1940 – Conférence – Les vertus théologales

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20-25/03/2017 mars 2017

Conférence de Maurice Zundel au Caire en 1940.

Résumé : Dieu est descendu vers l’humanité, l’espérance des hommes est qu’elle ait été prise pour être élevée plus haut. La foi nous donne des lumières nouvelles qui communiquent quelque chose du regard de Dieu. Les dogmes sont la manifestation de la présence de la vérité de Jésus. La grâce situe Dieu à l’intérieur de nous pour arriver à l’épanouissement suprême de nous-même.

L’espérance

L’histoire d’Israël est une longue patience de Dieu. Il se fait tout petit avec les tout-petits. Œil pour œil, dent pour dent, c’était loin de la loi d’amour, mais c’était encore mieux que la vengeance au centuple. Les sacrifices d’animaux n’étaient pas le sacrifice du cœur et, si les prophètes et les hommes de Dieu comprenaient un peu l’esprit de Dieu, le gros du peuple d’Israël suivait la loi à la lettre.

Il faut donc que le message du Christ se proportionne à l’esprit des Apôtres.

Dieu a pris l’homme au niveau où il se trouvait. Il a accepté la pauvreté, la faiblesse de l’intelligence humaine et il a accepté le visage que l’homme lui a donné et qui est indigne de lui (Dieu vengeur)

Jésus-Christ, devant le travestissement du visage de Dieu, a une colère toute sainte dans le temple. Ce mouvement d’indignation nous fait comprendre la condescendance de Dieu dans tout l’Ancien et le Nouveau Testament et toute la vie de l’Eglise.

L’Eglise, dans sa condescendance, pense au grand nombre d’hommes qui ne peuvent faire de longues méditations, elle a une foule de tolérances où elle a favorisé la superstition. Mais elle le fait dans l’esprit de Jésus, parce que l’esprit de Jésus est de ne pas éteindre la mèche qui fume encore. Elle parle, à la foule, des choses à portée de la main.

Maurice Zundel avait fait une retraite à des paysans et le curé du lieu lui avait dit : « Surtout ne parlez pas trop d’un Dieu bon, d’un Dieu d’Amour, mais d’un Dieu justicier. Il leur faut craindre l’enfer pour ne pas faire le mal. Présentez donc l’enfer, et le plus terrible que vous le puissiez. » Il a été obligé à contrecœur de le leur représenter ainsi, au lieu de parler du Dieu Amour.

Cette façon de ménager la foule explique pourquoi, dans l’Histoire, l’Église s’est vue devoir condamner même des doctrines scientifiques, comme la théorie de Galilée. Jusqu’au temps de Galilée, on avait lié la théorie du soleil qui tourne autour de la terre à l’Ecriture en se basant sur le récit de Josué arrêtant le soleil. Pour l’autorité de l’Eglise, c’était donc un problème délicat. Galilée pouvait avoir raison, mais était-il d’intérêt public de jeter un trouble de foi dans la masse ? L’Église a dû mettre le livre de Galilée à l’Index. Il y a des choses qui sont vraies, mais dont la publication peut être néfaste.

Ainsi agissent tous les pays où il y a la censure : on empêche la publication de choses vraies, mais dont le résultat pourrait être néfaste.

Dieu est descendu vers l’humanité, il l’a prise où elle était pour l’élever plus haut.

Il y a dans l’Histoire de l’Église deux hommes qui illustrent les deux tendances de l’Église : Manning et Newman. Newman est un homme de nuances qui a confiance dans l’esprit, c’est un artiste. Manning est un homme pratique qui demande à la foule ce qu’elle peut donner et lui donne de l’Évangile juste ce qu’elle peut assimiler. Manning, toute sa vie, fera échouer le plan de Newman, qui mène une vie tragique. Les deux hommes font bien et donnent une lumière sur la conduite de l’Église. Elle prend les hommes là où ils sont.

Et cela montre l’admirable pédagogie de Dieu qui accepte d’être un bourreau dans l’Ancien Testament pourvu que, dans les sacrifices d’Israël, il y ait une part de bien. Ce Dieu qui accepte que Jésus-Christ se voile, ce même Dieu qui continue dans l’Eglise à être voilé.

L’Église donne aux uns des habits, des jouets, des images : les mots, les représentations qui les aident à progresser. Elle donne aux mystiques, aux saints, les plus hautes pensées. L’essentiel, c’est que chacun donne tout à Dieu.

