1965 – Homélie – Le vrai visage de Jésus

11-17/12/2016
décembre 2016

sfn 65 1201

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Le 12 décembre 1965 pour le 3ème dimanche de l’Avent Maurice Zundel a donné, à la suite, 6 homélies différentes à Ouchy-Lausanne. Voici la première de ces homélies, édité dans le livre « Ta parole comme une source » (*). Les titres sont ajoutés.

Passage biblique, Matthieu 11:3-6, traduction TOB : « Est-ce toi, celui qui vient, ou devons-nous en attendre un autre ? Jésus leur répondit : Allez raconter à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, les infirmes marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts se réveillent et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. Heureux celui pour qui je ne serai pas une cause de chute ! »

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ». La qualité de cet enregistrement est médiocre, il est d’autant plus recommandé de suivre le texte lors de l’écoute.

Quel visage donner à Jésus ?

«  Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11, 3)….

Il est singulier, n’est-ce pas, que le Précurseur, que Jean Baptiste s’adresse à Jésus en ces termes et que il lui envoie ce message du fond de sa prison de Machéronte, une action d’abord qui nous montre que, on ne glorifie un être, qu’au moment de donner sa vie et de l’accomplir par le martyre. Ce dernier est effrayé par sa mission. Il veut être sûr que celui qu’il a annoncé est bien celui que l’on attendait : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? »

Cette question, elle nous concerne, elle nous jette au cœur de notre mission ; et cette semaine une question m’a rendu conscient de son aspect pathétique, en me demandant – il s’agissait d’une malade – : « Que diriez-vous à quelqu’un qui ne saurait rien, qui ne saurait rien de Jésus ? Comment commenceriez-vous cette initiation à la connaissance de Jésus-Christ ? » Et bien une telle question, me confond, me paraît me mettre en question tout entier. Comment parler de Jésus à quelqu’un qui n’en sait rien ? Par quoi commencer une initiation efficace ? Et ma première pensée, je lui ai répondu, je ne dirais rien… Je ne dirais rien, je ne dirai rien justement pour ne pas défigurer, pour ne pas caricaturer. Je ne dirais rien pour laisser le cœur net. Je ne dirais rien pour que je n’aie pas l’air de manquer à l’essentiel.

Mais je compris bientôt que cette malade ne me demandait pas ce renseignement, qu’elle ne me posait pas cette question dans l’abstrait. C’était elle-même qui était concernée. C’était elle-même qui voulait savoir si je l’étais vraiment « celui qui doit venir ou s’il faut en attendre un autre ». Et comment la rassurer ?

Comment en effet lui donner un visage si délicat pour répondre à sa quête de vérité ? Pour répondre à sa souffrance ? Non seulement à sa souffrance d’aujourd’hui – mais sa souffrance de toujours puisqu’il s’agit d’une malade qui a toujours été telle et qui depuis, a été dans une solitude absolue, qui ne peut compter sur personne, et qui voudrait pouvoir compter justement sur celui dont on dit qu’il est le Sauveur.

Comment est-il, le Sauveur ? Qui prouve qu’il est le Sauveur ? Est-il vraiment celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? Il est bien sûr que on voudrait donner une réponse à un tel problème, à une telle interrogation qui jaillit de la vie, qui jaillit de la solitude et qui jaillit de la douleur. Il ne s’agit pas d’implorer le miracle, puisque le miracle est tellement insuffisant. Il faudrait dire une Présence si totale, si profonde, si identifiée avec la douleur que l’on sentirait immédiatement que le cœur de Dieu bat dans le nôtre.

En tout cas, il est clair que la première chose à faire, c’était de ne rien dire. La première chose à faire, c’était d’écouter, d’écouter cet appel, d’écouter cette souffrance, d’en mesurer l’infinité et de comprendre et de prendre conscience que les mots ici sont trop étroits, qu’aucun langage ne suffira jamais, qu’il faut engager toute sa vie et que c’est par un don […] recommencé de soi-même que l’on deviendra peut-être un évangile efficace. Car comment reconnaître le Sauveur ? Comment savoir qu’il est celui qui doit venir, sinon en comblant tous les désirs de l’homme, sinon en le représentant comme celui qui est la réponse dernière, qui satisfait à tout, ou plutôt qui n’est perçu que si intime, si parfaitement donné, qu’il est impossible de douter de l’infinité de son Amour.

