Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».
D’où vient que notre Seigneur échoue de cette manière ?
Il est bon que je m’en aille
« Il est bon que je m’en aille, dit notre Seigneur, il est bon que je m’en aille, car si je ne m’en vais pas, le Paraclet, l’Esprit Saint ne viendra pas à vous. » (Jn. 16:7) Dans ces, dans ces paroles au cours de ses derniers entretiens avec ses disciples, selon l’Evangile de saint Jean, notre Seigneur reconnaît, reconnaît donc son échec. Il n’y a pas, en effet, d’aveu plus explicite que celui-là : « Il est bon que je m’en aille, puisque je suis un obstacle pour vous, un obstacle à l’avènement de l’Esprit saint. »
D’où vient que notre Seigneur échoue de cette manière ? C’est évidemment que les apôtres qui le voient devant eux, ne l’ont pas vu au-dedans d’eux-mêmes. Cela veut dire qu’ils n’ont pas reconnu le caractère sacramentel de son humanité. Ils ne voient pas au-delà de cette humanité. C’est pourquoi ils attachent à cette humanité de notre Seigneur les rêves qui remplissent leur imagination et leur cœur. Ils le voient comme ils veulent qu’il soit. Ils le voient conforme à leur désir et à leur ambition.
Notre Seigneur, en effet, échappe nécessairement à qui le regarde du dehors. Si bien que finalement, personne l’a vu, en dehors de la très Sainte Vierge, personne l’a vu dans sa réalité essentielle, ni ses amis, ni ses ennemis, ni ceux qui l’ont suivi avec amour et enthousiasme, ni ceux qui l’ont persécuté, ni ceux qui l’ont jugé et condamné.
Désormais il faut se rendre présent à Jésus-Christ
C’est toujours à Jésus-Christ qu’il faudra recourir… Mais, pour rencontrer cette révélation suprême, il faut se rendre présent à Jésus-Christ.
Il est bien vrai que en Jésus la Présence de Dieu est entrée dans l’histoire, d’une manière définitive. Il est bien vrai que l’humanité de notre Seigneur est la suprême révélation de Dieu précisément parce qu’elle est totalement effacée, on voit que le détachement subsistant et éternel qui est la personnalité du Fils de Dieu, il n’y a pas de révélation qui puisse aller au-delà que celle qui nous est communiquée‚ par ce suprême dépouillement.
C’est toujours à Jésus-Christ qu’il faudra recourir. C’est toujours vers Jésus-Christ qu’il faudra se tourner pour obtenir la vraie vision du visage de Dieu. Mais, pour rencontrer cette révélation suprême, il faut se rendre présent à Jésus-Christ.
Nous retrouvons cette loi de l’univers interpersonnel dans l’univers interpersonnel, dans l’univers, l’univers qui est fondé sur la communication des personnes, sur l’échange de leurs intimités. Il n’y a de contact possible qu’à travers le don de soi-même et plus ce don est parfait, plus la connaissance est parfaite et quand ce don manque, il n’y a pas de connaissance possible.
Et c’est là justement ce qui explique cet échec de notre Seigneur, exprimé dans ces paroles bouleversantes : « Il est bon que je m’en aille car, si je ne m’en vais pas, l’Esprit saint ne viendra pas à vous. »
L’effusion de l’Esprit
Le miracle de la Pentecôte…, c’est à travers cette effusion de l’Esprit que les apôtres deviendront présents à Jésus et que…, ils le verront comme la vie de leur vie, ils le verront comme intérieur à eux-mêmes.
La vie donc de notre Seigneur n’aurait aucune espèce de conséquence, n’obtiendrait aucun effet, si elle ne revivait pas dans le cœur de ceux qu’il a choisis pour continuer sa mission et c’est justement ce qui constitue ce caractère si dramatique de ses derniers instants : il va disparaître, il va cesser d’être visible, il va traverser la mort et, si il est le vainqueur de la mort et si il en triomphe par sa Résurrection, cette Résurrection elle-même, nous l’avons souvent remarqué, elle est réservée et elle n’a pour témoins que ses seuls disciples qui n’ont rien compris et qui, jusque au jour de l’Ascension, conservent leur vieux rêve d’une restauration d’Israël.
