Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».
L’impôt à Dieu
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.
Un supérieur de séminaire qui avait le goût de la mise en scène, eût l’idée d’introduire tous les séminaristes dans la chambre d’un professeur qui se mourait. Et voulant les édifier, il dit au vieux prêtre : « Eh bien ! Monsieur le chanoine, dites donc à ces jeunes séminaristes combien vous êtes heureux de mourir ! » Alors le moribond qui ne voulait pas jouer la comédie dit : « Oh ! Pas tant que çà, Monsieur le supérieur ! »…
Ce mot est émouvant précisément parce que, il a le sens et le goût de la vérité. Mais aussi, ce mot est déchirant parce que, il nous fait prendre conscience de la situation extraordinaire où nous sommes, où sont la plupart des chrétiens devant Dieu. Il sera toujours temps d’aller vers Dieu ! On n’est pas pressé de mourir parce que Dieu, finalement est un pis-aller, puisqu’il faut mourir, autant aller vers Dieu que d’aller ailleurs ! Au fond, on n’est pas pressé parce qu’on se trouve bien ici-bas et qu’on y fait des choses et qu’on y a des attachements et des joies qui n’ont rien à voir avec Dieu !
À Dieu, on fait sa part, celle qu’il faut bien lui donner. On lui paie l’impôt, l’impôt du culte, l’impôt de la morale, l’impôt de la prière, mais au fond, il est quelqu’un qui gêne.
À Dieu, on fait sa part, celle qu’il faut bien lui donner. On lui paie l’impôt, l’impôt du culte, l’impôt de la morale, l’impôt de la prière, mais au fond, il est quelqu’un qui gêne… Il est quelqu’un qui est un obstacle à la vie… Il est un étranger.
Dieu est un étranger ?
Si nous avons le plus profond chagrin devant la mort d’êtres qui nous sont chers, nous regrettons pour eux qu’ils aient dû faire l’expérience de la mort, mais nous sommes, nous, vivants…
Et c’est cela que révèle le mot du bon chanoine : « Pas tant que çà, Monsieur le supérieur », c’est que Dieu est un étranger. Quand notre vie s’accomplit en dehors de lui et si nous songeons à lui, si nous essayons d’accomplir nos devoirs envers lui… c’est parce que, il n’y a pas moyen de faire autrement, qu’il y a la mort et le jugement ! Et puisque nous n’y pouvons pas échapper, autant être en règle, en comptant en bonne partie d’ailleurs, sur des sacrements qui nous sanctifieront plus ou moins automatiquement tandis que nous ferons dans notre vie la part la plus petite possible à Dieu.
Et nous en sommes à peu près tous là ; si nous avons le plus profond chagrin devant la mort d’êtres qui nous sont chers, nous regrettons pour eux qu’ils aient dû faire l’expérience de la mort, mais nous sommes, nous, vivants… Nous avons donc encore la chance de pouvoir goûter les joies que la terre peut donner et nous tâchons de penser le moins possible à cette issue fatale que représente la mort, où il faudra comparaître devant ce Dieu étranger qui restreint notre vie, qui la limite et qui, finalement la menace !
Un faux dieu, une idole ?
Nous nous arrangeons à faire des bonnes œuvres qui nous donnent le sentiment que nous sommes en règle. Nous recevons des sacrements dont nous attendons une sanctification sans un engagement total et foncier de nous-même.
N’est-ce pas que finalement, nous sommes devant un faux dieu, n’est-ce pas que nous avons fait de Dieu une idole…et qu’en effet, il est inassimilable à notre vie qui s’accomplit sur un autre plan : nous avons nos plaisirs, nous avons nos joies, nous avons nos amours et Dieu sait que, la plupart du temps, dans tout cela, nous n’arrivons pas à introduire un ordre divin… et qu’à travers tout cela, nous nous sentons en discordance avec ce Dieu qui nous limite et qui nous menace et qui est peut-être tout simplement un faux dieu.
C’est pourquoi nous sommes appelés ou plutôt, nous sommes amenés tous… tous à la tricherie et aux faux-semblants comme ce bon supérieur qui voulait édifier par une mise en scène absurde, parce que cela faisait bien dans le tableau !
