Résumé : La notion même de guerre suppose une humanité qui n’est pas encore née. Or, une seule vie humaine vaut plus que le monde entier. Le christianisme est la religion de la grandeur de la vie ; La seule voie de la paix, c’est de croire en l’homme.
Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ». La qualité de cet enregistrement est médiocre, il est d’autant plus recommandé de suivre le texte lors de l’écoute.
Les guerres attestent que l’homme n’est pas encore né
Ce que je voudrais simplement vous dire pour moi comme pour vous-mêmes, c’est la prise de conscience du prix de la vie humaine que ces événements nous rendent si profondément sensible.
Toutes les guerres de l’histoire sont l’attestation tragique que l’homme n’est pas encore né. La guerre établit la religion en état de faillite ; car si la religion elle-même induit à la guerre…, si elle n’a pas créé dans ses fidèles le sens de la grandeur de tout homme et de l’inviolabilité de toute conscience, cette religion est condamnée… C’est le signe que cette religion, quelle qu’elle soit, elle non plus n’est pas née, qu’elle n’est pas fondée sur le vrai Dieu qui nous révèle l’inviolabilité de l’homme.
Il est évident que la notion même de guerre suppose une humanité qui n’est pas encore née. Une humanité qui serait née à elle-même, qui aurait découvert l’inviolabilité de la vie humaine en chacun, saurait que chacun est plus précieux que le monde entier dans sa matérialité. Aucun territoire ne vaut le sacrifice de la vie, que toutes les dissensions doivent être résolues par des conversations d’homme à homme, et que il y a toujours une solution si l’on veut sauver la vie, si l’on met la vie au premier plan, si l’on croit en l’homme et à son inviolabilité. Toutes les guerres de l’histoire sont donc l’attestation tragique de ce fait que l’homme n’est pas encore né. Et du même coup, la guerre établit la religion en état de faillite ; car si la religion elle-même induit à la guerre, si elle encourage la guerre, si la religion ne peut l’empêcher, si elle n’a pas créé dans ses fidèles le sens de l’homme, de la grandeur de tout homme et de l’inviolabilité de toute conscience, cette religion est condamnée, toute religion est condamnée, se condamne elle-même quand elle conspire avec la guerre, quand elle l’encourage, quand elle en envisage-même la possibilité. C’est le signe que cette religion, quelle qu’elle soit, elle non plus n’est pas née, que elle n’est pas fondée sur le vrai Dieu qui justement nous révèle, lui, l’inviolabilité de l’homme et la sainteté de l’existence.
Sans doute on pourra toujours dire que, un criminel est un homme, qu’un criminel, c’est un homme, c’est un être qui sort du peuple humain, qui se met lui-même au ban de l’humanité, ce qui n’autorise pas l’humanité d’ailleurs à le supprimer, mais simplement à l’empêcher de nuire jusqu’à ce que il trouve le chemin de son humanité.
Une seule vie humaine vaut plus que le monde entier
Il y a le cas, ce qui me parait grave, c’est précisément que la religion, et plus elle est affirmée, plus elle est publique, que la religion n’arrive pas à insuffler à l’homme le culte de l’homme et le sentiment de son inviolabilité.
Rien ne peut justifier une guerre, finalement, quand il n’y a pas eu vraiment des crimes, des crimes contre nature accomplie contre l’homme, et que, il n’y aurait aucun autre moyen de les prévenir. Et c’est certainement la leçon qui me frappe le plus dans ces événements, c’est qu’une seule vie humaine vaut plus que le monde entier, le monde entier devrait se liguer pour le salut d’une seule vie humaine, à combien plus forte raison quand il s’agit de milliers, de milliers, de milliers de vies humaines !
Chaque soldat qui tombe, où que ce soit, c’est une jeune force qui est enlevée à l’humanité, c’est une jeune espérance qui est enlevée à elle-même, à son foyer, à sa famille, à tous ceux qui l’aiment, c’est un arrachement brutal et barbare à toute une situation qui pouvait conduire à plus de joie et à plus de grandeur. Je sais que la plupart des gens ne font pas grand chose de leur vie, que en effet la plupart des hommes ne sont pas nés, l’immense majorité ! Mais enfin, il y a la possibilité tant qu’on est vivant de naître. Et cet arrachement brutal qui peut être pour l’individu d’ailleurs une réalisation héroïque et sainte, s’il l’accepte dans un esprit d’offrande et d’abandon.
Que l’homme périsse de la main de l’homme, c’est affreux et inadmissible, parce que cette mort-là n’est pas dans la nature… L’homme ne peut se réaliser qu’en étant un accueil universel pour tous les hommes.
Il n’en reste pas moins vrai, si l’on considère l’organisation, [que la guerre est] un attentat contre la vie humaine. Et c’est cela qui est terrible ! Toutes les destructions matérielles sont affreuses, qui sacrifient souvent des chef-d’ œuvres irréparablement ; c’est cette perte de la vie humaine qui est insupportable. Que l’homme périsse de la main de l’homme, c’est cela qui est affreux et inadmissible, parce que cette mort-là n’est pas dans la nature et cette mort-là elle a un visage monstrueux précisément parce que l’homme ne peut se réaliser que en étant un accueil universel pour tous les hommes. Alors qu’un homme puisse être, pour un autre, la cause de sa mort, et qu’un groupe d’hommes puisse être pour un autre groupe d’hommes, la cause de leur mort, c’est là quelque chose de particulièrement douloureux et inadmissible. C’est dans ce sens que les événements nous atteignent au plus profond de nous-même comme une négation de l’humanité, comme la preuve que l’homme n’est pas encore né.