Le miracle de la Pentecôte décidera de tout, puisque c’est à travers l’effusion du Saint- Esprit, qui prend possession de l’âme des apôtres, c’est à travers cette effusion de l’Esprit que les apôtres deviendront présents à Jésus et que, cessant de le voir comme un personnage extérieur à eux-mêmes, ils le verront comme la vie de leur vie, ils le verront comme intérieur à eux-mêmes.
Mais, en le voyant intérieur à eux-mêmes comme la source même de leur mission, comme la lumière même qu’ils communiquent, comme la grâce qu’ils répandent, comme la seule Présence enfin qui légitime leur action et lui donne son efficacité, en voyant Jésus comme intérieur à eux-mêmes, ils se verront eux-mêmes comme les sacrements de Jésus. Ils se verront comme dépouillés d’eux-mêmes pour n’être que les signes vivants qui signifient ou qui témoignent de sa Présence et qui la communiquent.
L’Eglise société mystique et société sacramentelle
L’Eglise apparaît ainsi à travers eux immédiatement comme une société mystique, comme une société sacramentelle où l’homme est totalement effacé dans la Présence de Jésus-Christ. C’est ce caractère sacramentel de l’Eglise que nous avons vu des milliers de fois, que il s’annonce dans la vision qui transforme Saul en Paul qui fait du persécuteur un apôtre : « Je suis Jésus que tu persécutes. » C’est par-là que Jésus entre dans l’histoire, par ce mystère de l’Eglise, par cette médiation sacramentelle des hommes qu’il a choisis pour poursuivre sa mission.
Une présence humaine est indispensable pour accueillir la Présence divine, qui s’offre en personne à l’humanité en Jésus-Christ et que, sans cette Présence médiatrice de l’homme…, rien ne se passerait.
C’est-à-dire que, finalement, une Présence humaine est indispensable pour accueillir la Présence divine, qui s’offre en personne à l’humanité en Jésus-Christ et que, sans cette Présence médiatrice de l’homme, d’abord des Apôtres, de ceux auxquels ils imposeront les mains et de tous ceux qui croiront à la Parole de Jésus à travers la leur, sans cette médiation humaine, sans cette médiation d’une Présence humaine, rien ne se passerait.
« Je suis Jésus »
S’effacer en Jésus pour conduire à Lui
Toute cette médiation peut se décomposer, d’une manière, d’une certaine manière en deux temps, peut se présenter sous deux aspects : l’aspect sacrement qui, de toutes manières, dépouille les apôtres d’eux-mêmes quand même ils ne le voudraient pas car justement leur mission est radicalement une démission. Ils ne témoignent de Jésus qu’en s’effaçant en Jésus et ils ne peuvent communiquer la vie et la grâce de Jésus qu’en vertu d’un pouvoir qu’ils tiennent de lui, qu’ils ne peuvent exercer que pour lui, en s’effaçant en lui et pour conduire à lui.
Même s’ils ne le voulaient pas, il en serait ainsi. Ils n’ont aucune possibilité de s’approprier ce pouvoir sans le perdre aussitôt. C’est ce que Pierre signifie lorsque Simon le Magicien prétend lui acheter le pouvoir de conférer le Saint-Esprit (Act. 13:6-12). Dans le refus indigné qu’il oppose à ce marché scandaleux, il atteste, il témoigne que il ne peut pas disposer du Saint Esprit, en faisant un marché à son propos parce que justement ce pouvoir réside tout entier dans la personne de Jésus et ne s’exerce à travers lui que dans la mesure où il est et se comporte comme le sacrement de Jésus. C’est donc dans son effacement et dans sa démission que réside tout son pouvoir.
C’est là l’aspect sacramentel où le pouvoir de l’apôtre, le pouvoir de l’Eglise apparaît comme essentiellement lié à la personne et à la Présence de Jésus. En sorte que ceux qui se rendent à la parole des apôtres, ceux qui la reçoivent et qui l’acceptent, se lient immédiatement et uniquement et exclusivement à la personne et à la Présence de notre Seigneur. Ils sont libres de l’homme qui annonce et qui communique cette parole, qui est l’instrument et le sacrement de cette vie et de cette grâce. Ils sont complètement libérés de lui, comme ils sont appelés à devenir libres d’eux-mêmes.
