Résumé : Article sur les manifestations de février 1934. Notre mal est avant tout spirituel, Ce n’est pas à hauteur d’homme qu’on trouvera jamais une solution.
Les tragiques journées de février (2) ont fait réaliser à un grand nombre de Français la gravité de la situation nationale.
Beaucoup satisfont leur inquiétude en se disant que le gouvernement issu des événements, résoudra les problèmes qu’ils posent.
Nous pensons que le gouvernement le mieux intentionné ne peut faire mieux que de réaliser, avec les moyens dont il dispose, les volontés profondes de la nation.
Or, il semble, justement, que ces volontés, dans leur ensemble, demeurent confuses : aussi ardentes à embrasser l’idéal qui les sollicite qu’incertaines de sa véritable nature.
Les mots d’ordre et de liberté, de tradition et de progrès, de patrie et d’humanité, s’entrechoquent dans une mêlée d’autant plus inextricable que chacun de ces termes possède une puissance illimitée de suggestion émotive.
Chacun d’eux, s’il demeure ouvert, peut résumer toutes les valeurs de vie. Chacun d’eux les confisque dans la mesure où il se ferme.
N’est-ce pas là le nœud de tous nos conflits ?
Nous affirmons chacun des vérités partielles auxquelles nous sommes attachés de toutes nos forces A cause de leur vérité même – auxquelles d’autres s’opposent avec la même ferveur à cause des limites qui les affectent dans notre usage.
Des vérités partielles exclusivement affirmées deviennent fatalement des vérités partiales, des vérités qui divisent, et que l’effusion même du sang ne peut réconcilier.
En nous inclinant avec le plus profond respect devant toutes les victimes des journées sanglantes, nous pensons qu’il n’y aurait pas pire trahison de leur sincérité que de prendre notre parti d’une confusion qui a entraîné leur mort et qui peut provoquer, demain, de nouvelles hécatombes.
Notre mal est spirituel d’abord
Il manque à la plupart d’entre nous un idéal, qui soit autre chose que la projection, diversement sublimée, des aspirations (même les plus légitimes) de l’individu, de la classe ou de la nation.
Formules abstraites d’un côté, intérêts illusoirement divinisés de l’autre.
Mais nous ne pouvons donner notre vie pour une abstraction et rien de ce qui est limité et contingent – même si on le suppose indéfiniment épuré – n’est assez grand pour nous rassembler tous dans une adhésion sans réticence et dans un sacrifice sans repentir.
Nous n’érigeons en « absolu » nos positions antagonistes que pour rendre nos divisions irrémédiables.
Ce n’est pas à hauteur d’homme qu’on trouvera jamais une solution
Notre vie tend « au-delà » et ne réalise sa plénitude qu’au service de l’Esprit. Si la sécurité matérielle est un de nos droits, la liberté spirituelle est notre inaliénable privilège.
Notre vie tend « au-delà » et ne réalise sa plénitude qu’au service de l’Esprit. La sécurité matérielle n’est si évidemment un de nos droits que parce que la liberté spirituelle est notre inaliénable privilège.
Nous ne formons une nation que pour être mieux assurés de pouvoir vivre humainement : c’est-à-dire affranchis des limites que la matière s’efforce constamment d’opposer à l’affirmation, en nous, de l’infini vers lequel toute notre activité est silencieusement aimantée.
La plupart des Français, heureusement – les jeunes les premiers – en ont assez d’être dupes.
Ou bien la France ne représente qu’un conglomérat d’intérêts particuliers : alors, qu’ils aient le courage de se produire au grand jour et de s’affronter sous leurs noms propres, en se conformant aux règles du jeu, et qu’on renonce désormais à prostituer le langage en s’efforçant de conserver à des tentatives strictement utilitaires le prestige du sacré.
Ou bien la France est l’affirmation de la dignité de l’Eprit et du devoir imprescriptible de lui soumettre toute la vie publique et toute la vie privée, parce qu’il est, tout ensemble, au-dessus de la nation et au-dessus de l’individu.
Nous ne doutons pas que le second membre de l’alternative ne rallie, à la réflexion, l’immense majorité de nos compatriotes, dont il n’est as exagéré de dire qu’ils ont la « religion » de l’Esprit.
L’Esprit qui sollicite chacun au plus intime de sa conscience, aussi bien, l’Esprit qui consacre la personne humaine et la rend intangible, l’Eprit qui est l’âme de la justice et le fondement de la paix, ce n’est ni l’esprit de chacun, ni la somme toujours limitée des esprits, bornés par leur nature même, des citoyens pris dans leur ensemble, quand même on mobiliserait tous les morts du passé et tous les vivants de l’avenir.
C’est l’Esprit qui est lui-même, au-delà de tout ce que nous sommes capables de comprendre ou d’accomplir : la plénitude de la vie, de la lumière et de l’amour; l’Esprit qui est l’infini en personne : l’Esprit qui est Dieu.
Voici la question préalable :
Il faut prendre parti pour ou contre l’Esprit
Y-a-t-il problème plus urgent que celui de la vie ? N’est-ce pas la valeur à laquelle toutes les autres empruntent leur dignité, leur puissance et leur mesure : LA VIE ?
Nous sommes convaincus qu’il ne peut, qu’il ne doit y avoir de salut que dans la prosternation de tous les citoyens et de la nation elle-même, devant Dieu.
Nous savons que des centaines de problèmes réclament des solutions urgentes.
Mais y a-t-il problème plus urgent que celui de la vie ? N’est-ce pas la valeur à laquelle toutes les autres empruntent leur dignité, leur puissance et leur mesure : LA VIE ?
Les Français veulent vivre. Mais vivre pour quoi ?
Pour faire leur métier d’homme, sans doute ! Mais quelle est la vocation de l’homme sinon de rendre témoignage à l’Esprit en soumettant à sa lumière, toute pensée, tout vouloir et toute action ?
Notre appel demande aux Français d’y penser. Il n’entend pas les détourner de l’examen d’autres questions qui ont leur importance. Il les adjure seulement de ne pas oublier la première de toutes.
Au-delà de toutes les injustices commises envers les particuliers, ne sommes-nous pas tous coupables d’une injustice suprême envers l’Esprit ? N’avons-nous pas tous trahi l’Esprit – en dehors duquel la dignité de la personne humaine chercherait vainement un appui ?
Sommes-nous vraiment décidés à servir l’Esprit, désormais ?
En d’autres termes, la France deviendra-t-elle l’ouvrière active du Règne de Dieu ?
Alors elle méritera de vivre, et elle vivra, dans la mesure où chacun de nous s’efforcera de le faire prévaloir en soi.
Nous sommes sûrs que la plupart des Français sentent déjà confusément que c’est là la question préalable – et que quelques-uns avaient le devoir de la poser.
Notes :
(1) Bulletin de « L’union civique des croyants ». L’Union fut fondée en 1934. Elle organise des conférences, intervient à la radio, et publie cet éphémère bulletin « La cité française » en 1935-1936. Cette Union rassemble des catholiques, protestants et juifs.
(2) Une violente manifestation antiparlementaire fut organisée à Paris devant la Chambre des députés le 6 février 1934. Il y eut plusieurs morts, et d’autres manifestations violentes eurent lieu les jours suivants. Cette crise provoqua la démission de Daladier et l’instauration d’un gouvernement « d’Union nationale » avec Doumergue.