Pour tout chrétien, la vertu d’espérance est demandée et elle est possible, même dans des cas tragiques, comme celui de Péguy. Péguy avait, alors qu’il ne croyait pas encore, fait un mariage civil et ses enfants étaient restés sans baptême. Tandis que lui retournait au catholicisme, sa femme continuait à s’y opposer. Péguy se trouvait dans l’alternative ou de renoncer à la paix de son foyer ou d’espérer en Dieu, ce qu’il traduisit dans un chef-d’œuvre : « Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu » – la deuxième vertu théologale. Et c’est son espérance qu’il continuait d’avoir, malgré sa séparation forcée de l’Église qui lui permit, aux derniers moments de sa vie, de communier après avoir reçu l’absolution.

Combien d’hommes se seraient tués comme cet Anglais qui, se rasant un matin, trouva sa vie trop monotone, depuis 40 ans qu’il se rasait tous les jours et faisait toujours les mêmes choses. Désespérant de cette vie monotone et sans ouverture, il se suicida.

Pour rompre cette monotonie des jours, il faudrait penser à cette pensée de Pascal : « Il faut faire les petites choses comme des grandes à cause de la majesté de Jésus-Christ et les grandes choses comme faciles à cause de la puissance de Dieu. »

« Un pas me suffit pour aller à la lumière… »

Se raser tous les matins, avoir tous les jours le même entourage, les mêmes ennuis, comme c’est décourageant. Tous les jours, refaire les mêmes petites choses, et non des chefs-d’œuvre. Mais ce qui compte pour faire un chef-d’œuvre, ce n’est pas le matériel qu’on emploie, mais l’amour qu’on y met. Il y a des chefs-d’œuvre qui sont grands, comme les peintures qui couvrent toute une muraille et qui peuvent être comparés comme beauté à d’autres chefs-d’œuvre que sont certains tout petits émaux.

C’est un chef-d’œuvre de disposer la table de famille pour le repas en communiquant une impression de beauté. Et un plat de pommes de terre peut être un chef-d’œuvre comme une œuvre de Michel Ange s’il est fait avec amour.

Il n’est pas nécessaire d’être Platon. Une toute petite bergère, en contemplant Dieu, le fait comme Platon.

Il faut entrer dans sa propre vie d’aujourd’hui et la transfigurer. Si on met de l’amour en nettoyant ses chaussures, on fait un chef-d’œuvre platonicien, parce que c’est une réponse à l’amour de Dieu.

Sentir n’est pas consentir et mille tentations ne font pas un péché. Un seul acte d’amour, s’il est total, efface un grand nombre de péchés mortels.

Nous sommes monstrueusement cruels envers les autres, sans le vouloir, parce que nous les voyons du dehors. Nous exigeons des autres qu’ils soient parfaits, comme nous voudrions l’être nous-même et que nous ne sommes pas. Nous ne voyons que le mal chez les autres. Nous leur tenons rigueur de leur mauvaise humeur quand nous sommes capables de tous les crimes, nous pouvons souhaiter la mort des autres, être contents de leurs fautes. Quand nous sommes sortis de Dieu, nous sommes capables de tout.

Quel homme ne peut jamais être entraîné très bas par un mouvement initial, s’il n’est pas héroïque de le refuser, en étant lié à Dieu ? Je peux faire un crime si je suis sorti de Dieu, parce que le bien est une Personne à aimer.

Bourget a écrit un conte intitulé : « Encore pour deux sous de gloire » C’est le récit d’un écrivain qui a beaucoup produit et qui, arrivé à un âge avancé, se voit manquer complètement d’inspiration. On sait qu’un écrivain qui ne produit pas est voué à l’oubli, à la mort. Ne voulant pas en arriver là, l’écrivain se rappelle qu’il avait composé des poèmes à la première jeune fille qu’il avait aimée et qui l’avait trahi en se mariant à un autre. Et il préfère s’humilier en demandant à cette femme ces vers pour les publier : encore pour deux sous de gloire ! Eh bien ! Tous les hommes en sont là. Malgré les applaudissements du monde, un homme ne sera pas satisfait, si son valet de chambre les lui refuse. Nous en sommes là, nous voulons de la gloire, quand nous ne sortons pas de nous.

Il faut partir chaque jour et à chaque moment du jour. Il faut être maternel avec soi-même parce que nous ne sommes pas à nous, mais à Jésus-Christ. Parce que nous sommes un trésor du Christ, il faut nous traiter avec infinie délicatesse, pour nous adapter à l’amour de Dieu. C’est pour sauver en nous la part de Dieu qu’il ne faut pas désespérer.