Combien d’entre nous en sont là ! Notre vie est une mise en scène, un faux-semblant. Nous nous arrangeons à faire des bonnes œuvres qui nous donnent le sentiment que nous sommes en règle. Nous recevons des sacrements dont nous attendons une sanctification sans un engagement total et foncier de nous-même. Et on pourrait nous dire, à chacun de nous, ce que le poète arabe disait à sa fiancée qui s’appelait Leïla et qui venait à lui avec une parure extravagante et dans un nuage de parfums : « Ôte-toi de là, ôte-toi de là, lui disait-il, tu m’empêches de voir Leila, tu m’empêches de voir Leila ! » C’est-à-dire que tu es…et tu as fait de toi-même un personnage truqué ! Ce n’est pas cela que je cherche en toi. Ce que je cherche c’est la vraie Leila, la Leila authentique, celle-ci est pour moi une source, une origine, un commencement, un mystère inépuisable.
Manque la conscience du mystère que nous sommes
Entre nous-même et nous-même, il y a une distance infinie et le temps n’est pas autre chose que cette distance de nous-même à nous-même.
Et ce mot, justement, nous met sur la voie : ce qui nous manque, ce qui nous amène à fabriquer cette idole, à voir en Dieu un étranger qui nous limite et qui nous menace, c’est que nous n’avons pas pris la mesure de notre propre vie. Nous n’avons pas pris conscience de ce mystère infini que nous sommes. Car entre nous-même et nous-même, il y a justement une distance infinie et le temps n’est pas autre chose que cette distance de nous-même à nous-même.
Le sens de notre vie, c’est d’aller vers nous-même, c’est de partir de ce personnage fabriqué de cette Leila toute en parures et toute en parfums, d’aller vers la vraie Leïla, celle qui est une source authentique qui est un mystère accompli, qui est une générosité qui s’est donnée tout entière.
Notre vie est un mouvement. Notre vie est une marche vers nous-même : de ce moi animal, de ce moi propriétaire, de ce moi qui nous a été imposé, de ce moi auquel nous sommes accrochés par toutes les fibres de notre biologie animale, de ce moi possessif et qui justement, lui, nous limite, lui, nous circonscrit dans les frontières rigoureuses d’aller de ce moi vers un autre moi, celui que consacre la déclaration des Droits de l’Homme, ce moi qui fonde notre dignité, ce moi qui est si précieux que pour défendre une conscience humaine, il faut mobiliser toutes les ressources de la terre et de l’humanité. Oui, ce moi-dignité, mais qui est à la fin, ce moi vers lequel nous sommes en route, ce moi dont il faut faire la conquête, ce moi qui deviendra, en effet, infiniment précieux comme un bien commun à la conservation duquel toute l’humanité est intéressée, ce moi où nous serons enfin nous-même dans notre véritable identité.
Dans la marche vers nous-même, le Dieu vivant !
C’est dans cette marche vers nous-même que nous rencontrons le Dieu vivant, non pas comme un étranger qui est là-bas, après la mort, mais comme une source, maintenant, au-dedans de nous, qui jaillit en vie éternelle.
Et c’est précisément dans cette marche vers nous-même que nous rencontrons le Dieu vivant, non pas comme un étranger qui est là-bas, après la mort, mais comme une source, maintenant, au-dedans de nous, comme une source qui jaillit en vie éternelle !
Car il nous est absolument impossible de nous déprendre, de nous défaire, de nous affranchir de ce moi animal. Tant que nous n’aurons pas rencontré une générosité qui nous appelle, qui suscite en nous un élan de pure générosité dans lequel nous nous dépassons en nous perdant en elle.
Shakespeare l’a montré magnifiquement dans la tragédie de Macbeth. Qu’est-ce que c’est que Macbeth ? C’est justement la tragédie de l’être humain qui se cherche lui-même par des voies impossibles, qui se cherche lui-même comme nous le faisons tous par des faux-semblants !
Macbeth, Lady Macbeth, la femme qui est l’ambition faite femme, des pieds à la tête, la femme qui n’aura de cesse qu’elle obtienne le premier rang, la femme qui veut parvenir à la gloire, la femme qui veut devenir reine et qui le deviendra en effet par l’assassinat. Elle croit qu’elle a atteint le but. En réalité, elle n’a atteint qu’un personnage, un personnage qu’elle a fabriqué, un personnage inexistant, un personnage inauthentique. Et un jour viendra où ses crimes seront connus, où tout le monde comprendra que c’est dans un bain de sang que ce couple avare est arrivé à la primauté. Et, à ce moment-là, Lady Macbeth se dégonflera, elle constatera qu’elle n’a construit qu’un personnage, qu’elle ne peut pas à elle seule le soutenir, qu’il lui fallait pour croire à sa grandeur l’admiration des autres, la louange des courtisans qui, maintenant, s’est tournée en mépris et en haine !
Alors, n’ayant plus de lieu où se situer, elle devient folle et se tue.