Mais évidemment cette garantie de la liberté, qui est à la base du pouvoir de l’apôtre et de l’Eglise, cette libération essentielle n’aurait aucun sens, si elle n’aboutissait pas à une démission de toute la vie dans la personne de l’apôtre, comme dans la personne de ceux auxquels il s’adresse.
Pas d’Eglise sans la Présence humaine qui rend sensible la Présence de Jésus
Cela ne signifie rien de recevoir le baptême ou la confirmation ou l’Eucharistie si l’on ne s’unit pas par-là à la personne de notre Seigneur pour en vivre, pour en témoigner et pour la communiquer.
Finalement, l’échec du Christ serait complet si cette médiation sacramentelle ne s’accompagnait pas d’une médiation personnelle, c’est-à-dire si elle ne répondait pas à la Présence de Jésus-Christ offerte éternellement à l’humanité, la Présence humaine qui médiatise, qui signifie, qui appelle et qui communique cette Présence. Il n’y aurait pas d’Eglise. Finalement, il n’y aurait pas d’Eglise sans cette Présence humaine qui rend sensible la Présence de Jésus dans la vie quotidienne.
Et c’est ça qui nous touche personnellement, quelle que soit notre situation dans l’Eglise, quelle que soit la fonction que nous avons à y remplir, que nous soyons prêtre, ou laïc, religieux ou vivant dans ce qu’on appelle « le monde » : nous ne pouvons être chrétiens que dans la mesure où nous apportons à Jésus notre Présence et où notre Présence devient elle-même un signe vivant et une manifestation visible de la sienne.
Cela veut dire que le sacrement ecclésial ne peut accomplir sa mission – ce sacrement qui est l’Eglise même – il ne peut accomplir sa mission que dans la mesure où il est vécu mystiquement, où il est vécu intérieurement par nous et où notre vie signifie et communique la Présence de Jésus.
Cela veut dire que être chrétien et témoigner de la Présence de Jésus et la communiquer, c’est une seule et même chose. Cela veut dire que la vie mystique est consubstantielle à la vie chrétienne. Cela ne signifie rien de recevoir le baptême ou la confirmation ou l’Eucharistie, cela ne signifie rien si l’on ne s’unit pas par-là à la personne de notre Seigneur pour en vivre, pour en témoigner et pour la communiquer. Etre inscrit dans un registre ou participer à des rites, sans en vivre, c’est renouveler l’échec de notre Seigneur, c’est de nouveau le mettre en dehors de nous et devant nous au lieu de le porter au-dedans de nous. Or, seul cet accès à notre Seigneur par le dedans peut nous mettre en prise sur lui, peut établir le contact entre nous et lui, peut enraciner sa Présence dans l’histoire humaine.
Toute la vie du chrétien tient dans cette petite phrase : » Je suis Jésus « .
Si bien que, finalement, la vocation du chrétien peut se résumer dans le mot que notre Seigneur adresse à Saul aux portes de Damas : « Je suis Jésus… » Toute la vie du chrétien tient dans ce, cette petite phrase : « Je suis Jésus. » Saint Paul qui a vécu si passionnément, si profondément le mystère de Jésus résume lui-même sa vie dans l’Epître aux Philippiens lorsqu’il dit : « Pour moi, vivre, c’est le Christ ! » (Phil. 1:21)
Nous voulons voir Jésus
Une vie d’union et d’identification
Le mystère de l’Eglise : une société humaine fondée sur la circulation de la Présence de l’Esprit-Saint, où chacun est le centre de l’unité, parce que chacun est une Présence infinie offerte à tous les autres, parce que chacun est devenu Jésus.
On ne peut mieux dire que la vie du chrétien, c’est la personne de Jésus-Christ comme l’exprime d’ailleurs autrement, dans l’Epître aux Galates le même apôtre : « Et maintenant, ce n’est plus moi qui vis, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » (Gal. 2:20) C’est pourquoi, si souvent, dans les épîtres de saint Paul éclate ce mot : « dans le Christ Jésus ». Dans le Christ Jésus parce que toute la vie du chrétien s’accomplit dans le Christ Jésus.