Mais pour nous la leçon à en tirer, c’est de constater combien souvent nous-même nous avons abîmé la vie, combien souvent nous n’avons pas respecté l’humanité d’autrui, combien souvent nous avons limité le champ d’expansion de la vie par nos humeurs, par nos caprices, par nos égoïsmes, par nos ressentiments, par nos jalousies, enfin par tout ce qui est un refus d’accueil.
Le christianisme est la religion de la grandeur de la vie
Et si nous sortons vivants de cette épreuve, et qui a plus ou moins commencé aujourd’hui, c’est justement dans ce sens que nous tirerons la leçon de l’événement : considérer la vie comme sacrée, considérer qu’en chacun elle est universelle, en promouvoir l’établissement et le progrès en chacun et éviter surtout tout ce qui pourrait jeter une ombre sur la vie, tout ce qui pourrait restreindre, tout ce qui pourrait empêcher les autres d’en faire un chef-d’oeuvre de lumière et d’amour.
C’est cette religion de la vie qui est au cœur du Christianisme, qui est au cœur de Dieu puisque Dieu donne sa vie pour sauver la vie humaine, puisque la Croix de Jésus-Christ mesure la grandeur de notre vie. C’est cette religion qui atteste l’authenticité de la religion tout court, c’est donc dans la mesure où nous respecterons la vie, où nous ressentirons toute blessure faite à la vie comme une blessure faite à Dieu, c’est dans cette mesure que nous serons fidèles à l’Evangile, fidèles à la parole de notre [?] Seigneur : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient avec surabondance. » (Jn.10:10)
La voie de la paix
Rien ne serait plus merveilleux que de rendre heureux ceux qui nous entourent et de passer notre existence terrestre autant qu’elle doit durer, de la passer justement à être dans la vie des autres le sourire de la Présence et de la tendresse divines.
Demandons-en la grâce par l’intercession du cœur immaculé de Marie qui est la source d’un si grand amour et dont il est dit justement que la Vierge qui elle, s’identifiait avec ce cœur, est la mère du Bel Amour, la mère du Bel Amour. Le Bel Amour c’est celui-là, c’est celui qui glorifie la vie, qui la protège, qui la préserve et qui cherche toujours à lui faire prendre ce qu’elle a de plus grand et de plus beau.
La seule voie de la paix, c’est de croire en l’homme, de vouloir passionnément que soit respectée l’inviolabilité de chacun, se convaincre que chaque vie, chaque individu est indispensable et que sa vie vaut plus que le monde entier.
Si nous entrons dans cette voie royale, il y aura quelque chose de changé et c’est certainement cela la seule voie de la paix, de croire en l’homme, de vouloir passionnément que soit respectée l’inviolabilité de chacun, se convaincre que chaque vie, chaque individu est indispensable et que sa vie vaut plus que le monde entier, comme saint Jean de la Croix avait affirmé de chaque pensée : qu’une seule pensée de l’homme est plus grande que tout l’univers. Il n’y a que Dieu qui soit digne de l’amour de Dieu [?].(*)
Si déjà une seule pensée de l’homme est plus grande que l’univers, à plus forte raison, la vie tout entière. Nous voyons bien que la tradition chrétienne, comme la tradition mystique, il en est ainsi, la guerre ne peut pas être concevable pour un chrétien, à moins qu’il n’y soit forcé, ayant épuisé toutes les possibilités du don de lui-même, mais il est incroyable que – et nous le voyons bien dans le fait que saint François ait été reçu par le Sultan Malik al Kamil à Damiette – quand un homme rayonne de Dieu à un tel degré, même l’ennemi le respecte, même l’ennemi reconnaît en lui un messager innocent de la Paix et de l’Amour.
Que nous ne perdions pas dans notre cœur… de voir chacun… comme un fils de Dieu… Il est indispensable, quel qu’il soit, à l’équilibre de la Création, parce qu’il porte dans son cœur la lumière d’une révélation que lui seul peut accomplir, parce que personne n’est inviolable si un seul homme échappe à cette dignité.
Nous demandons, quel que soit le déroulement des événements, que nous ne perdions pas dans notre coeur cet accueil, cette possibilité de voir chacun, où qu’il se situe, de voir chacun comme un fils de Dieu qui a besoin de notre prière, qui a besoin de notre amour parce que, il est indispensable, quel qu’il soit, à l’équilibre de la Création, parce qu’il porte dans son coeur la lumière d’une révélation que lui seul peut accomplir, parce que personne n’est inviolable si un seul homme échappe à cette dignité.
Nous prions de toutes nos forces pour que l’homme naisse et que, en ce commencement tragique des événements, de part et d’autre, les hommes se reconnaissent, apprennent à se reconnaître et à respecter les uns dans les autres le visage éternel de l’humanité.
(*) C’est-à-dire digne de son objet. « Il n’y a que Dieu qui soit digne d’elle. »
Brève maxime de saint Jean de la Croix, du manuscrit autographe Andújar : « Un solo pensamiento del hombre vale más que todo el mundo ; por tanto, sólo Dios es digno de él. ». Cf. correspondance avec Blaise Pascal, (fragment Preuves de Jésus-Christ, Lafuma 308, Brunschvicg 793) « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas la moindre des esprits. Cal il connaît tout cela, et soi, et les corps rien. »

Saint François d’Assise et le sultan Malik al-Kamil en 1219, à Damiette en Égypte.