La rencontre de cet amour
Où les artistes puisent-ils cette puissance de nouveauté, sinon en eux-mêmes parce qu’ils sont en route vers le vrai moi, vers leur authenticité ?
C’est que justement, pour aller de nous-même vers nous-même, du moi animal au moi générosité, il nous faut faire la rencontre de cet amour qui nous appelle, qui nous sollicite, qui nous aimante, qui nous attend, qui est, au-dedans de nous, un visage inconnu de nous, mais pourtant profondément imprimé dans notre cœur.
Voyez un Mozart, un Beethoven, un Michel Ange, tous les grands artistes, où puisent-ils le dessein de leur âme ? Comment peuvent-ils se renouveler sans cesse, et après une œuvre qui n’est qu’un palier vers une autre, inventer un nouvel univers ? Où puisent-ils justement cette puissance de nouveauté, sinon en eux-mêmes parce qu’ils sont en route, ils sont en route vers le vrai moi, ils sont en route vers leur authenticité ? Ils sont appelés là-bas, vers cette rive, infiniment distante au-dedans de nous où le Seigneur nous attend. Et si leur âme est si pleine de « faire« , si elle nous émeut, si elle nous touche, si elle peut devenir en nous un présent et un ferment, c’est dans la mesure, justement, où leur œuvre répond à cette marche vers eux-mêmes, vers ce moi éternel qui se constitue, précisément, par notre rencontre et notre identification avec le Dieu vivant qui se présente à nous, précisément, comme une générosité qui nous délivre de nous-même, comme une Présence qui nous aspire et dans laquelle nous pouvons nous perdre.
Et c’est aussi bien pourquoi tous les artistes, tous les penseurs, tous ceux qui ont créé quelque chose, qui demeure valable et qui est encore capable de nous émouvoir, et de nous libérer tous, ils ont créé dans un état de silence, dans un état de recueillement, ils ont créé en cessant de se regarder, de s’écouter, de se voir, parce qu’ils étaient pris, absorbés, libérés par cette Présence mystérieuse qu’on ne connaît jamais, mais que l’on reconnaît toujours.
Nous ne pouvons pas nous trouver, sinon à travers Dieu
Et ce Dieu-là, ce Dieu intérieur à nous-même, est si peu un étranger, il si peu celui qui limite, celui qui menace, que nous ne pouvons pas nous trouver, sinon à travers lui.
C’est en lui que nous avons le mouvement, l’être et la vie. C’est lui qui est notre respiration, c’est lui qui est l’espace où notre liberté est révélée à soi-même, c’est lui qui nous fait entrer dans notre intimité dont il est la clé, la grandeur et la joie.
Et saint Augustin le savait bien, lui qui a dit dans ces mots admirables : « O beauté, beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, et toujours nouvelle, trop tard je t’ai aimée et pourtant tu étais dedans, tu étais dedans et c’est moi qui étais dehors. Et sans beauté, je me ruais vers ces beautés qui, sans toi, ne seraient pas. »
Comme c’est admirable ! et comme nous avons ici, justement, le diagnostic le plus précis, l’indication essentielle, que le vrai Dieu n’est pas là-bas en dehors, au-delà des frontières de la vie et de la mort, mais qu’il est ici, maintenant, au plus intime de nous-même, bien avant nous, et qu’il nous attend en nous, pour nous conduire à ce moi où nous nous échangerons avec lui, où notre personnalité sera une résonance de l’amour infini, et où nous pourrons éternellement nous avancer vers une découverte qui ne s’épuisera jamais.
Et l’éternité, justement, c’est cela, c’est notre véritable identité. Comme nous sommes étrangers à nous-même au départ, comme nous n’avons que, une vocation d’homme qu’on appelle à la liberté, il faudra réaliser chaque jour, par une conquête qui ne s’achève, qui ne s’achève jamais. Au terme… au terme, quand nous serons assez mûrs pour que tombent toutes les limites, pour que s’effritent toutes les frontières, alors nous aurons rejoint en Dieu, qui est en nous, nous auront rejoint notre véritable identité.
Les saints n’allaient pas vers un Dieu étranger
C’est notre vocation même de vaincre la mort, en nous donnant à celui qui est en nous une source qui jaillit en vie éternelle.
Les saints sont ceux, précisément, qui n’ont pas triché. Ils n’ont pas triché… Ils n’ont pas vécu sur le faux-semblant. Ils ont compris que le ciel était ici, au-dedans de nous. Ils ont découvert, au-dedans d’eux-mêmes, ce visage adorable qu’il est impossible d’exprimer, mais qu’il est si merveilleux de vivre. Et ils n’allaient pas vers un Dieu étranger, ils s’enfonçaient dans l’intimité d’un Dieu qui était la vie de leur vie.