Jésus-Christ nous amène à redire que la vie du chrétien est nécessairement, essentiellement une vie mystique, une vie d’union, une vie d’identification avec notre Seigneur, une vie qui se résume dans le mot dit par notre Seigneur à Saul : « Je suis Jésus ».
Toute la liberté chrétienne tient en cette affirmation. Le chrétien ne dépend que de Jésus, qui est sa liberté souveraine, puisqu’en Jésus il rencontre le détachement et l’humilité éternels de Dieu en personne. Si nous vivons le mystère de Jésus dans l’Eglise, authentiquement, nous n’aurons pas à nous embarrasser longtemps sur les normes et les règles de la perception : elles nous sont données dans cette toute petite phrase : « Je suis Jésus ».
« Nous voulons voir Jésus », disent les Grecs, dans ces derniers jours de notre Seigneur qui précèdent sa passion. « Nous voulons voir Jésus » (Jn. 12:21) C’est ce que le monde ne cesse de réclamer, ce qu’il veut voir, c’est Jésus, non qu’on lui parle de Jésus – on lui en a déjà tant parlé à vide et inutilement – ce qu’il veut, c’est « voir Jésus », c’est le rencontrer en personne parce que c’est en Jésus seul qu’il peut être délivré de lui-même, c’est en Jésus seul que peut se constituer une véritable humanité.
Les hommes sont « désagrégés par le péché », comme dit l’oraison de la fête du Christ-Roi, ils sont désagrégés par le péché, ils sont séparés les uns des autres par ce « moi » complice qui nous enferme chacun en soi, si bien que, si nous sommes agglutinés les uns avec les autres, si nous sommes mêlés les uns aux autres, si nous sommes sans cesse en contact les uns avec les autres, si l’humanité, biologiquement, par la chair et par le sang, constitue une unité, il s’en faut qu’elle constitue une unité par l’esprit, qu’elle assume tous les autres en faisant de sa vie un espace illimité‚ et c’est cela justement que doit réaliser le mystère de l’Eglise : une société humaine fondée sur la circulation de la Présence de l’Esprit saint, où chacun est le centre de l’unité, parce que chacun est une Présence infinie offerte à tous les autres, parce que chacun est devenu Jésus. C’est à ce moment-là que l’Eglise existerait dans toute sa plénitude…
Une démission radicale de nous-même
C’est à ce moment-là que l’humanité se réaliserait dans toute son universalité et c’est là précisément notre mission, quelle que soit notre fonction dans l’Eglise. Notre mission est la même : être Jésus.
A travers ce raccourci, nous voyons donc bien que nous sommes appelés à une démission radicale de nous-même et que c’est là notre seule mission, cette démission radicale qui fera de notre vie le sacrement diaphane de la vie de Jésus.
Et cela simplifie énormément la vision de la vie authentiquement chrétienne : il s’agit uniquement de réaliser le Christ en nous, non pas combattre nos défauts sous cet aspect et sous cet autre, non pas acquérir telle ou telle vertu dans un cheminement laborieux – tout cela sans doute est à faire, est indispensable – mais nous ne serons au centre de notre vocation que dans la mesure où nous prendrons conscience que nous ne ferons rien d’utile, que notre seule action efficace sera de devenir, pour les autres, la Présence même de Jésus.
Présent au monde entier
Il n’y a pas d’autre apostolat concevable, il n’y a pas d’autre action efficace que cette action d’une Présence authentique. Justement parce que nous sommes dans un monde interpersonnel, justement parce que il s’agit d’assimiler l’intimité de Dieu qui est un pur dedans, justement à cause de cela, l’apostolat ne peut consister que dans la communication de la Présence de Jésus par notre Présence. Celui qui est présent à Dieu, qui respire la vie divine, qui la vit dans toutes les fibres de son être, il est nécessairement présent au monde entier. Il agit partout, il renverse tous les murs de séparation et il n’y a personne qui ne bénéficie du rayonnement de son existence. Bien sûr, les hommes peuvent l’ignorer. Lui-même ne sait pas jusqu’où son action peut s’étendre et il n’a pas à le savoir ! Mais le fait même qu’il est une Présence réelle, il vise tout l’univers et contribue à unifier toute la création.