Il n’y a pas d’autre manière finalement, et quand Jean Baptiste réclame une assurance, du fond de sa prison, quand il veut tenir une réponse qui soit définitive, il ne sait au fond pas à qui il s’adresse. Celui qu’il a annoncé, il ne le connaît pas encore. Il n’assistera pas justement à la défaite de Jésus. Il ne l’accompagnera pas au Jardin de l’Agonie. Il ne le verra pas dressé sur la Croix, l’Amour bafoué pour la vie. Il sera mort bien avant.

Jésus est au cœur de toutes les souffrances

Jésus est au cœur de toutes les souffrances,… c’est pourquoi nous ne pouvons témoigner de Jésus-Christ que par une identification avec nos frères souffrants. Il nous est impossible de répondre à une demande abstraite,… La seule réponse authentique, c’est celle qui nous engage et où nous devenons nous-même l’évangile du précurseur.

La réponse sera donnée justement dans la Pauvreté du Christ. Elle sera donnée dans ce don incommensurable, elle sera donnée dans cette identification qui fait que Jésus est au cœur de toutes les souffrances : qu’il a faim, ensuite et enfin qu’il a soif dans ceux qui ont soif, qu’il est malade en ceux qui souffrent, qu’il est captif avec les prisonniers et qu’il est tué en ceux que l’on fait souffrir. Et c’est pourquoi nous ne pouvons témoigner de Jésus-Christ que par une identification avec nos frères souffrants.

Il nous est impossible de répondre à une demande abstraite, impossible d’établir, impossible de contraindre, impossible d’opérer des miracles qui ne présentent aucune fissure à l’objection. La seule réponse authentique, c’est celle qui nous engage et où nous devenons nous-même l’évangile du précurseur. Et de cela, nous ne pouvons pas en décider aujourd’hui et d’une manière définitive. C’est chaque jour à recommencer, c’est, à chaque instant des jours à mesurer dans l’immensité de la douleur humaine, l’immensité de la réponse divine.

Entrant dans le silence de Jésus qui est infini, (nous pouvons) apprendre à nous donner, à coïncider avec la douleur humaine,… pour être un langage vivant, silencieux, pour être une offrande d’amour, pour être un signe de Jésus.

Et c’est pourquoi, si nous voulons entendre cet évangile comme une mise en demeure – et c’est bien ce qu’il est – nous pouvons renoncer à rien dire et entrant dans le silence de Jésus qui est infini, apprendre à nous donner, à coïncider avec la douleur humaine pour ne pas la consoler de mots vides, mais pour être auprès de toute douleur dans la mesure de nos pouvoirs, pour être un langage vivant, silencieux, pour être une offrande d’amour, pour être un signe de Jésus.

En effet, c’est notre frère qui a tout assumé, qui ne cesse de tout assumer, qui est au fond de toute douleur comme une réponse divine parce que Dieu, ce n’est pas celui qui est dans le débat, c’est celui qui est au cœur, c’est celui est au-dedans, c’est celui qui crie dans le De Profundis de l’homme, c’est celui dont le cœur attaché à la Croix, agonisant dans toutes les agonies, révèle Dieu comme celui qui est le premier atteint, le premier blessé, comme celui qui est mère infiniment plus que toutes les mères, et qui veut nous envoyer aujourd’hui comme les témoins de son Amour, non pas à travers des prémisses d’école, mais comme une Présence agenouillée, compatissante, comme une Présence silencieuse, comme une Présence qui, joignant les mains sur toutes les douleurs de la terre, les présente au crucifié, afin que elles devienne pareillement une offrande d’amour qui fasse contrepoids à tous les refus d’amour, commence à apprendre [?], commence à respirer l’espérance de Noël et plus profondément à travers toute la vie du Seigneur qui triomphe de la mort, qui nous montre comment sait respirer à travers la douleur, transfiguré par la douleur, le souffle de la résurrection, amen.

TRCUS (*) Livre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »

 Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages

 ISBN : 2-89129-082-8