Il nous faut donc prendre conscience, aujourd’hui, du renouvellement nécessaire de notre regard pour que Dieu ne soit plus, pour nous, une menace et une limite, pour que nous ne voyons pas en lui l’inventeur d’une mort qui nous arrache à une vie à laquelle nous sommes accrochés par toutes les fibres de notre être, que nous sachions, que nous apprenions, justement, que la mort a mille visages différents : et qu’elle n’est pas la même pour celui qui l’a vaincue, pour celui qui a rejoint son identité dans le cœur à cœur avec Dieu. Et que cela, justement, nous est possible, que cela nous est offert, que c’est notre vocation même de vaincre la mort en nous donnant à celui qui est en nous une source qui jaillit en vie éternelle.
La Toussaint
La Toussaint, c’est un immense appel à l’authenticité, c’est une prise de conscience du mystère infini dès notre vie… C’est un appel à aller vers l’accomplissement parfait de notre vocation d’homme qui ne peut atteindre son sommet que dans ce dialogue d’amour où l’on se perd en Dieu.
La Toussaint, c’est un immense appel à l’authenticité, c’est une prise de conscience du mystère infini dès notre vie. Car, il faut le dire, il serait impossible que nous prenions conscience du mystère qui est Dieu, si notre vie elle-même n’était pas un mystère inépuisable. Et le Dieu vivant, nous le rencontrons, précisément, dans cette marche de nous-même vers nous-même, où il faut constamment se dépasser pour atteindre enfin à ce moi personnel qui fonde notre dignité qui est un bien commun, à la conservation duquel toute l’humanité est intéressée parce que dans ce dialogue avec Dieu, chacun de nous peut devenir une origine, une source, un commencement et un créateur.
Il ne faut donc plus associer à la Toussaint des pensées funèbres. Il ne faut pas y voir simplement le cortège des feuilles mortes, il ne faut pas y voir une espèce d’adieu mélancolique aux joies de l’existence. Il faut y voir, au contraire, l’appel à nous découvrir nous-même dans notre, dans notre authenticité, à aller vers l’accomplissement parfait de notre vocation d’homme qui ne peut, justement, atteindre son sommet que dans ce dialogue d’amour où l’on se perd en Dieu.
Notre nom sur une pierre blanche
L’Église nous appelle… à aller toujours plus avant vers ce visage authentique que nous découvrirons dans le cœur de Dieu, au moment où nous connaîtrons notre vrai nom en recevant cette pierre blanche sur laquelle est inscrit un nom que personne ne connaît, sinon celui qui la reçoit.
« À celui qui vaincra, dit l’Apocalypse, on donnera une pierre blanche, et sur cette pierre, un nom que personne ne connaît, sinon celui qui la reçoit ». Et ce nom, c’est notre nom, notre nom éternel, ce nom que nous ne connaissons pas, puisque l’homme est un inconnu pour lui-même ; ce nom que nous connaîtrons seulement qu’en cessant de nous écouter et de nous regarder. Nous ne serons plus qu’un regard d’amour vers le visage adorable qui aimante notre vie, qui donne à notre liberté son sens, en la révélant, précisément, comme un pouvoir de générosité où on donne tout en se donnant d’abord.
Nous venons donc, ce matin, reprendre à la fois le sens et l’exercice de notre grandeur. Nous nous souviendrons, comme saint Léon nous y invite, nous nous souviendrons de notre dignité, et que, justement, nous ne sommes pas faits pour demeurer dans le moi animal, mais que nous sommes faits pour nous dépasser, et pour entraîner tout l’univers avec nous dans cet immense Benedicite où toutes les créatures glorifiées processionnent autour de l’autel où l’Agneau immolé, depuis le commencement du monde, donne par son sacrifice même, la mesure de notre grandeur et de notre liberté.
Comme il est beau d’être chrétien ! Comme il serait magnifique de l’être dans cette perspective ! Et comme nous pourrions le redire avec Shakespeare : « Combien belle est l’humanité ! »
En tous cas, c’est à cela que l’Église nous appelle : non pas à tricher en fabriquant un personnage qui n’est qu’un faux-semblant, mais à devenir, à aller toujours plus avant vers ce visage authentique que nous découvrirons dans le cœur de Dieu, au moment où nous connaîtrons notre vrai nom en recevant cette pierre blanche sur laquelle est inscrit un nom que personne ne connaît, sinon celui qui la reçoit.
(*) Livre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »
Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages
ISBN : 2-89129-082-8