Le succès du Seigneur, la fécondité même de sa mission est donc liée finalement à notre Présence. Rien ne peut s’accomplir sans cette médiation humaine et c’est pourquoi notre fidélité ne nous concerne pas nous-mêmes au premier chef. Ce n’est pas, pas d’abord notre propre destin qui est intéressé à notre perfection, c’est la vie de l’humanité, c’est le destin des autres, c’est le sens de tout l’univers, de toute la création, c’est d’abord et essentiellement la vie du Seigneur dans l’univers et dans l’humanité.
Si donc nous manquons de générosité, si nous n’accomplissons pas cette identification de nous-même avec Jésus, c’est le Règne de Dieu auquel nous nous opposons en constituant nous-même l’obstacle le plus redoutable à cette diffusion. Ce que le monde attend de nous, c’est cela : c’est Jésus. Nous avons donc à devenir Jésus pour accomplir l’œuvre de Jésus.
A ma place, que ferait Jésus ?
Notre mission de chrétien est toujours celle-là : être Jésus
Notre règle, c’est cette personne de notre Seigneur. Nous ne sommes pas réduits à nous conformer à des normes, à des règles abstraites. Nous avons à nous identifier avec cette personne éternellement vivante qu’est la personne de notre Seigneur.
Quel que soit l’état de la société ecclésiale, quel que soit le comportement des hiérarques, de la hiérarchie, disons… apostolique – c’est d’ailleurs, elle qui a recueilli la succession apostolique – cette hiérarchie qui sera toujours, qu’elle le veuille ou non, un pur sacrement de la Présence du Seigneur – quel que soit son comportement : le nôtre n’a pas à se régler sur le sien, notre mission de chrétien est nécessairement et radicalement toujours celle-là : être Jésus.
Nous ne pouvons nous atteindre, en tant que baptisés et confirmés, nous ne pouvons nous atteindre que à travers la personne de Jésus-Christ car nous avons justement par notre baptême et notre confirmation, par le sacrement de l’initiation, nous avons été expropriés de nous-même, nous avons été greffés sur la personne de notre Seigneur pour l’exprimer, dans tout notre être, pour que notre Présence devienne réellement sa Présence, tellement que notre conduite ne peut se régler finalement que en se modelant, à chaque instant, sur le visage de Jésus.
A ma place, que ferait Jésus ? A ma place, que dirait Jésus ? A ma place, que serait le comportement de Jésus ? Notre règle, c’est cette personne de notre Seigneur. Nous ne sommes pas réduits à nous conformer à des normes, à des règles abstraites. Nous avons à nous identifier avec cette personne éternellement vivante qu’est la personne de notre Seigneur.
Et c’est là le principe de notre conversion. Ce doit être là du moins le principe de notre conversion : à chaque instant, être Jésus. Quelle qu’ait été ma conduite jusqu’ici, quelles qu’aient été mes fautes et mes infidélités, qu’importe ! Je n’ai pas à apprécier ma vie, à mon point de vue. J’ai à réaliser cette mission, consubstantielle à mon baptême, d’être Jésus. Alors, si je ne l’ai pas été, que je me hâte de l’être, puisque c’est là l’unique problème !
La nécessité de transparence des membres de l’Eglise à la personne du Seigneur
Le miroir de la perfection, c’est Jésus. Tous les saints authentiques l’ont été dans la mesure où ils ont constamment donné cette impression que leur Présence était la Présence d’un Autre et qu’à travers eux, on communiait à la Présence divine.
« Il est bon que je m’en aille, car si je ne m’en vais pas, le Paraclet, l’Esprit saint ne viendra pas à vous », cet échec, nous venons de le voir, provient précisément de ce que les apôtres, qui pourtant d’une certaine manière aiment Jésus passionnément, de ce que ils ne sont pas devenus réellement présents à son humanité-sacrement. L’Eglise naîtra, dans le feu de la Pentecôte, de leur naissance même à Jésus dans l’intimité de leur cœur transfiguré : leur mission emportera autant de succès qu’ils seront, pour les autres, la révélation de la Présence de Jésus et le sort de l’Eglise sera, jusqu’à la fin des siècles, lié à cette transparence des membres de l’Eglise à la personne du Seigneur.