La plus belle source d’espérance, c’est la faiblesse de Jésus-Christ. Si nous ne voulons pas désespérer, nous n’avons qu’à nous réfugier dans la faiblesse de Jésus. Si dans les expériences quotidiennes, nous constatons notre médiocrité, si nous nous rendons compte que, « qui veut faire l’ange, fait la bête », et si nous voulons alors échapper au désespoir, rappelons-nous que le Christ au jardin des Oliviers s’est traîné vers ses disciples pour leur demander ce que nous, hommes, nous réclamons aux autres hommes. Alors jaillira en nous la source de l’espérance. Et le comble de la tristesse, c’est que le Christ ne trouve pas ce que les condamnés à mort trouvent toujours : la sympathie et la compassion des autres.

La vérité est une vie authentiquement humaine.

Les livres de piété nous parlent de la douceur de la croix. En réalité, Jésus éprouve l’épouvante de la croix, et il n’y a plus moyen de désespérer quand on voit la tristesse et l’épouvante du Christ.

Thérèse de l’Enfant Jésus accepte la douleur, pourvu qu’en elle, Jésus soit dans la lumière et dans la joie.

La foi

Le génie humain, plus que des idées nouvelles, nous donne des lumières nouvelles. La foi aussi, non seulement nous donne des idées nouvelles, mais des lumières nouvelles, qui communiquent quelque chose du regard de Dieu.

« C’est dans la lumière que nous verrons la lumière. »

On matérialise la vertu de foi quand on a perdu de vue qu’il faut voir toutes choses dans la lumière de Dieu.

Toutes les âmes de bonne volonté sont dans le corps mystique de l’Eglise, c’est le baptême de désir qui les y met. Et le baptême de désir, c’est cette ouverture à tout ce qui vient de Dieu. Et l’âme baptisée ainsi a toutes les vertus théologales.

La vertu de foi et son objet peuvent être comparés à un vitrail. Dans la nuit, le vitrail est parfaitement invisible. Il faut, pour que ses couleurs se manifestent, que le jour se lève.

Le vitrail, ce sont les vérités de la foi, la révélation de Jésus-Christ et le soleil, c’est la vertu de foi, cette lumière intime, ce regard neuf qui rend visible le vitrail.

Aucune vérité n’a de sens sans la foi. Mais il suffit qu’il y ait un tout petit morceau de vitrail, qu’il y ait Dieu et que l’âme soit liée à lui. C’est comme si nous voyions Dieu avec les yeux de Dieu.

Autre comparaison : quand on reçoit une lettre, la seule vue de l’écriture renseigne sur la provenance de la lettre et nous oriente vers la personne qui l’envoie. Alors, nous éprouvons de la joie. Et quand on lit la lettre, on lit, à travers, la personne qui l’envoie. Ce qu’on cherche, c’est beaucoup moins ce qu’elle dit, qu’elle-même. Ce n’est pas une lettre, c’est quelqu’un, c’est une présence. Cette lettre lue par des étrangers n’aurait pas le même effet. Et dans les pensionnats, ce n’est guère bien de lire le courrier des élèves, parce qu’alors les lettres ont quelque chose d’anonyme. Les uns et les autres ont le sentiment que la lettre n’est pas une chose, mais quelqu’un. La révélation de Dieu est une lettre d’amour, c’est une confidence d’amour. Il est impossible d’y rien comprendre si on n’est pas à l’intérieur de cette confidence. C’est donc « dans la lumière que nous verrons la lumière. »

Il faut exclure l’idée que la foi est un décret-loi qui impose des choses incompréhensibles, parce que Dieu le veut. C’est négliger de voir que la foi a donné à notre âme un immense apport de lumières.

Dieu est comme un génie qui prend l’homme tel un petit enfant pour lui donner quelque chose de sa lumière. Il se met à sa portée pour lui donner l’enthousiasme du cœur et une ouverture de l’esprit. Et si l’enfant est intelligent, il le sent même s’il ne comprend pas tout. Et toute sa vie, il grandit dans la lumière.

La foi n’est pas un décret-loi qui demande de se soumettre sans rien comprendre. Le regard de Dieu se greffe sur le nôtre pour nous permettre d’attendre quelque chose de Dieu. La foi ne vient pas à l’encontre de l’homme pour le dispenser de chercher. Elle vient à lui pour conduire son intelligence au sommet d’elle-même, pour l’ouvrir à la vérité.

