haut, là-bas, après… mais ici et maintenant, au-dedans, au-dedans de nous-mêmes. « Dieu est toujours déjà là », comme Augustin nous l’apprend magnifiquement dans le récit de sa conversion. « Tu étais avec moi. Tu étais avec moi, c’est moi qui n’étais pas avec toi. »
L’Incarnation n’est donc aucunement une descente du Ciel puisque le Ciel est en nous, l’Incarnation, comme dit le symbole de Saint Athanase, est une assomption de l’humanité à Dieu, une assomption de l’humanité à Dieu, une ouverture de l’humanité à Dieu, une venue de l’homme à Dieu. Dieu n’avait pas à venir puisqu’il était éternellement déjà là, c’est l’homme qui avait à venir et, quand nous voyons en nous combien faible est notre adhésion à Dieu, combien elle est fluctuante, combien elle est hésitante, se reprenant sans cesse dans une suite d’infidélités, quand nous voyons combien Dieu est en nous une idole engagée encore dans toutes sortes de mythes cosmiques mal définis et mal digérés, nous comprenons en effet que c’est l’homme qui avait à venir à Dieu.
Jésus, c’est donc l’humanité qui est venue à Dieu, l’humanité assumée en Dieu. Et comment ? Sur le comment, nous sommes instruits par notre expérience en ce sens que notre expérience introduit déjà une perspective qui nous rend intelligible en quelque manière ce fait que nous aussi, nous avons notre polarité en Dieu, nous aussi nous sommes aimantés vers cet Autre plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes qui nous attend au plus intime de nous.
Nous aussi, nous sommes vraiment des personnes ! Nous ne sommes source et origine que dans la mesure où, effacés dans la Présence Divine, guéris de notre moi complice et passionnel, nous sommes tout entiers depuis la racine de nous-mêmes, nous sommes tout entiers un élan vers l’Unique, Il est vraiment notre moi au sens où nous sommes suspendus à Sa Présence quand nous sommes réellement existants.
Mais en nous cette adhésion est fluctuante, elle est obscure, elle est sans cesse contestée et obscurcie. Mais n’empêche qu’il y a cette orientation dont nous percevons soudain l’immense pouvoir créateur quand il nous arrive comme à Augustin de passer du dehors au dedans et de retrouver en nous cette Beauté si antique et si nouvelle qui n’avait jamais cessé de nous attendre.
Jésus Christ représente l’élan terminal projeté par cette aimantation. En Lui, précisément, le moi, le moi complice est radicalement évincé par l’assomption libre, je veux dire que, en Lui, vraiment, la jonction parfaite s’accomplit, en Lui vraiment le moi divin devient le seul moi : cela veut dire, dans les termes les plus simples, que l’Humanité de Jésus Christ n’a plus d’autre lien avec elle-même que la Pauvreté Divine. Et ceci va s’éclairer dans une perspective paulinienne admirable qui m’est particulièrement sensible, c’est la vision paulinienne du second Adam.
Date de publication sur le site : 02/01/2006