Et nous voilà confrontés nous-même avec cette exigence fondamentale en laquelle se résume toute la perfection, toute notre vocation et toute la mission ecclésiale : être Jésus. Le miroir de la perfection, c’est Jésus. Aussi bien, tous les saints authentiques l’ont-ils été dans la mesure où ils ont constamment donné cette impression que leur Présence était la Présence d’un Autre et qu’à travers, à travers eux, on communiait à la Présence divine. Nous n’avons pas autre chose à faire.
Demandons au Seigneur la grâce de nous détourner de nous-même, ne plus considérer ce que nous sommes, d’oublier jusqu’à nos fautes pour disparaître complètement en lui, afin que notre vie soit vraiment la Présence de Jésus.
L’hostie, en dernier ressort, c’est nous-même
Il faut vivre de l’Eucharistie. Il faut nous transformer nous-même en eucharistie pour que la Présence eucharistique porte ses fruits.
La Présence eucharistique elle-même ne suffit pas. Nous aurons l’occasion d’en reparler. Mais évidemment, elle ne suffit pas. Il ne suffit pas d’enfermer l’hostie dans un tabernacle pour que le monde soit transformé. Il faut vivre de l’Eucharistie. Il faut nous transformer nous-même en eucharistie pour que la Présence eucharistique porte ses fruits.
Le Père de Foucauld pensait que sa mission était justement de susciter la Présence eucharistique au milieu des Touaregs, au milieu du désert de la nature et des âmes, et des âmes mais s’il n’avait pas été lui-même brûlant d’amour pour le Seigneur, cette évocation de la Présence eucharistique n’aurait eu aucune signification.
L’hostie, en dernier ressort, c’est nous-même, c’est nous-même… L’eucharistie doit nous transformer en Jésus et c’est dans la mesure où cette transformation est réelle que nous sommes authentiquement chrétiens. Ne perdons pas notre temps à nous demander à quel degré nous avons trahi Dieu ou dans quelle mesure nous avons réalisé sa Présence en nous.
Nous avons été faits Christ
Il ne s’agit pas de nous, ni de notre perfection, ni de notre salut. Il s’agit de Lui, dont notre Présence peut seule médiatiser, signifier et communiquer la Présence.
Tout commence aujourd’hui. Nous sommes dans le feu de l’Esprit. Nous sommes dans le mystère de la Pentecôte : l’Eglise naît ou elle peut naître. Elle veut naître en tous cas aujourd’hui dans nos cœurs pour y faire un nouveau départ, alors nous n’avons plus qu’à inscrire dans la lumière de ces dons de l’Esprit saint répandu en nous, nous n’avons plus qu’à inscrire ce mot, cette petite phrase qui dit tout : « Je suis Jésus ».
Nous demanderons à la très Sainte Vierge qui avait imploré, avec les apôtres, l’effusion de l’Esprit saint, demandons-lui d’inscrire en nous cette immense lumière : être Jésus. Saint Augustin qui nourrissait son peuple d’Hippone de ses sermons si fréquents, si substantiels, si profonds et si bien adaptés à son auditoire, ne craignait pas de dire à ces gens qui n’étaient pas tous des génies comme lui : « Vous le savez, vous le comprenez, entendez-le, mes frères, nous n’avons pas seulement été faits chrétiens, nous avons été faits Christ ». C’était la plus belle manière de leur rendre honneur et de graver dans leur cœur l’essentiel de leur vocation de baptisés : « Nous n’avons pas seulement été faits chrétiens, nous avons été faits Christ ». Comme c’est vrai !
Eh ! bien, réjouissons-nous. Il ne s’agit pas de nous ni de notre perfection, ni de notre salut. Il s’agit de lui, dont notre Présence peut seule médiatiser, signifier et communiquer la Présence et, si nous nous donnons pour champ d’action, comme il le faut, le monde entier, si nous pensons que être chrétien, c’est nécessairement être universel, nous aurons de quoi remplir toutes nos journées, jusqu’à les faire déborder puisque c’est à tout l’univers, à toute la création que nous avons à communiquer cette Présence par la nôtre, s’il est vrai que toute notre vie est enfermée, comprise, éclairée et illuminée par cette toute petite phrase : « Je suis Jésus« .