La foi est une exigence d’intelligence, parce qu’elle fait entrer dans l’intelligence divine pour comprendre un peu sa lumière.

Doute contre la foi

Est-ce douter contre la foi que d’avoir des difficultés à propos du credo, de l’Evangile? Non, nous ne devons pas empêcher l’intelligence d’avoir des difficultés.

Un doute contre la foi est un acte de mauvaise volonté quand l’âme s’obstine dans son sens propre, quand avec le soupçon de son insincérité, elle a le sentiment qu’elle se ferme à la lumière Le péché contre la foi, c’est ce doute contre la foi.

En cas de difficultés contre la foi, que faire ? Retourne à la certitude que la foi n’est pas seulement dans les vérités proposées, mais essentiellement dans les vérités intérieures, que la foi est le courant qui circule à travers les données révélées pour arriver jusqu’à nous, comme le soleil nous permet de voir le vitrail.

Nous ne pouvons, à nous seuls, connaître toute la pensée chrétienne, mais ce qui est nécessaire, c’est une ouverture vers Dieu, une ouverture à la lumière qui est le Christ lui-même.

L’essentiel pour les autres aussi, c’est qu’ils comprennent quelque chose de la lumière. Si nous avons un obstacle contre la foi, il ne faut pas se casser la tête là contre. Ne vous attardez pas davantage. Je fais confiance à Dieu, qui est toute lumière et je fais fructifier ce qui, dans la révélation, est pour moi lumière et qui peut illuminer en moi toutes les régions d’ombre.

Nous garderons toujours dans notre esprit assez de lumière si nous sommes fidèles à cette lumière pour nous conduire, si nous nous conformons, par exemple, à ce vers de Verlaine : « Allez, rien n’est meilleur à l’âme que rendre une âme moins triste. » Si, dans la charité, nous sommes fidèles, cela maintient en nous toute lumière. Si, au lieu de nous fermer sur notre propre détresse, nous nous occupons de la joie des autres, il nous est impossible d’être fermés à la lumière.

Tous les mots de la révélation sont sacrements. Il est impossible de vouloir comprendre l’Évangile avec un dictionnaire qui nous expliquera toute chose : nous ne le comprenons que si les mots sont reçus comme sacrements, reçus comme l’eucharistie.

Il y a un abîme entre les deux manières : lire la confidence d’amour qu’est l’Évangile sans la foi ou bien, avec la foi qui illumine l’intelligence, voir l’Évangile comme une révélation de la tendresse de Dieu.

« Il y a le banquet des Ecritures, le banquet eucharistique et dans les deux, c’est le Verbe qu’on reçoit. »

Le dogme, c’est Jésus

Dans les dogmes, comment voir le rapport avec Jésus ? L’assomption, par exemple. Quel rapport entre la Vierge et le Christ, le Christ qui est la révélation de la doctrine ?

L’assomption signifie la royauté du Christ jusque dans les dernières fibres de la charité. Marie n’est que la relation vivante de Jésus. Elle n’est pas un écran entre lui et nous, mais un foyer pour accroître notre tendresse pour lui. Et les louanges à Marie sont des louanges à Jésus dans l’âme et la chair glorifiée de Marie, qui est transparence de Jésus.

Et le dogme de l’infaillibilité du pape ? L’Église, c’est Jésus avec nous. Qu’est-ce que le pape, sinon un sacrement de la parole de Jésus à nous.

Tous les dogmes sont comme dans un ostensoir, autant de rayons qui ont leur foyer dans la lumière de Jésus. Chacun des dogmes est la manifestation de la présence de la vérité de Jésus.

Nous voyons toutes choses par reflet et en quelque sorte par un mystère. La foi n’est pas encore la vision béatifique. Il y a donc dans la foi une ombre immense qui nous fait comprendre, nous rend conscients de la lumière divine.

La foi est morte si elle n’a pas son centre dans la charité, si elle ne s’achève dans la charité, si elle n’est pas un don que l’homme fait de lui-même à Dieu.

La foi est théocratique. Elle n’est pas pour notre jouissance, mais pour nous démettre de nous-même et nous perdre en Dieu.

La prière faite avec foi est-elle toujours exaucée ? Il y a là une tragédie. Y a-t-il contradiction entre les paroles de Jésus et l’expérience de la vie ? La meilleure manière de conduire au désespoir est de s’obstiner à croire que toute prière doit être exaucée et s’obstiner dans cette prière. Jésus a prié au jardin des oliviers et n’a pas été exaucé.

La prière relève de la foi théologale. Alors, tout s’éclaire : la prière certainement exaucée est celle qui est théocentrique, celle qui est faite pour Dieu et pour l’accomplissement de Dieu. La prière qui demande que la volonté de Dieu se fasse et que son règne arrive, qu’il soit tout en tous, est sûre d’être exaucée par cela même qu’elle est faite.

Toutes les difficultés de la foi confiance s’illuminent dans la foi théologale.

« Je suis assis à l’ombre du foyer de celui que j’aime et son fruit est doux à ma bouche. »

« C’est mieux fait de se cacher en Dieu pour adhérer par Jésus-Christ à tout l’inconnu de Dieu. » (Père de Condren)

Il n’y a pas en dehors de Marie un plus grand géant de contemplation que saint Joseph, géant du silence. « La louange qui vous convient, Seigneur, est le silence », peut-on dire à saint Joseph.

Joseph a vécu une tragédie. Il aime Marie, mais il est devant une évidence. Il ne sait rien du mystère de l’incarnation. Il ne demande aucune explication à Marie, elle est innocente pour lui, car peut-être est-elle victime ? Il ne dit rien et décide de le renvoyer sans la déshonorer. Marie aussi ne dit rien du mystère qu’elle porte. Dieu a commencé son œuvre, qu’il l’achève. Et tous deux adhèrent à l’inconnu de Dieu.

Toute sa vie, Joseph ne sait rien de la foi que ce qu’il peut voir, se bornant à adhérer à tout l’inconnu de Dieu. Le regard de saint Joseph est celui du contemplatif qui renonce à comprendre, c’est-à-dire qui renonce à ramener Dieu à lui.

Il faut aller à Joseph comme à celui qui n’est qu’un regard vers le Verbe incarné. La grâce que nous devons lui demander, c’est la foi théologale, c’est la prière qui demande l’accomplissement de Dieu.

La source des vertus théologales est la grâce

Il y a une ressemblance et une distinction entre le créateur et la créature. Il y a dans toute créature un mouvement vers Dieu parce qu’il y a une ressemblance suspendue à Dieu.

Qu’est-ce que la Trinité, sinon l’amour entre Père, Fils et Esprit saint. Dans l’univers, il existe un courant vers l’Esprit amour, les savants voient le monde comme un élan qui monte.

L’extase qui est la vie de la sainte Trinité ne peut être exercée et vécue par la création au même degré, parce que la création est séparée de Dieu par cette frontière d’être, la matière. La créature est un mouvement vers Dieu et, en même temps, en dehors de Dieu, distincte de lui.

Avec la grâce, notre matière va être exaltée et béatifiée. Tandis que la nature nous situe en dehors de Dieu, avec une direction vers Dieu, la grâce situe Dieu à l’intérieur de nous pour arriver à l’épanouissement suprême de nous-même. Dieu n’a pas supporté que nous voyions en dehors de lui. Il nous donne la grâce sanctifiante qui nous établit à l’intérieur de Dieu, nous communique son intimité. La vie à laquelle elle nous ordonne est la vie de la Trinité.

Ce qui est passionnant, c’est que le don brûlant de la grâce nous ouvre nos facultés à la vie de Dieu. Mais il y a plus encore : la vie de la Trinité devient notre vie. La Trinité devient donc littéralement le mystère de notre vie. C’est en nous que le Père engendre la vie, que le Fils aime et que le Saint-Esprit est le baiser de feu qui joint éternellement les deux personnes, c’est-à-dire que tout le ciel est dans notre âme.

Comment est-il possible à l’homme d’exercer cette vie trinitaire ? Pratiquement, au milieu de notre vie matérielle, comme est-ce possible de la vivre ?

Expliquons-nous : cette vie trinitaire est en Dieu, vie extase, altruisme, charité où le Père prend conscience du Fils, etc. C’est-à-dire que cette vie étant pauvreté, amour désapproprié de soi, la vie trinitaire en nous est un appel à sortir de nous, non pas pour nous, mais pour lui.

Si la foi cesse dans la vision béatifique, où l’espérance s’évanouit dans la possession, la charité reste.

Connaissance à l’aide d’une comparaison : lorsqu’il s’agit d’animaux, c’est un enrichissement pour eux d’être connus par nous. Mais les choses supérieures à nous et Dieu s’amoindrissent quand nous les enfermons dans notre pensée. Nous leur faisons subir un amoindrissement.

Il est moins facile de les connaître que de les aimer. L’amour nous assimile aux personnes que nous aimons. L’amour des êtres supérieurs à l’homme ennoblit l’homme, c’est pourquoi la charité demeure éternellement parce que c’est le mouvement de se perdre éternellement en Dieu.

La grâce nous fait adhérer à Dieu par lui et non par nous ; par conséquent, nous pouvons vivre le mystère trinitaire.

La vie chrétienne n’est pas de croire en Dieu, ni d’espérer en Dieu, mais en quelque sorte d’être Dieu, comme le Père et le Fils. Si jamais s’accomplit le mot du fiancé hindou : « tu es moi », c’est bien dans la Trinité. Déjà dans l’amour maternel dans sa pauvreté, une mère éprouve tout ce qui arrive dans ses enfants, comme en elle.

Aimer, c’est devenir une relation vivante à l’être aimé, c’est l’identification à l’être aimé. Puisque la grâce fait participer à cette vie trinitaire, par conséquent, la vie trinitaire est un mouvement de l’âme en état de grâce.

Il faut vouloir le bonheur, non pour soi, mais pour Dieu. La vision béatifique nous fera réjouir de ce que Dieu nous dépasse éternellement. Il nous sera à jamais incompréhensible comme de tout petits enfants qui ne comprennent pas la grandeur de leur père, mais qui l’admirent, parce qu’ils aiment leur père.

On a fait du mérite un titre de récompense en détruisant l’action de grâce, le mérite est une capacité d’amour plus grande qui grandit normalement à chaque acte d’amour.

L’âme en état de grâce est en état de don, même quand elle dort. La grâce est une charité existentielle qui nous fait un don continuel. Même dans le plan humain, une mère ne pense pas continuellement à ses enfants, mais même quand elle dort, il lui est facile de se réveiller pour veiller sur eux. Quiconque est en état de grâce est mon père, ma mère, mes frères. La grâce nous met dans un état de veille incessant en faisant de la vie trinitaire comme les battements de notre cœur. Jamais un premier mouvement ne peut nous entraîner en dehors de Dieu,

Il faut accepter ces défaillances quotidiennes, ces traînées d’ombre qui nous mettent dans l’humilité. Dieu en nous a l’initiative du bien et nous, nous avons l’initiative du mal. C’est dans la faiblesse de l’homme qu’éclate la toute-puissance de Dieu.

Comme la Vierge était identifiée au Christ et ne cessait d’enfanter dans son esprit le Verbe, l’âme qui aime, qui est entrée en Jésus, éprouve tout ce qui est du Christ et n’a plus qu’un désir, disparaître en Dieu, s’affirmer en Dieu : « C’est mieux fait de se perdre en Dieu… » Condren

Rien n’est plus faux que de croire que l’immortalité est une revanche sur la mort et qu’elle est pour nous consoler de la nécessité de mourir. La foi nous dit que l’immortalité est le désir de l’éternelle Royauté de Dieu en nous.

La grâce est le mouvement extatique qui est le mystère de la vie divine elle-même. C’est le cœur de Dieu qui bat dans le nôtre. Que nous soyons Dieu pour Dieu, comme la mère s’identifie à ses enfants.

Il faut non pas aller à Dieu dans l’égoïsme d’une prière individuelle, mais aller à lui avec toute l’humanité, tout l’univers, parce que la grâce est catholique, universelle. L’homme parfait et total, c’est le Christ.

Rendons grâce non seulement que nous soyons chrétiens, mais Christ.

Nos blessures, non seulement nous blessent, mais blessent Dieu et il faut s’attrister des fautes de l’humanité parce qu’elles le blessent, des défauts des autres, non parce qu’ils nous meurtrissent, mais parce qu’ils font ombre sur le visage du Christ.

Il faut nous surveiller dans les toutes petites choses avec le prochain : un sourire à garder, une mauvaise humeur à réprimer. Que notre vie soit dans le Christ !

Réjouissons-nous d’être non seulement chrétiens, mais Christ. Le cœur de Dieu bat dans le nôtre.

Il faut être sensible aux évènements du monde, à la guerre, parce que cela touche le Christ. Il faut que nous soyons présents à tous les hommes d’autrefois, d’aujourd’hui, de demain, à toute la nature, que nous ne soyons pas nous, mais lui !